Article réservé aux abonnés
Pierre Huyghe, Liminal, 2024
Simulation en temps réel, son, capteurs • Coll. particulière • Courtesy Pierre Huyghe et Galerie Chantal Crousel, Paris, Marian Goodman Gallery, New York, Hauser &Wirth, Londres, Esther Schipper, Berlin et Taro Nasu gallery, Tokyo
Elle a un visage de nuit. Un visage où tout reste à inventer encore. Face en demi-lune, dépourvue de traits, elle erre dans l’obscurité. Elle danse, hésite, vacille, cherche, apprend. Elle sera notre guide, l’un de nos guides, dans la pénombre qu’a fait tomber Pierre Huyghe sur la Punta della Dogana.
Elle s’appelle Liminal et offre son nom à cette exposition exceptionnelle : son nom qui dit ce qui est au seuil de perception, cet état transitoire à l’orée de l’imperceptible. Cet état qui est le nôtre, au fil de cette plongée hypnotique dans le monde de Huyghe.
Portrait de Pierre Huyghe
Courtesy Pierre Huyghe / © Palazzo Grassi, Pinault Collection / Photo Matteo de Fina
Personne ne savait vraiment qu’attendre de cette exposition, la première de cette envergure depuis la rétrospective orchestrée par le Centre Pompidou en 2013. Durant la dernière décennie, le célèbre plasticien, l’un des plus singuliers et inventifs de sa génération, l’un des plus complexes aussi, avait échappé aux murs du white cube. C’était sur des sites, parfois les moins attendus, qu’il cherchait son inspiration.
On l’avait ainsi retrouvé aux abords d’un marécage du grand parc de Cassel, où il avait mis en scène pour Documenta son désormais légendaire chien blanc à patte rose, Human, autour d’une sculpture de femme à la tête en essaim d’abeilles. On l’avait suivi aussi dans la banlieue de Münster, pour le Skulptur Projekte, où il avait métamorphosé une ancienne patinoire en écosystème cataclysmique, détruisant la glace pour installer ses collines de terre habitées de fourmis et autres animaux. Il avait aussi envahi une île de Norvège. « Depuis une dizaine d’années, ce qui déclenche la fiction et la narration chez Pierre, ce sont des sites, qui deviennent ses muses », confirme Anne Stenne, sa cheffe d’atelier depuis dix ans. Bref, le musée, l’institution, il renâclait à y retourner.
Quand la Collection Pinault l’a invité à exposer sur l’un de ses deux sites de Venise, il a longuement hésité. Il avait du mal à se projeter dans l’espace lisse et parfait orchestré par l’architecte Tadao Andō. Un temps, il a même failli orchestrer son exposition dans la boue de l’une des îles perdues de la lagune. Mais la directrice générale de la Collection Pinault, Emma Lavigne, a su le convaincre que sa carte blanche serait totale : la confiance est absolue entre ces deux complices, depuis leur collaboration fructueuse pour l’exposition du Centre Pompidou.
Pierre Huyghe, Liminal, 2024
Simulation en temps réel, son, capteurs • Coll. particulière • © Pierre Huyghe / Courtesy Anna Lena Films, Paris / ADAGP, Paris, 2024
« Le parcours est constitué de zones de coexistence entre différents mondes et différentes subjectivités, qui permettent l’émergence d’un regard autre. »
Anne Stenne
Autre gage de liberté pour lui : c’est Anne Stenne qui assure le commissariat de son exposition, et là aussi, la complicité est absolue. Ensemble, ils ont ainsi composé, depuis le Chili où l’artiste s’est mis il y a quelques années en retrait du brouhaha de l’art contemporain, ce qu’elle décrit comme « un espace dynamique, sensible. Le parcours est constitué de zones de coexistence entre différents mondes et différentes subjectivités, qui permettent l’émergence d’un regard autre. C’est pour Pierre comme un cycle qui se referme, celui de Documenta et de Münster, et un autre qui s’ouvre, plus métaphysique, riche de la création de possibles et d’impossibles. »
Nous voilà donc plongés dans la nuit de la Punta della Dogana, espace réduit à sa quintessence. Liminal, la créature que nous venons d’évoquer, s’offre pour guide depuis l’écran géant qui barre la première nef. À ses pieds, un indice sur lequel nombre de spectateurs manquent de buter si leurs yeux ne sont pas encore accoutumés à l’obscurité : une pierre noire creusée d’une cavité ronde – l’empreinte du ventre d’une femme enceinte. Un indice modeste par sa forme, mais d’une grande amplitude pour le reste de l’exposition – car c’est bien de naissance qu’il s’agira là.
