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Musée de montmartre

D’icône à femme libre : Fernande Olivier, l’âme du Bateau-Lavoir

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Publié le , mis à jour le
C’est elle qui a fait Picasso ! Modèle emblématique du Montmartre de la Belle Époque, Fernande Olivier est connue comme l’amour de jeunesse du peintre, témoin de la naissance du cubisme. Mais n’était-elle que ça ? Le musée de Montmartre rend enfin l’hommage mérité à ce personnage fascinant.
Pablo Picasso, Portrait de Fernande Olivier (détail)
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Pablo Picasso, Portrait de Fernande Olivier (détail), 1908

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Contretype • Coll. Musée national Picasso-Paris / © Succession Picasso / © RMN-Grand Palais / Photo Madeleine Coursaget

« Quelques écrivains, dans leurs livres sur Picasso, m’ont présentée sous le nom de la « Belle Fernande », ce qui m’a donné la mesure de leur appréciation. Je n’avais donc représenté pour eux qu’une valeur toute physique. […] En France, on a toujours tendance à considérer les femmes comme incapables de pensées sérieuses, surtout dans les milieux intellectuels. » On connaît surtout Fernande Olivier à travers les versions de Tête de femme (Fernande) de Picasso. Il est temps d’aller plus loin qu’en surface pour s’intéresser enfin à ce qui foisonnait à l’intérieur de cette tête – et quelle tête !

Pablo Picasso, Tête de femme (Fernande Olivier)
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Pablo Picasso, Tête de femme (Fernande Olivier), automne 1909

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Bronze • 40,5 × 23 × 26 cm • Coll. National Gallery of Prague / © Succession Picasso 2022

Fernande naît Amélie Lang en 1881 à Paris, sa jeunesse n’est que tragédie. Bâtarde, elle est mariée de force à son violeur à l’âge de dix-huit ans. Un fils, André Robert, naît de ces viols mais elle ne le connaîtra guère. Subissant les violences au quotidien, Amélie parvient à s’échapper du foyer en 1900. Elle subsiste comme modèle d’un nouveau compagnon, Laurent Debienne, aussi mauvais amant que médiocre sculpteur… C’est avec lui toutefois qu’elle s’installe à l’atelier mythique du Bateau-Lavoir à Montmartre en 1901.

« Elle choisit un nom : « Fernande Olivier », pratique courante chez les modèles afin de ne pas être identifiées, peut-être pour échapper aux recherches de son époux », comme l’écrit dans le catalogue Nathalie Bondil, directrice de l’Institut du monde arabe et co-commissaire de l’exposition du musée de Montmartre avec Saskia Ooms. Sa ligne élancée, sa décontraction et son chic parisien valent au modèle d’être sollicitée par des peintres de tous bords, dont Van Dongen à qui elle inspire les plus beaux nus fauves.

Kees Van Dongen, Fernande Olivier
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Kees Van Dongen, Fernande Olivier, 1907

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Huile sur carton • 39 × 35 cm • Coll. Musée Fabre, Montpellier / © ADAGP, Paris, 2022 / Photo Frédéric Jaulmes

En avril 1907, l’adoption de Raymonde, une fille de 9 ou 13 ans, se passe mal.

Mais c’est une autre rencontre qui est décisive en 1904. Côtoyant la communauté espagnole, elle remarque un artiste encore timide, de quelques mois son cadet. Son nom ? Pablo Picasso. Ils font l’amour lors d’une nuit d’orage que l’artiste fige sur le papier (Les Amants). Coup de foudre partagé : « Picasso, lui, vraiment et seul, m’a tenu sensuellement. » Le peintre referme sa période bleue pour entrer dans la période rose, il aménage une « chapelle d’amour » à celle qu’il veut pour son modèle exclusif ! Réticente à renoncer ainsi à son indépendance financière, Fernande cède pourtant au bout d’un an et s’installe avec le peintre dans la vie de bohème. Si Picasso est connu pour avoir été violent envers des femmes, ce ne fut pas le cas dans cette première relation solide, une relation « d’égal à égale » comme l’affirme Nathalie Bondil.

