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Série – Vols au musée

À Oslo, deux “Cri”, deux vols… aucune alarme !

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Publié le , mis à jour le
Spectaculaires, énigmatiques ou dramatiques, les vols d’œuvres d’art ne cessent de fasciner. Dans cette série en sept épisodes, Beaux Arts revient chaque semaine sur ces casses qui ont défrayé la chronique. Dans ce cinquième épisode, retour sur les deux vols, à dix ans d’intervalle, du Cri de Munch à Oslo, mettant en cause un sens surprenant de la sécurité tout norvégien…
“Le Cri” d’Edvard Munch à la Galerie Nationale d’Oslo, Norvège
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“Le Cri” d’Edvard Munch à la Galerie Nationale d’Oslo, Norvège

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© MAISANT Ludovic / hemis.fr

Lillehammer, 12 février 1994. Sous la neige se prépare la fête : la ville norvégienne s’apprête en effet à accueillir les XVIIe Jeux olympiques d’hiver. Des Samis en habits traditionnels aux skieurs du Telemark, la cérémonie d’ouverture promet d’être sublime au pied des tremplins de Lysgårds fraîchement inaugurés. Tous les yeux se portent sur l’événement, y compris ceux de la police. Et pourtant, pendant ce temps-là, à 180 km au sud, à Oslo…

Une opération de 50 secondes

Voleurs sortant du Musée National d’Oslo avec le Cri de Munch, 1994
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Voleurs sortant du Musée National d’Oslo avec le Cri de Munch, 1994

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© Theo’s Little Bot

À 6h30, deux hommes posent une échelle de 3,50 m contre la façade de la Galerie nationale et brisent une fenêtre à l’étage. Ils profitent ainsi de l’absence de tout policiers ou de gardiens, qui comptaient peut-être sur les statues de Gustav Vigeland et de Stephan Sinding à l’entrée pour assurer la surveillance… Comme prévu, les deux malfrats pénètrent dans la salle où sont exposées les œuvres d’Edvard Munch et décrochent la plus célèbre : le Cri de 1893. Aucune alarme, aucune vitre, aucun écrou de sécurité : le panneau de carton est tout simplement enlevé avant d’être embarqué dans la Mercedes garée au pied du musée. L’opération aura pris en tout et pour tout 50 secondes, ce qui a été suffisant pour que les auteurs déposent une carte postale avec ce mot piquant à l’intention du musée : « Merci pour la piètre surveillance »…

Le Cri est retrouvé dans un hôtel à Ågårdstrand, là où Munch se retirait pour peindre dans la nature…

Oslo n’est certes pas connue pour être une ville malfamée mais cette légèreté est coupable ! Si la presse se déchaîne, le directeur du musée Knut Berg s’en défend : c’est facile de dénoncer après que le pire soit arrivé. Dès le lendemain du vol, une femme appelle le journal Dagbladet hilare : elle est au courant pour la carte postale. De fil en aiguille, on soupçonne les opposants à l’avortement d’être à l’origine du coup, qui leur permettra qu’on parle d’eux. En vain : la piste ne tient pas. Le 3 mars, une rançon d’1,2 million de dollars est demandée au gouvernement, qui décline. Ce dernier fait plutôt appel à Charles Hill, inspecteur de Scotland Yard spécialiste de la traque des tableaux volés qui travaille notamment sur le vol de l’Isabella Stewart Gardner. Se faisant passer pour un expert du Getty Museum de Los Angeles, Hill parvient à approcher les receleurs et le 7 mai, le Cri est retrouvé indemne dans un hôtel à 90 km au sud d’Oslo, à Ågårdstrand. Ironie du sort, c’est là que Munch se retirait pour peindre dans la nature.

Le coup d’un ancien footballeur

La disparition n’aura duré que trois mois et en janvier 1996, les coupables sont coincés. La tête pensante est Pål Enger, ancien milieu de terrain du Vålerenga IF, club de la capitale. Enger a cependant moins brillé comme footballeur que comme voyou, avec un casier judiciaire long comme le bras. Durant son procès, il reconnaît même un précédent vol, celui de Vampire au Munch Museum en 1988 – œuvre également retrouvée rapidement à l’époque.

Edvard Munch, Le cri, 1893 / La Madone, 1894-95
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Edvard Munch, Le cri, 1893 / La Madone, 1894–95

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Tempera et crayon sur carton / Huile sur toile • 91 × 73,5 cm / 90,5 × 70,5 cm • National Museum of Art, Architecture and Design, Oslo / Musée Munch, Oslo • © Coldcreation / © 4ing

L’un tient en joue les gardiens de son 357 Magnum pendant que l’autre fait ses « emplettes », sous le regard terrifié des nombreux visiteurs…

Le Munch Museum devait justement être le théâtre d’un vol spectaculaire au début du XXIe siècle. Le dimanche 22 août 2004, deux hommes cagoulés font leur entrée. L’un tient en joue les gardiens de son 357 Magnum pendant que l’autre fait ses « emplettes », sous le regard terrifié des nombreux visiteurs en ce dimanche de pleine saison. Ils filent avec deux tableaux : la Madone de 1894 et… le Cri, encore lui ! Il existe en effet cinq versions de l’œuvre phare du peintre, dont deux peintes. Celle du Munch Museum date de 1910, elle est exécutée à la caséine et à la tempera sur carton, certains admirateurs la trouvent d’ailleurs plus aboutie que celle de la Galerie nationale. En une minute, le forfait est accompli, les cambrioleurs ont chargé leur break Audi et un visiteur courageux a réussi à les photographier pendant qu’ils détalaient.