La très légère trace de césarienne sur le corps de Liminal nous le suggère aussi. La naissance de formes et de créatures, que lâche dans la nature leur père/auteur, celui que l’écrivain Tristan Garcia définit dans le catalogue comme un « inventeur involontaire de volontés ». « Ce que je cherche ici, nous précise l’artiste, c’est à offrir des conditions d’émergence à des quasi volontés qui émergent presque sans ma volonté. Des créatures qui cohabitent et arrivent à s’affecter, sur plusieurs plans de réalité. Un apprentissage, oui. » Ces êtres vont donc apprendre, de nous visiteurs, mais aussi de leur contexte, dont les informent toutes sortes de capteurs plus ou moins cachés (la météo, la densité de la foule, etc.).
Vue de l’exposition « Liminal » avec, à gauche, Abyssal Plane (2015) et, à droite, Circadian Dilemma (el Día del Ojo) (2017). Davantage que des aquariums, ce sont de véritables écosystèmes que Huyghe met en scène, riches de poissons aveugles du Mexique ou d’un fragment de sculpture issu de son projet dans le parc de Cassel en 2012
© Palazzo Grassi, Pinault Collection / Photo Ola Rindal
Ils vont grandir au fur et à mesure de l’exposition. Grandir en nous, grandir par leur savoir. Il faudrait donc, idéalement, revenir à différentes périodes pour visiter cette science-fiction dans laquelle Huyghe nous fait glisser. Ainsi pourrions-nous entrer un peu plus dans la tête de ces autres créatures qui hantent les salles, les Idioms. Elles sont sept et ressemblent à vous et moi, n’était ce masque doré qui cache leur visage. N’était leur hiératisme, l’étrangeté presque robotique de leur démarche. N’étaient, surtout, ces mots étranges qui sortent parfois de leur bouche.
C’est l’intelligence artificielle incarnée, dans ce qu’elle a de plus poétique.
Tel l’enfant – l’infans, celui, nous dit l’étymologie latine, qui ne sait pas parler –, elles sont en train d’inventer leur langage. Au moment du vernissage, elles balbutiaient à peine. Peu à peu, au fur et à mesure de leurs rencontres avec les visiteurs, de leur coexistence avec l’espace, elles vont se forger un vocable. C’est l’intelligence artificielle incarnée, dans ce qu’elle a de plus poétique. Vous pouvez leur parler, jamais elles ne vous répondront. Mais qui sait si vos mots ne feront pas leur chemin dans les réseaux numériques qui les aident à grandir ?
Vue de l’exposition « Liminal » à la Punta della Dogana. Au sol, Mind’s Eyes (2024) ; au mur, UUmwelt – Annlee (2018–2024)
Courtesy Pierre Huyghe et Galerie Chantal Crousel, Paris, Marian Goodman Gallery, New York, Hauser &Wirth, Londres, Esther Schipper, Berlin et Taro Nasu gallery, Tokyo / © Kamitani Lab / Kyoto University and ATR / Palazzo Grassi, Pinault Collection / Photo Ola Rindal
« Elles sont dotées d’une sensibilité à leur environnement supérieure à la nôtre. Elles sont conscientes du pH de l’air, par exemple, dévoile Pierre Huyghe. J’aime à les imaginer d’ici vingt ans, après qu’elles auront navigué d’une exposition à l’autre : leur langage sera alors plus riche que le nôtre. »
Parfois, vous les retrouverez méditant devant les feux de l’Expédition scintillante, cette boîte de lumière que l’artiste a imaginée, au départ, pour porter les Gymnopédies d’Erik Satie. Cette œuvre a voyagé dans nombre d’expositions. Elle apparaît ici comme déréglée, délivrant une musique plus chaotique, décomposée. Mais l’envoûtement demeure. Surtout quand, autour de ce foyer, se réunissent les Idioms. D’autres fois, vous les croiserez devant le film Human Mask.
Pierre Huyghe, Untitled (Human Mask), 2014
Tourné près de Fukushima, au Japon, ce film est infiniment déroutant. Il met en scène un singe savant, caché derrière un masqueno: entre homme et animal, une créature hybride qui hante longtemps l’imaginaire.
Film couleur, son • 19 min • Coll. Pinault Collection • Courtesy Pierre Huyghe, Hauser & Wirth, Londres et Anna Lena Films, Paris
Pièce ancienne, celle-là, mais qui prend dans ce contexte une nouvelle envergure. Tourné près de Fukushima, ce film nous emporte dans une troublante dystopie. On y suit une étrange silhouette qui déambule dans une maison abandonnée. Elle porte le masque lisse et blanc du théâtre nō ; son corps agile est-il celui d’un robot, d’un enfant, d’un automate, ou la progéniture née d’une intelligence artificielle ? C’est en fait un singe savant, serveur dans un restaurant japonais, que Huyghe transforme en parabole : il devient notre frère en terre de désastre.
« C’est à la fois un rite funéraire et l’apprentissage d’une subjectivité sans vie ».
