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Henri Matisse dans l’atelier d’Henri Evenepoel, avenue de la Motte-Picquet, en octobre 1897
Coll. Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, ar-chives de l’Art contemporain en Belgique, Bruxelles
Ah, Matisse ! Ce nom évoque instantanément le soleil de la Côte d’Azur, les couleurs de Nice, Collioure et Vence, où l’artiste s’est laissé éblouir par la lumière méditerranéenne… Au point qu’on en oublie totalement ses origines nordistes. « Il n’y avait encore jamais eu d’exposition sur ses débuts » souligne Patrice Deparpe, directeur du musée Matisse qui, grâce à cinq années de travail, a réussi à rassembler 250 œuvres du peintre mais aussi 50 pièces majeures d’artistes l’ayant directement influencé, comme La Pourvoyeuse (1789) de Jean Siméon Chardin, Femmes de Tahiti (1891) de Paul Gauguin et Autoportrait à la palette (1906) de Pablo Picasso.
Henri Matisse, Autoportrait, 1900
Huile sur toile • 55 × 46 cm • Coll. Centre Pompidou – MNAM-CCI, Paris • © Photo RMN © Succession H. Matisse
Né en 1869 au Cateau-Cambrésis, Henri Matisse grandit non loin de Cambrai, à Bohain-en-Vermandois, où se visitent encore la maison de ses parents et la graineterie de son père, marchand issu d’une longue lignée de tisserands locaux. Si les étoffes à motifs colorés produites dans la région auront plus tard un impact sur son goût pour les motifs décoratifs, le jeune homme n’a, jusqu’à ses 20 ans, aucun contact avec l’art. Peu taillé pour un travail physique, il étudie le droit à Paris en 1887. Encore « vierge » artistiquement, il n’en profite même pas pour se rendre au Louvre et revient, dès 1889, s’établir comme clerc de notaire dans sa région natale !
Mais cette carrière est de courte durée. En 1890, une opération de l’appendicite bouleverse son destin. Alors qu’il est alité et cherche à s’occuper, sa mère lui offre une boîte de couleurs. C’est le déclic. Sûr d’avoir trouvé sa vocation, il se met à peindre des aquarelles, puis ses premiers tableaux : deux natures mortes aux tons bruns, représentant ses livres de droit posés sur une table. En 1891, direction Paris ! Avec quelques sous en poche, donnés à contre-cœur par son père furieux, le jeune Matisse mène une vie de bohème tout en étudiant à l’Académie Julian. Dans l’atelier de William Bouguereau, il dessine de beaux nus. Chez Gabriel Ferrier, qui le complimente pour le dénigrer le jour suivant, des statues lui servent de modèles. Mais l’enseignement est trop académique pour Matisse. Recalé aux Beaux-Arts, c’est en tant qu’élève libre qu’il fréquente, à partir de 1893, l’atelier de Gustave Moreau, qui l’encourage à se rendre au Louvre pour se mesurer aux maîtres.
Henri Matisse, La Pourvoyeuse, d’après Jean Siméon Chardin, 1896–1903
Huile sur toile • 46 × 38 cm • Musée départemental Matisse, Le Cateau-Cambré-sis • © Photo Philip Bernard © Succession H. Matisse
« Matisse refusait de faire ce qu’il appelait des « facs-similés ». Ses copies ne se vendaient pas, car elles étaient trop personnelles. »
Étrangement, Jean Siméon Chardin est le premier artiste que Matisse se met à copier, et celui qu’il copiera le plus. Encore à mille lieues du style coloré qui le rendra célèbre, le jeune homme donne davantage de contrastes à La Pourvoyeuse et transforme La Raie en une nature morte quasi-cézanienne. Du Christ mort de Philippe de Champaigne, il livre une version plus moderne et expressive. « À l’époque, les copies qui se vendaient le mieux étaient celles qui étaient les plus proches des œuvres originales. Matisse refusait de faire ce qu’il appelait des « facs-similés ». Ses copies ne se vendaient pas, car elles étaient trop personnelles », explique Patrice Deparpe.
En 1900, Henri Matisse s’inspire directement de Rembrandt pour un superbe autoportrait à la pointe sèche, où il se représente (comme l’avait fait le Néerlandais en 1648) en train de faire de la gravure. Un face-à-face bouillonnant avec le maître mais aussi avec lui-même ! « Je crois que la personnalité de l’artiste ne se développe, ne s’affirme que par les luttes qu’il a à subir contre d’autres personnalités », dira-t-il plus tard.
