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James Turrell, Breathing Light, 2013
Installation lumineuse, LED • Coll. Los Angeles County Museum of Art • © Digital Image Museum Associates / LACMA / Art Resource, New York / Scala, Florence
Mûre, mauve, lilas… Obtenu en mélangeant deux couleurs primaires (le rouge et le bleu) et inclus parmi les sept couleurs de l’arc-en-ciel, le violet se décline en de nombreuses teintes fascinantes. Sa glorieuse histoire commence avec un rouge violacé nommé « pourpre ». C’est à Tyr, cité antique de Phénicie (actuel Liban) que se développe sa technique de fabrication décrite par Pline l’Ancien. Il s’agit d’abord de récolter des coquillages Murex brandaris, échoués en nombre sur les côtes méditerranéennes. Extraits de leurs coquilles, les mollusques sont broyés pour récolter leur mucus. Ce dernier contient du dibromoindigo, une molécule très proche de l’indigotine – elle-même présente dans les feuilles et tiges de l’indigotier, arbuste tropical source d’un pigment bleu violacé. Mais la recette est fastidieuse, et pour cause : il faut environ 250 000 de ces gastéropodes pour colorer une seule et unique toge, ce qui rend la teinture pourpre extrêmement onéreuse !
École byzantine, L’Empereur Justinien Ier et sa suite de fonctionnaires, de gardes et de membres du clergé, vers 547 après J.-C.
Mosaïque • © Bridgeman Images
Cette couleur luxueuse devient un symbole de pouvoir réservé aux généraux de la Rome antique. Ébloui par le palais de Cléopâtre où les tissus pourpres répondent aux murs couverts de porphyre violet, Jules César décide d’être le seul autorisé à porter des toges de cette couleur. Plus tard, l’empereur Néron interdira même, sous peine de mort, le port de certaines étoffes de cette teinte ! En 547, la somptueuse basilique Saint-Vital de Ravenne, en Italie, se pare d’un cycle de mosaïques byzantines montrant l’empereur Justinien et l’impératrice Theodora drapés de capes pourpres. L’Église catholique l’adopte pour les robes des cardinaux, avant de lui préférer le rouge écarlate. En 1779, le peintre Antoine-François Callet immortalise le roi Louis XVI vêtu d’une robe de couronnement en velours violet. Pour représenter ces tenues, les artistes utilisent le Caput mortuum, un pigment élaboré à partir de poudre d’hématite.
Arthur Stockdale Cope, Sir William Henry Perkin, 1906
Huile sur toile • 124.5 × 92.7 cm • National Portrait Gallery, Londres • Photo Stefano Baldini / Bridgeman Images
Face à la raréfaction du murex, la teinture pourpre s’obtient autrement. Au XIXe siècle, la pourpre française, extraite d’un lichen appelé orseille, est concurrencée par le murexide… obtenu à partir de l’acide urique contenu dans des fientes d’oiseaux marins récoltées au Pérou ! Carmin de cochenille, jus de myrtille et chou rouge permettent aussi de fabriquer le violet. Mais ce dernier reste rare à l’état naturel. En 1856, alors qu’il fait des expériences avec du goudron de houille dans l’espoir de trouver un remède à la malaria, le jeune chimiste londonien William Henry Perkin découvre un résidu d’une jolie couleur : la mauvéine. Cet oxyde d’aniline permet d’obtenir un pigment mauve qui devient furieusement à la mode. Robes, mobilier, éventails, ombrelles, rubans : c’est le début d’une fièvre violette qui se retrouve représentée dans de nombreux tableaux. Plus seulement signe de demi-deuil, cette couleur subtile devient une incarnation du raffinement romantique.
