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Monira Al Qadiri, Gastromancer, 2023
Photo © Danko Stjepanovic
Année après année, la biennale de Sharjah confirme son importance croissante dans le monde de l’art. Engagée, féministe, écologiste, la manifestation créée en 1993 par ce petit émirat fait aujourd’hui figure de poisson-pilote, voire de vitrine libérale pour la péninsule arabique, dont l’ouverture récente à l’art contemporain, en même temps que l’isolement de la Russie, le dynamisme coréen et la relative stagnation de la Chine, redistribue les cartes de la géographie artistique. Cette biennale est dirigée avec talent par Hoor Al Qasimi, la fille de l’émir de Sharjah, à laquelle tous les commentateurs s’accordent à prédire un avenir radieux : selon la rumeur, elle pourrait se voir charger un jour de la Documenta de Kassel ou de la biennale de Venise.
Mais, à Sharjah, elle joue tout d’abord un rôle de « commanditaire impliquée », une position originale dans l’écosystème des grandes expositions internationales. L’édition de cette année est ainsi organisée par… six curateurs différents, affirmant de manière claire que la direction artistique demeure, année après année, le fait d’une seule personne, et soulignant que le terme d’origine anglo-saxonne de curateur, auquel en France on préfère celui de commissaire d’exposition, tend à se voir vidé de son sens.
Le plus souvent, cette dilution des responsabilités curatoriales aboutit à des demi-mesures esthétiques, des plus petits dénominateurs communs ou des thèmes vagues.
Mais il y a des antécédents : déjà, en 2003, nommé à la tête de la biennale de Venise, Francesco Bonami chargea 11 collègues de sélectionner les artistes, aboutissant à une exposition, ou plutôt à 11 expositions, réunies par un titre tout aussi abscons que révélateur : « Rêves et conflits – La dictature du spectateur ». Autant dire que les visiteurs eurent le plus grand mal à relier ce qu’ils voyaient à cet intitulé bancal et contradictoire. Doit-on encore citer le comique Francis Blanche, qui définissait le chameau comme « un cheval dessiné par une commission d’experts » ?
Cette dilution des responsabilités curatoriales pourrait passer pour un acte de partage ou une célébration de l’esprit de groupe ; ce serait le cas si elle était l’occasion d’un vrai travail collectif : or, le plus souvent, elle aboutit à des demi-mesures esthétiques, des plus petits dénominateurs communs ou des thèmes si vagues que n’importe quelle œuvre pourrait y correspondre.
Quand ce n’est pas par un comité, on remplace les curateurs par des artistes : en Arabie saoudite cette fois, c’est ainsi à Muhannad Shono, artiste intéressant sans aucun doute, que fut confiée la section art contemporain de la biennale des arts islamiques de Jeddah. Est-ce réellement son métier, ou même sa compétence, de sélectionner ses collègues pour une exposition officielle ? Entendons-nous bien, je pense la même chose des comités de curateurs : au lieu des procédures opaques et douteuses qui permirent de nommer la future directrice de la Documenta de Kassel, c’est sans doute un collectif d’artistes, à l’inverse, qui devrait accomplir cette tâche.
Prenons une métaphore pour nous faire mieux comprendre : le curateur, c’est celle ou celui qui renvoie la balle à l’artiste. Au tennis, on appelle cela un retour de service. L’artiste produit une œuvre et il est capital d’en accuser réception. La réussite d’une exposition collective, d’une biennale, réside dans la qualité de ce retour : se contente-t-on de renvoyer mollement la balle ou joue-t-on vraiment ? Telle est la différence entre un entraînement face à un mur et un match à Roland-Garros : l’intensité et la diversité des échanges. Or, dans beaucoup d’expositions de groupe, on a l’impression d’entrer dans une salle d’entraînement où les artistes ne sont guère challengés. Balles neuves ?
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