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Georges Braque, L’Usine Rio Tinto à l’Estaque, 1910
Huile sur toile • 65 x 54 cm • Coll. musée national d'Art moderne, Centre Pompidou, Paris • © ADAGP, Paris / Bridgeman Images
Henri Manuel, Victor Guirand de Scévola
© Collection Dupondt / akg-images
Toul, septembre 1914. La guerre a commencé depuis un mois. Aux premières loges, Lucien-Victor Guirand de Scévola (1871–1950) voit la batterie d’artillerie pulvérisée par l’ennemi. On déplore de nombreux blessés. Canonnier de deuxième classe, l’homme est peintre dans le civil, proche des cercles symbolistes à la fin du XIXe siècle et attentif à l’avant-garde du début du XXe. Il décide alors de couvrir les canons de tissus aux motifs naturels, fondant les engins dans le décor. Plus de trente ans plus tard, il se souvient : « j’avais, pour déformer totalement l’aspect de l’objet, employé les moyens que les cubistes utilisent pour le représenter – ce qui me permit par la suite, sans en donner la raison, d’engager dans ma section quelques peintres aptes, par leur vision très spéciale, à dénaturer n’importe quelle forme. »
Une colonne de chars Renault FT17 camouflés, 1918
Photographie • 5,2 × 5,8 cm • Coll. musée de l’Armée, Paris • © Photo Musée de l’Armée, Dist. RMN / Pascal Segrette
Défendant son procédé jusqu’auprès du président Poincaré, Guirand de Scévola obtient l’ouverture d’une section de camouflage à Toul en février 1915. Son emblème ? Le caméléon. Parmi les peintres modernes à ses côtés figurent Charles Dunoyer de Segonzac, Jacques Villon – frère de Marcel Duchamp et de Raymond Duchamp-Villon – et André Mare. Georges Braque passe quelques semaines à la section en 1916 avant d’être réformé. Après-guerre, Pablo Picasso voyant défiler un canon camouflé se serait écrié, devant sa protectrice Gertrude Stein : « c’est nous qui avons fait ça ! » Espagnol à Paris, le père des Demoiselles d’Avignon n’a pas été mobilisé mais son exclamation en dit long : à conflit moderne, il faut des moyens et, a fortiori, une esthétique modernes. Fernand Léger n’écrivait-il pas depuis le front, à sa compagne Jeanne Lohy : « il n’y a pas plus cubiste qu’une guerre comme celle-là » ?
Dans les tissus et les peintures, le rapport au cubisme saute aux yeux : on retrouve dans les motifs militaires une occupation répétitive autant qu’irrégulière de la surface et des contrastes chromatiques aussi vifs que naturels, que l’historienne de l’art Claire Le Thomas ne manque de rapprocher des paysages de Braque. Dans ses Carnets de guerre, André Mare imagine des fûts dans des camaïeux ocre et verts aux accents cézanniens : ressemblant à de simples troncs renversés, ils échappent à la vigilance des avions de reconnaissance. Face aux pièces déguisées, le camouflage « passif », il existe un camouflage « actif », avec des postes d’observation ou de tir creusés dans des arbres, à l’habitacle renforcé d’acier. Le lien à la peinture cubiste semble là plus ténu.
André Mare, Le canon de 280 camouflé, carnet de guerre n°2, août-décembre 1915
Crayon et plume sur papier • Coll. archives IMEC • © Archives Imec / André Mare
Alors que le conflit s’embourbe dans la guerre de position pour quatre longues années, le camouflage est devenu vital. Guirand de Scévola est promu capitaine dès août 1915. Entre 1915 et 1916, d’autres sections ouvrent sur la longueur du front. D’une trentaine à l’origine, les « caméléons » se compteront à 3 000 soldats assistés de 10 000 civils en novembre 1918 ! Le camouflage traverse les frontières : en février 1916, un mois avant de tomber à Braquis, l’Allemand Franz Marc écrit avoir peint « neuf Kandinsky […] sur des toiles de tente » pour dissimuler un canon ; en Angleterre, le vorticiste Edward Wadsworth crée des dazzle camouflage, motifs géométriques complexes sur les bâtiments, brouillant les positions de la flotte.