La course est lancée. En 1859, une synthèse du violet de cobalt fait son apparition avant d’être remplacée par le moins toxique violet de manganèse, créé en 1868. Plus violet que jamais, ce nouveau pigment fait le bonheur des peintres impressionnistes. Si bien que certains critiques moqueurs les accusent de « violettomanie » et même de problèmes oculaires ! Dans les années 1890 et au début des années 1900, Claude Monet (1840–1926) devient le champion de cette couleur, qu’il voit comme le moyen idéal de rendre les ombres et la fraîcheur de l’air. « La vraie couleur de l’atmosphère », s’enthousiasme le père des Nymphéas. Dans son livre Chromaphilia : l’histoire de la couleur dans l’art (2017, Phaidon), Stella Paul, ex-conservatrice au musée d’Art moderne du comté de Los Angeles, suggère avec poésie qu’il aurait peut-être été capable, contrairement au commun des mortels, de distinguer la lumière ultraviolette suite à une opération de la cataracte ayant nécessité le retrait de son cristallin…
Claude Monet, Les Nymphéas : Les Deux Saules (détail), vers 1915-1926
Huile sur toile • 200 x 1700 cm • Coll. musée de l'Orangerie, Paris • © Musée d'Orsay / Photo Sophie Crépy
En effet, la longueur d’onde du violet (de 380 à 430 nanomètres) s’avère la plus courte du spectre de la lumière visible. En dessous de 380 nm, cette couleur devient indétectable à l’œil nu ! On parle alors des rayons ultraviolets (UV), utiles pour la synthèse de la vitamine D et responsables du bronzage. Le seul moyen (indirect) de les voir ? Une peinture fluorescente, visible uniquement dans l’obscurité, éclairée par une lampe UV dite « lampe à lumière noire » – un produit inventé dans les années 1930 par les frères américains Joseph et Robert Switzer. La recette ? Divers composés organiques naturellement fluorescents mélangés à du shellac, une résine sécrétée par un insecte présent dans les forêts d’Inde et de Thaïlande. En 1962, Andy Warhol (1928–1987) s’y intéresse et dévoile, en 1964, une grande peinture sur sérigraphie représentant le buste plantureux d’une femme nue… invisible sauf si éclairée par une lampe ultraviolette ! Ces œuvres fantômes s’avèrent finalement invendables. Mais le pape du pop art (dont la muse, l’artiste Isabelle Collin-Dufresne, se fait appeler Ultra Violet) n’abandonne pas la couleur violette qu’il utilise à toutes les sauces, pour des autoportraits explosifs, des fleurs ou des vaches que cette teinte rend absurdes et psychédéliques !
Francis Bacon, Michel Leiris, étude pour un portrait, 1978
Huile sur toile • 35,5 × 30,5 cm • Centre Pompidou • Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Bertrand Prévost
À la fois mystérieux, étrange et puissant, le violet séduit d’autres peintres avant-gardistes du XXe siècle. Georgia O’Keeffe en décline plusieurs teintes dans son célèbre Black Iris (1926), une fleur sensuelle, rêveuse et un brin vénéneuse… Francis Bacon, lui, l’utilise pour donner un aspect maladif et décadent à ses personnages torturés (Portrait de Michel Leiris, 1976) et à une série de papes hurlants (Study after Velazquez’s Portrait of Pope Innocent X, 1953) d’une toxicité effrayante. L’expressionniste abstrait Mark Rothko joue également avec le passé religieux du violet en l’utilisant dans ses toiles méditatives qui décorent la chapelle Rothko, érigée à Huston (Texas) en 1971. D’autres, comme Dan Alva, n’hésitent pas à utiliser des tubes de néon de cette couleur (You Zig I Zag, 2016) pour donner une dynamique excentrique et futuriste à leurs œuvres. Pour ses fameuses installations lumineuses, James Turrell, membre du mouvement Light and Space né en Californie dans les années 1960, diffuse une lumière colorée dans des espaces vides aux lignes épurées. Irradiés de violet, de mauve et de fuschia, ces derniers se muent en capsules cosmiques. Délicieusement irréel…
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