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Friedrich Overbeck, “Autoportrait avec la main droite sur la bible” et “Portrait de Franz Pforr”, vers 1810
huiles sur toile • Coll. Museen für Kunst und Kulturgeschichte der Hansestadt Lübeck / Coll. Staatliche Museen, Berlin • © Bridgeman Images
Près d’un siècle avant Gustav Klimt, des artistes ont fait sécession à Vienne ! Las d’un enseignement manquant d’âme à l’Académie des Beaux-Arts, six étudiants entendent élever l’art par la religion en fondant la confrérie de Saint-Luc (Lucasbund) en 1809. Ces jeunes énergumènes, d’à peine 20 ans, affirment leur marginalité en gagnant Rome l’année suivante pour s’installer dans le monastère désaffecté de Sant’Isidoro et y vivre en communauté. Leurs chefs ? Les Allemands Franz Pforr (1788 – 1812) et Johann Friedrich Overbeck (1789 – 1869). Celui-ci, désabusé, écrit à son père l’année précédente : « Sont portés disparus… le cœur, l’âme et le sentiment ». La messe semble dite.
Franz Pforr, Sulamite et Marie, 1810–1811
huile sur bois • 34,5 × 32 cm • Coll. particulière
Décidément cousins germains des Barbus, les membres de la confrérie se vêtent de robes d’esprit médiéval et se laissent pousser les cheveux, recevant rapidement des Italiens le surnom de Nazareni (« Nazaréens ») – une référence aux premiers chrétiens, qui leur va très bien. En effet, ces peintres ne jurent que par l’art primitif, trouvant leurs modèles dans l’Allemagne du XVIe siècle, notamment chez Albrecht Dürer, ainsi que dans la peinture italienne de la Renaissance et en particulier l’œuvre de jeunesse de Raphaël. Comme le disait Jens Christian Jensen, ancien directeur du musée de Lübeck : « Devant le trône de l’art, Raphaël, l’Italien, contemplatif et pieux, tend les mains à Dürer, l’Allemand, actif et chevaleresque ».
Friedrich Overbeck, Italia et Germania, 1828
huile sur toile • Coll. Staatliche Kunstsamlungen Dresden, Galerie Neue Meister, Dresdes • © akg-images
Leur amitié représente la fusion entre la grâce latine et l’humanité nordique.
Deux tempéraments auxquels s’identifient les chefs de file des nostalgiques Nazaréens : Raphaël pour Overbeck l’idéaliste, Dürer pour Pforr le mélancolique. Leur amitié représente la fusion entre la grâce latine et l’humanité nordique, alliance trouvant comme illustration avec Sulamite et Marie (vers 1810) [ill. plus haut], retable en deux ogives peint par Pforr. À gauche, Sulamite, épouse idéale du Cantique des cantiques, et à droite, la Vierge. Elles reprennent respectivement le style des Madones des maîtres de Rome et de Nuremberg et, de façon subliminale, se lit la réalité des sentiments partagés par Pforr et Overbeck. Amitié ? Dans Italia et Germania, peint avec dans un style net et raffiné par Overbeck, deux femmes s’étreignant sont des allusions à peine voilées à l’amour qui unissait les deux peintres. Quand Franz Pforr meurt de la tuberculose en 1812, Overbeck est dévasté.
Fresques de Pieter von Cornelius de la Casa Bartholdy à la Nationalgalerie de Berlin
© BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Andres Kilger
Le nom de « Confrérie de Saint-Luc » est un hommage au patron des peintres, mais aussi à l’esprit des corporations de la fin du Moyen Âge.
Il trouve du réconfort dans le culte catholique, auquel il se convertit en 1813 et, avec la venue de nouveaux disciples, renaît sa verve créatrice. Parmi eux, on compte Friedrich Wilhelm Schadow (1788 – 1862) et Peter von Cornelius (1783 – 1867) en 1813, Julius Schnorr von Carolsfeld en 1817. Le nom de « Confrérie de Saint-Luc » est un hommage au patron des peintres, mais aussi à l’esprit des corporations de la fin du Moyen Âge. Une ambition qui, sous l’impulsion de Cornelius, se concrétise par de grands projets collectifs. En 1815, le consul de Prusse à Rome, Jakob Ludwig Salomon Bartholdy, commande au groupe un cycle dédié à l’histoire de Joseph pour le Palais Zuccari, et enfin, à la fresque, les jeunes loups peuvent se confronter à leurs inspirateurs romains.
En 1817 pourtant, la confrérie est dissoute. Cornelius est appelé à l’Académie de Munich en 1825, comme Carolsfeld deux ans plus tard, et Schadow dirige l’Académie de Düsseldorf en 1827. L’art nazaréen devient le nouvel académisme germanique, supplantant le néoclassicisme pour une quinzaine d’années. Overbeck reste fidèle à Rome jusqu’à sa mort, fréquentant en outre le grand sculpteur danois, Bertel Thorvaldsen (1770 – 1844).
Friedrich Overbeck, Le Triomphe de la Religion sur l’Art, 1840
huile sur toile • Coll. Städelsches Kunstinstitut Und Städtische Galerie, Francfort • © De Agostini Picture Library / Bridgeman Images
L’esthétique nazaréenne a été largement décriée. En 1817, Johann Wolfgang von Goethe goûtait déjà peu ce « nouvel art allemand religieux et patriotique », forme de réaction aux idées des Lumières. En 1840, la présentation par Overbeck de son œuvre programmatique le Triomphe de la religion sur l’art à Francfort est un tollé : la critique le réduit à du pastiche, en décalage complet avec les enjeux de l’époque, alors que Hegel appelle les artistes à se raccrocher au Zeitgeist, c’est-à-dire l’« esprit du temps ».
Caspar David Friedrich, Croix surplombant la mer Baltique, vers 1815
huile sur toile • 45 × 33,5 cm • Coll. château de Charlottenburg
Les Nazaréens sont pourtant partis d’un constat proche de celui des Romantiques… Au même moment, l’Allemand Caspar David Friedrich (1774 – 1840) traduit cette même nécessité spirituelle dans le paysage, où réside pour lui le divin. Et aux yeux du spectateur actuel, ses toiles n’ont pas pris une ride. Au contraire, les peintures nazaréennes semblent une étrangeté, tenant pratiquement au kitsch avant l’heure. Difficilement recevable comme moderne aujourd’hui, le programme des Nazaréens était pourtant bien ancré dans son temps – un temps de crise –, comme le rappelle France Nerlich, professeure en histoire de l’art à l’université de Tours : « Le projet des Nazaréens de mettre l’art au service de la religion, et plus précisément du catholicisme, répond à la nostalgie religieuse d’avant les schismes, d’une unité politique d’avant l’éclatement du Saint Empire [en 1806], et d’une unité spirituelle entre l’artiste et son œuvre ».
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