Photographie des deux voleurs repartant du Munch Museum d’Oslo avec le Cri et la Madone de Munch
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Photographie des deux voleurs repartant du Munch Museum d’Oslo avec le Cri et la Madone de Munch

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© POLICE / AFP FILES / AFP

Un Français présent sur place hallucine : « Aucune alarme n’a retenti. Les tableaux n’étaient pas sécurisés. Les ravisseurs n’ont eu qu’à tirer un peu fort sur les filins qui les retenaient aux cimaises. » « Nous n’avons pas protégé suffisamment nos trésors culturels, nous devons en tirer des leçons », déplore quant à elle la ministre de la Culture. Le directeur de l’institution, Gunnar Sørensen, assume pourtant le choix de refuser les mises à distance et autres vitrines de sécurité : « Nous ne voulons pas sécuriser les tableaux de telle sorte qu’ils deviennent inaccessibles. » Pourtant, Sørensen n’aura pas le choix : le musée est fermé au public plusieurs mois, pour rouvrir blindé comme un bunker en juin 2005.

Une perte inestimable, à tel point que les tableaux ne pouvaient pas être assurés contre le vol !

La presse parle d’un préjudice de 100 millions de dollars mais en réalité la perte est inestimable, à tel point que les tableaux ne pouvaient pas être assurés contre le vol ! Les rumeurs vont bon train. On pense à la mafia russe mais la police norvégienne n’y croit pas. Agir en plein jour, avec brutalité et maladresse – les voleurs auraient fait tomber les tableaux à plusieurs reprises selon les témoins – ne ressemble pas aux habitudes du crime organisé. De plus, conscients de la valeur de leur butin, pourquoi les deux hommes ont brisé sans ménagement leurs sous-verre devant le musée, au risque de les déchirer ? C’est un travail d’amateur.

200 000 euros de récompense

Un vol sur commande paraît improbable : les chefs-d’œuvre sont invendables ! Doivent-ils être proposés contre rançon ? Les mois passent mais personne ne se manifeste auprès des autorités. En avril 2005, le monde retient son souffle : le quotidien Dagbladet s’appuie sur une source proche de la pègre pour relayer le bruit que les tableaux auraient été brûlés ! La police balaie cependant l’hypothèse, affirmant que l’enquête avance bien. En effet : le 1er juin 2005, six suspects sont arrêtés et la Ville d’Oslo promet l’équivalent de 200 000 euros de récompense à qui restituera  le Cri et la Madone.

David Toska pendant le procès, 2006
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David Toska pendant le procès, 2006

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© Lapsklaus

Cuisiner les suspects permet de démêler les fils de l’affaire. Un indicateur finit par trahir le commanditaire des opérations : Bjørn Hoen. Les motifs sont stupéfiants ! Le vol du Munch Museum est lié à un braquage qui avait mal tourné à Stavanger en avril 2004. David Toska, auteur des faits, y a tué un policier avant de prendre la fuite en Espagne. C’est de là qu’il aurait eu l’idée de faire dérober les tableaux, pour avoir une monnaie d’échange et négocier une remise de peine. Hoen est choisi pour conduire l’opération. Des deux voleurs, seul Stan Skjold est encore vivant en février 2006, au début du procès. Le chauffeur est lui aussi confondu. Mais toujours aucune information sur le sort des œuvres.

 

Le 31 août 2006, enfin, l’enquêteur Iver Stensrud a la joie de pouvoir appeler la conservatrice en chef du musée, Ingebjørg Yndstie : les tableaux sont retrouvés, en « assez bon état ». On craignait le pire en effet, au vu de la fragilité des cartons peints. En réalité, seule La Madone est légèrement écornée, mais une bonne restauration lui rendra son éclat d’origine. En attendant, c’est fièrement que le musée exhibe ses trésors dès leur retour, avant de leur offrir les soins mérités. Les malfrats, quant à eux, sont condamnés à de lourdes peines en 2007.

Depuis, le Cri et la Madone ont, comme le reste de la collection, quitté le triste bâtiment du quartier de Tøyen pour intégrer le nouveau et sublime Munch Museum, inauguré en 2021 dans le quartier de Bjørvika, à proximité de l’Opéra. Les vols des Cris connaissent tous deux une « happy end », quoique…

Musée Munch à Oslo
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Musée Munch à Oslo

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© Didrick Stenersen

Le traumatisme a contraint la Norvège à rompre avec une vision très ouverte de la visite au musée, fondée sur la confiance dans le public et l’émotion pure. En somme, il a fallu rogner sur le hygge, cette éthique de vie si particulière à la Scandinavie pour plus de pragmatisme dans la protection des biens culturels. Finalement, c’est le Cri lui-même qui sort gagnant de ces affaires : mis à deux reprises en une de la presse mondiale, il connaît le même phénomène que la Joconde en 1911, et voit aujourd’hui son aura rayonner dans le monde entier.

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100 crimes contre l’art

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Munchmuseet

Retrouvez dans l’Encyclo : Edvard Munch

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