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Jean-Jacques Lebel et Erró retouchant le « Grand tableau antifasciste collectif », la veille de l’ouverture de l’exposition « Anti-Procès III », à Milan, en 1961. Au premier plan, une sculpture de Lucio Fontana
Photo Mario Dondero © Fonds de dotation Jean-Jacques Lebel. ADAGP, Paris 2021.
1er novembre 1954 : la rébellion éclate en Algérie. Pour ce pays colonisé depuis les années 1830 par la France, c’est le moment de réclamer l’indépendance : le Viêt Nam vient de prendre la sienne, le Maroc et la Tunisie sont rentrés en négociations. Brutalement, une série d’attentats simultanés commis par le FLN (Front de libération nationale) signe le début d’une longue lutte. Un épisode surnommé la « Toussaint rouge »…
Pablo Picasso, Femmes d’Alger (d’après Delacroix), 1954
Huile sur toile • 60 × 72 cm • Coll. particulière • © Bridgeman Images © Succession Picasso, Paris, 2021
C’est dans ce contexte d’insurrection, et après la mort de son ami Henri Matisse (le 3 novembre 1954) que Picasso commence à peindre une série inspirée des toiles orientalistes de Delacroix, Les Femmes d’Alger. Les couleurs sont explosives, l’espace est fragmenté et couvert de motifs à la manière du maître fauve… Pense-t-il alors être le seul peintre moderne encore vivant ? En tout cas, il est loin d’être le seul à s’inspirer d’un chef-d’œuvre pour faire mouche : la fameuse scène de fusillade Tres de Mayo (1814) du peintre espagnol Goya est revisitée par le peintre Vasco Gasquet pour représenter l’inégalité des combats ; La Liberté guidant le peuple de Delacroix (encore) est réinterprétée par l’artiste italien Renato Guttuso pour figurer le soulèvement du peuple algérien. Le combat pictural fait rage.
Renato Guttuso, Crucifixion et Pietà, 1940–1950
Coll. particulière • Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Fratelli Alinari / ADAGP, Paris 2021
« Il a été souvent dit que les artistes algériens sont intervenus après la guerre. Mais c’est faux, leurs œuvres dénoncent à leur manière les violences coloniales (comme celles de Issiakhem, Khadda, Mesli ou Benanteur), même pour ceux qui ne militent pas », nous confie au téléphone l’historienne Anissa Bouayed. À l’École des Beaux-Arts de Paris, les étudiants algériens se rassemblent, se soutiennent, participent à une grève de huit jours encouragée par le FLN. Parmi eux, le talentueux Choukri Mesli : « Appelé à se battre contre son propre pays, il s’enfuira et en profitera pour dérober des papiers militaires, des cartes géographiques sur lesquels il se met à peindre des camps. » Au total, deux millions d’Algériens sont envoyés dans les camps de regroupement au cours de la guerre.
« Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. (…) La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres. » Ce sont les dernières phrases du Manifeste des 121, lettre ouverte signée par de grands noms français formellement opposés à la guerre d’Algérie. Car les répressions contre le FLN s’intensifient dès août 1955, le nombre de morts grimpe furieusement, les tortures se multiplient… Parmi les signataires de ce manifeste, on compte nombre de surréalistes, comme l’artiste André Masson. « Son fils Diego est emprisonné pour avoir aidé le FLN. Entouré de militants algériens dont il ne tarit pas d’éloges, le jeune musicien se lance à leurs côtés dans une terrible grève de la faim… S’ensuivra une série d’œuvres exposées à Paris – de petits formats peu connus aujourd’hui », raconte l’historienne avec intensité.
Matta, La Question, 1958
Technique mixte • 202 × 287 cm • Courtesy Galerie Diane de Polignac, Paris © Adagp, Paris, 2021
Autre surréaliste engagé corps et âme contre ces violences : le peintre d’origine chilienne Roberto Matta qui, en rencontrant des intellectuels algériens, prend radicalement parti. Dans l’esprit surréaliste, il peint La Question en hommage au livre autobiographique de Henri Alleg dénonçant la torture des civils durant la guerre. On y devine une victime baignée de sang affronter son bourreau… Violence similaire chez son ami, le peintre Leonardo Cremonini, qui se lance dans de terribles représentations de tortures : sur des monochromes rouges, les corps sont lacérés, la peinture coule. Pour Anissa Bouayed « ce sont parmi les tableaux les plus saisissants de la guerre d’Algérie ».
Leonardo Cremonini, Visage torturé, 1961
30 × 63 cm • © Adagp, Paris, 2021
Mais le plus célèbre, le plus grand surtout, demeure le Grand tableau antifasciste collectif, une toile de cinq mètres de long débutée par le militant Jean-Jacques Lebel et poursuivie par cinq autres plasticiens. Exposée lors de l’« Anti-Procès » (une manifestation internationale regroupant des artistes opposés à la guerre en Algérie), c’est une lourde dénonciation du fascisme et une défense haute en couleurs de la victime algérienne Djamila Boupacha. Accusée à tort d’avoir posé une bombe dans une brasserie d’Alger, elle est violée et torturée en septembre 1959 par des militaires et inspecteurs français qui la forcent à émettre de faux aveux. Son témoignage soulève les cœurs. De Pablo Picasso à Roberto Matta, tous la représentent, brandissent le pinceau durant son procès lancé par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir.
Pablo Picasso, Page de titre du livre Djamila Boupacha de Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir avec un dessin de Picasso, aux éditions Gallimard, 1962
Coll. musée national Picasso – Paris • RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Adrien Didierjean © Succession Picasso, Paris 2021
« Peut-on représenter la torture ? De Robert Lapoujade à Ernest-Pignon-Ernest, c’est une question que se posent des artistes qui interviennent après la guerre et entreprennent un véritable travail de mémoire », poursuit Anissa Bouayed. En 2003, participant à une exposition collective, le plasticien Ernest Pignon-Ernest placarde des portraits à taille humaine du mathématicien Maurice Audin sur les murs d’Alger, sur ses lieux de vie et de torture. Soupçonné d’avoir aidé le FLN, Audin a été arrêté le 11 juin 1957 par des parachutistes français et torturé durant une dizaine de jours. Son corps n’a jamais été retrouvé et son meurtre jamais avoué… Jusqu’en 2018, lorsque le Président de la République Emmanuel Macron reconnaît enfin son assassinat par l’armée. Mais la route de la réparation est longue… Et le déni est tel que l’État français a longtemps considéré la guerre d’Algérie comme de simples « opérations de maintien de l’ordre », plus de 30 ans après la fin des hostilités.
Ernest Pignon-Ernest, Le « Parcours mémoire Audin », à Alger, 2003
© Adagp, Paris, 2021
Que reste-t-il de ces artistes algériens en guerre, de leurs destins chamboulés, de leurs œuvres poignantes ? Des savoirs disséminés… Et très peu d’images. Comme s’ils avaient été passés sous silence en même temps que cette guerre. Alors que l’association Décoloniser les arts lutte contre le racisme dans le monde de la culture, une question inquiète : les prochaines générations seront-elles soumises au même châtiment ? À la fin de notre appel, Anissa Bouayed conclue : « On n’en a pas fini avec ce sujet brûlant. Beaucoup d’artistes des générations d’après-guerre souhaitent revenir sur la question du colonial et sur la guerre d’Algérie. » Pourvu qu’ils soient enfin accueillis à bras ouverts.
Des damné(e)s de l'Histoire - Les arts visuels face à la guerre d'Algérie
par Émilie Goudal
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