Albert Marquet, Matisse dans l’atelier de Manguin, 1905
Huile sur carton • 100 × 73 cm • Coll. Centre Pompidou – MNAM-CCI, Paris • © Photo RMN
En 1895, après deux échecs, Matisse est enfin admis aux Beaux-Arts. Lors d’un séjour estival à Belle-Isle, il découvre la palette impressionniste, puis, lors d’un voyage à Marseille et en Corse, l’importance de l’effet de la lumière du Soleil sur les couleurs. Finis les tons sombres inspirés de Chardin et Jean-Baptiste Camille Corot ! Le peintre achète des œuvres de Vincent van Gogh, Paul Gauguin, Auguste Rodin et Paul Cézanne. Son ami Albert Marquet, avec qui il se promène dans Paris pour dessiner les passants sur vif, l’influence beaucoup par sa manière très libre de dessiner, tout comme Charles Camoin avec ses lignes simples et souples, pleines de vie et de mouvement. En 1900, l’étonnant Homme assis de Matisse revisite Cézanne avec une palette pétaradante : violet, mauve et vert ! Les prémisses du fauvisme, qui éclatera lors de son séjour à Collioure avec André Derain et fera scandale au Salon d’automne de 1905, sont déjà là…
Henri Matisse, Première nature morte orange, 1899
Huile sur toile • 56 × 73 cm • Coll. Centre Pompidou – MNAM-CCI, Paris. En dépôt au Musée départemental Matisse, Le Cateau-Cambrésis • © Photo Philip Bernard © Succession H. Matisse
Grainetier manqué, notaire d’un jour, et à présent peintre raté : à Bohain-en-Vermandois, les gens du cru le surnomment méchamment « Triple échec ».
Mais le quotidien n’est pas toujours rose. En proie à des problèmes financiers, le peintre doit revenir un temps à Bohain-en-Vermandois, où les gens du cru le surnomment méchamment « Triple échec » : grainetier manqué, notaire d’un jour, et à présent peintre raté ! Pour survivre, Matisse vend d’ennuyeuses natures mortes au boucher et au boulanger du coin. En 1903, réalisant qu’il est en train de trahir ses idées, il détruit des toiles sur le point d’être livrées. Le peintre est enfin prêt à suivre son instinct.
Après une brève incursion pointilliste à Saint-Tropez auprès de Paul Signac et Henri-Edmond Cross, c’est la révélation fauve sous le soleil de Collioure. Désormais, ce sont des aplats de couleurs pures et leurs contrastes stridents qui construisent le tableau ! Matisse fréquente alors Picasso, à qui il montre un jour une statuette africaine en bois noir, qui lance l’Espagnol sur la voie du cubisme. En 1906–1907, les deux peintres peignent chacun un autoportrait dont les traits expressifs, figurés par des lignes noires aux angles marqués, rappellent la simplicité frappante des masques tribaux.
Henri Matisse, Nature morte d’après « La Desserte » de Jan Davidszoon de Heem, 1915
Huile sur toile • 180,9 x 220,8 cm • Coll. The Museum of Modern Art, New York • © Archives Matisse • © Succession H. Matisse / Artists Rights Society (ARS)
En 1908, le peintre ouvre une académie rue de Sèvres, où il enseigne jusqu’en 1911. S’il se lasse vite du métier de professeur, le voilà lancé en tant que maître. Baigneuses à la tortue, La Desserte rouge, La Danse… Remarqué par le collectionneur russe Sergeï Chtchoukine, l’artiste exécute ses premiers chefs-d’œuvre, expose aux États-Unis et signe son premier contrat avec la galerie Bernheim-Jeune. La nature morte flamande dont il avait fait une copie boueuse dans les années 1890 (La Desserte de Jan Davidszoon de Heem, 1640) donne bientôt lieu à une seconde version flamboyante aux couleurs vives, aux formes simplifiées et réinventées. Le grand Matisse est né !
Devenir Matisse. Ce que les maîtres ont de meilleur. 1890-1911
Du 9 novembre 2019 au 9 février 2020
Musée Matisse • 2 Rue Charles Seydoux • 59360 Le Cateau-Cambrésis
museematisse.fr
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