Anne Stenne
Et quels mots les Idioms vont-ils inventer devant le clou de l’exposition, le film Camata ? Dans la grande salle de la Punta della Dogana, nous assistons au plus troublant des rituels funéraires, déployé sur un immense écran. Le squelette qui se trouve être l’objet de ces soins a été trouvé dans le désert d’Atacama, au Chili. Il y a dix ans déjà, un géologue en a parlé à Huyghe. Depuis, cette présence n’a cessé de le hanter.
Pierre Huyghe, Camata, 2024
Robotique alimentée par apprentissage automatique, film autogénéré, édité en temps réel par l’intelligence artificielle, son, capteurs • Coll. particulière • Courtesy Pierre Huyghe et Galerie Chantal Crousel, Paris, Marian Goodman Gallery, New York, Hauser &Wirth, Londres, Esther Schipper, Berlin et Taro Nasu gallery, Tokyo
Pour lui, il a donc conçu une production infiniment sophistiquée. Autour du corps, il a déployé des robots qui orchestrent une série de gestes qui sont autant d’énigmes. Ils déposent des boules de verre, écho au Soleil et à la Lune, ou d’étranges cloches, ou ces météorites que l’on appelle les atacamides. « C’est à la fois un rite funéraire et l’apprentissage d’une subjectivité sans vie », décrypte Anne Stenne. En gestes lents, ils composent des alignements, rejouent les lignes des constellations, tandis que la caméra caresse comme elle le ferait d’un paysage ce corps mangé par le vent, le froid, la sécheresse.
Voilà cent ans ou plus qu’il regarde les étoiles, dans ce désert réputé pour abriter les plus grands observatoires de la planète. Avec ces gestes, Huyghe semble le rendre au cosmos. « Dans ce site le moins pollué au monde par la lumière, où ont lieu les tests pour les exoplanètes, tu ne peux échapper à cette dimension cosmique, évoque l’artiste. Tu es en surproximité avec le cosmos, dans cet endroit où l’on questionne l’ailleurs. »
Pierre Huyghe, Camata, 2024
À qui appartient ce corps? À un mineur qui s’est perdu dans le désert d’Atacama il y a environ un siècle. Autour de ce squelette devenu paysage, Huyghe a orchestré une sorte de rituel funéraire du troisième type. Des robots prennent soin de lui, recréant avec différents objets des constellations en écho aux ciels étoilés de ce site, le plus bel observatoire au monde.
Robotique alimentée par apprentissage automatique, film autogénéré, édité en temps réel par l’intelligence artificielle, son, capteurs • Coll. particulière • Courtesy Pierre Huyghe et Galerie Chantal Crousel, Paris, Marian Goodman Gallery, New York, Hauser &Wirth, Londres, Esther Schipper, Berlin et Taro Nasu gallery, Tokyo
Camata signifie « limite » dans le langage autochtone. Mais toutes les limites semblent dépassées, dans ce film qui lui aussi s’autogénère, en quelque sorte : car l’artiste a voulu qu’il se construise en temps réel, sous nos yeux. Le montage des images est donc aléatoire et se fait en fonction des données récoltées dans la salle, et au-dehors. Il est poreux au monde, tout autant que l’artiste.
« J’accepte de perdre le contrôle, l’autorité, mais après des mois de travail », sourit celui qui est réputé pour son perfectionnisme. Et de poursuivre au sujet de cette odyssée très personnelle de l’espace : « Je n’ai pas de nostalgie pour ce qu’aurait pu être la nature sans l’homme, peut-être juste un zeste de mélancolie. Je préfère créer quelque chose d’autre, un savoir que nous n’avons pas. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui aurait pu être, ou ce qui pourrait être, offrir l’expérience de ce que l’on ne peut expérimenter. Créer les conditions d’émergence d’un autrui, le commencement d’une volonté, l’accès à d’autres mondes. »
Pierre Huyghe – Liminal
Jusqu’au 24 novembre 2024
Punta della Dogana • 2 Dorsoduro • 30123 Venezia
www.palazzograssi.it
Une exposition mutante
Surtout, prenez votre temps pour entrer dans cet univers : hybridant le vivant et l’intelligence artificielle, l’œuvre de Pierre Huyghe ne se livre pas d’emblée, elle se joue du temps et de notre temps. Quand vous reviendrez dans une salle déjà traversée, peut-être aura-t-elle changé. Les aquariums s’éclaireront quand ils étaient opaques, des créatures masquées surgiront, la nuit sera tombée sur le film tourné dans le désert d’Atacama. Alors, doucement, vous entrerez dans cet ailleurs plongé dans la pénombre. Et cet ailleurs se fera vôtre.
Catalogue avec des textes de Tristan Garcia, Pierre Huyghe, Patricia Reed, Tobias Rees, Anne Stenne et Chiara Vecchiarelli
Éd. Marsilio Arte / Les Éditions Dilecta • 448 p. • 600 ill. • 60 €
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
Liminal, c’est cette silhouette de femme dépourvue de visage qui ouvre, dans le noir, l’exposition. Elle est comme sa matrice, celle qui donne naissance au parcours.