Le RMS Olympic avec camouflage dazzle
© Pictures from History / Bridgeman Images
Séduisante, la thèse d’une invention cubiste est controversée. Informaticien et chercheur en histoire visuelle auprès de l’EHESS, Patrick Peccatte en parle comme d’un « mythe ». La déclaration de Guirand de Scévola date de 1949, à une époque où l’avant-garde est entrée au musée d’Art moderne. En outre, il minimise le rôle de ses deux premiers associés Louis Guingot et Eugène Corbin. Dès l’automne 1914, ces deux peintres mettent au point l’uniforme « léopard », treillis moderne devant sauver la vie de poilus dont le pantalon rouge garance, alors inchangé depuis 1829, fait d’eux des cibles vivantes. L’armée ne retient pas l’invention et accorde tout juste à l’infanterie le costume bleu horizon un an plus tard. L’état-major choisit de cacher les machines plutôt que les hommes.
Louis Guingot, Veste de camouflage, vers 1914
Lin • Coll. musée lorrain, Nancy • © ADAGP, Paris / Photo Musée Lorrain, Nancy / Philippe Caron
De plus, ni Guingot, ni Corbin, ni Guirand de Scévola n’étaient cubistes, comme d’ailleurs la plupart des « camoufleurs ». Inversement, il est naturel que la position enviée de « peintre camoufleur » ait attiré dans le flot de peintres quelques fauves et cubistes. Des absences sont toutefois frappantes : pour les mêmes raisons que Picasso, Juan Gris n’a pas été mobilisé, pas plus qu’André Lhote, Robert Delaunay, Albert Gleizes et Jean Metzinger. Quant à Fernand Léger, il manifeste dès 1915 son envie d’intégrer le corps des « caméléons » puis essuie refus sur refus, en restant amer auprès de son ami d’enfance, André Mare. Patrick Peccatte soulève cette étrangeté : « comment expliquer que Guirand de Scévola, qui recherchait des peintres cubistes selon ce qu’il affirme en 1949, se soit privé de Léger qui a multiplié les démarches pour entrer au camouflage ? Une explication plausible est que le Guirand de 1914 ne recherchait pas particulièrement des artistes cubistes mais plutôt des décorateurs et ouvriers spécialisés. »
Arthur Lismer, L’Olympic, avec le retour des soldats, 1919
Pastel sur papier • Coll. Canadian War Museum, Ottawa • © Canadian War Museum / Bridgeman Images
L’histoire voit traditionnellement l’année 1914 comme la fin du cubisme. Lorsque Guirand de Scévola parle de ce mouvement comme d’une « vision spéciale » qui « dénature » la forme, ne se méprend-il pas sur sa nature, la réduisant, tout comme ses détracteurs, à une forme de barbouillage ? Quand en août 1916, dans le journal Le Rire, un auteur anonyme écrit que « les cubistes ont énormément de talent… pendant la guerre », c’est une façon de rappeler qu’ils n’en ont pas en temps de paix. Les intéressés trouvent néanmoins leur compte dans cet épisode : taxés d’« art boche » avant-guerre, les jeunes artistes trouvent l’occasion de prouver leur patriotisme. L’intérêt soudain qu’ils suscitent témoigne que leur art colle à la réalité de leur temps. Dans la rocambolesque invention du camouflage, ressort finalement une solidarité transcendant les sensibilités et les générations dans l’effort de guerre, entre peintres cubistes et académiques, entre décorateurs, ouvriers et artisans unissant leurs forces créatrices pour défendre les positions.
Cubisme et camouflage – un mythe de l’histoire de l’art
Patrick Peccatte
En ligne : http://bit.ly/dejavuunmythe
André Mare, carnets de guerre d’un caméléon
par Frédéric Tonolli
Production Mano a Mano • diffusion France 5 • 52 minutes • 2014
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