Partout, mais absente à force d’être chosifiée

Anonyme, Pablo Picasso et Fernande Olivier avec leurs chiens, Féo et Frika, devant le Bateau-Lavoir, Paris
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Anonyme, Pablo Picasso et Fernande Olivier avec leurs chiens, Féo et Frika, devant le Bateau-Lavoir, Paris, v. 1904–1906

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Photographie • Coll. Musée national Picasso-Paris / © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais

Lisse et longiligne, le visage de Fernande est la clé du « mystère Picasso », une icône qu’on devine dans les Demoiselles d’Avignon [ill. plus bas], l’indice de l’ascension fulgurante vers le cubisme qui aboutit en sculpture avec la dernière Tête de femme (Fernande) de 1909 [ill. plus haut]. « Fernande est au cœur du réacteur : elle est partout mais absente à force d’être chosifiée » pour Nathalie Bondil, qui poursuit : « Objet plutôt que sujet, la précarité la pousse plus tard à prendre la plume pour raconter sa vie au Bateau-Lavoir avec Pablo. Elle demeurera toujours discrète sur elle-même. » Fernande ne se satisfait pas pour autant d’être un archétype, se sachant témoin voire actrice de l’avant-garde, aux premières loges, par exemple, de l’organisation du buffet en l’honneur du Douanier Rousseau en 1908.

Pablo Picasso, Buste de femme (étude pour « Les Demoiselles d’Avignon »)
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Pablo Picasso, Buste de femme (étude pour « Les Demoiselles d’Avignon »), printemps 1907

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Huile sur toile • 58,5 × 46,5 cm • Coll. Musée national Picasso-Paris / © Succession Picasso 2022 / Photo Adrien Didierjean – Agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux

Tout n’est pas rose dans la vie du couple. En avril 1907, l’adoption de Raymonde, une fille de 9 ou 13 ans, se passe mal. Fernande et Pablo demandent à Max Jacob de rendre l’enfant à l’institut ! Une première rupture, brève, suivra à l’été et les amants n’auront pas d’enfant. Chacun trompe l’autre, et Fernande Olivier rompt définitivement en mai 1912, se retrouvant sans le sou et vivotant de petits métiers.

Une plume et un coup de crayon

Fernande Olivier, Couverture de l’édition originale du livre « Picasso et ses amis »
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Fernande Olivier, Couverture de l’édition originale du livre « Picasso et ses amis », 1933

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© Éditions stock – Musée de Montmartre, collection « Le Vieux Montmartre »

Est-elle au rang de ces femmes qui ont brillé comme modèles et artistes, de la stature de Suzanne Valadon ou de Marie Laurencin qu’elle fréquentait ? Comme l’explique Nathalie Bondil : « Si Fernande a, elle aussi, un coup de crayon modeste, mais réel, c’est cependant comme femme de lettres qu’elle se démarque. » Consciente d’avoir une mine d’or pour mémoire, Fernande publie quelques témoignages de ces années clés de l’évolution de Picasso dans le quotidien Le Soir à partir de 1930. Remarqués par Paul Léautaud, ces écrits trouvent des prolongements dans les pages du Mercure de France et en 1933, Fernande fait éditer Picasso et ses amis. La même année, elle est inscrite à la Société des gens de lettres : un adoubement. Fait troublant, c’est en tant que Mme veuve Percheron, du nom de l’époux et bourreau dont le divorce ne fut jamais prononcé, qu’elle est enregistrée.

Fernande Olivier, « Fernande Olivier par elle-même », reproduit dans « Picasso et ses amis », Paris
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Fernande Olivier, « Fernande Olivier par elle-même », reproduit dans « Picasso et ses amis », Paris, 1933

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© Éditions stock

Malade, misérable, Fernande souhaite publier ses Souvenirs mais Picasso ne cesse de faire obstruction, allant jusqu’à lui verser une pension d’un million de francs annuels à partir de 1957 en rançon du silence. Fernande meurt en 1966, mais ce n’est qu’en 1988 – deux ans après le suicide de Jacqueline Roque, dernière compagne de Picasso – que Gilbert Krill, son filleul et héritier publie Souvenirs intimes. Écrits pour Picasso.

« Issus de son journal intime de jeune fille, ses souvenirs sont publiés après sa mort : il frappent par la sincérité, la crudité qu’emploie Fernande pour parler d’elle-même, jusque dans la description des violences conjugales », comme les présente Nathalie Bondil. Un rare témoignage de la condition féminine au XIXe siècle, auquel l’artiste Agnès Thurnauer donne un écho par ses dessins et photographies monumentaux mettant en scène des modèles nus prostrés, gantés de noirs et luttant contre les éléments. Un dialogue des époques prenant une dimension particulière à l’heure de la libération de la parole.

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Fernande Olivier et Pablo Picasso, dans l’intimité du Bateau-Lavoir

Du 14 octobre 2022 au 19 février 2023

museedemontmartre.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Pablo Picasso Cubisme

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