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Romain Vigouroux, François Tosquelles brandissant un bateau d’Auguste Forestier, sur le toit du poulailler. Vue sur la plaine au-delà du mur de l’hôpital, 1947
collection Famille Ou-Rabah – Tosquelles • © Roberto Ruiz
C’est en Espagne que commence cette histoire étonnante. En 1937, le jeune psychiatre espagnol Francesc Tosquelles, qui cherche à réformer la psychiatrie à la lumière d’idées sociales avant-gardistes, est mobilisé en tant que médecin pendant la guerre d’Espagne. Mais en 1939, la victoire franquiste le pousse, en même temps qu’un demi-million d’Espagnols désespérés, à passer la frontière pour se réfugier en France. Les voilà devenus des « étrangers indésirables », que le gouvernement français parque dans des camps de concentration aux conditions très dures, dont on ne peut sortir qu’en trouvant un travail dans les environs…
Interné au camp de Septfonds dans le Tarn-et-Garonne, Tosquelles y crée un petit hôpital psychiatrique de fortune. Au bout de quatre mois, dans une France désormais occupée par les Allemands, il est embauché à l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole : un asile rural fondé au début du XIXe siècle par un religieux dans une ancienne forteresse médiévale, perdue au milieu des montagnes et des hauts plateaux de la Lozère…
Anonyme, Frantz Fanon à Saint-Alban-sur-Limagnole pour la commémoration du 11 novembre, 1952
Coll. particulière • Photo DR
Y sont organisés des pièces de théâtre, des spectacles de danse et de cirque et des ateliers d’art à visée thérapeutique, ainsi que des expositions.
En 1930, les patients y vivaient encore sans eau, sans chauffage et sans électricité, pris en charge par des gardiens et des religieuses sans aucune formation médicale. Dans le sillage du docteur Agnès Masson (la toute première femme directrice d’un hôpital psychiatrique, arrivée à sa tête en 1933), son directeur Paul Balvet veut améliorer les choses. Et demande pour cela de l’aide à Tosquelles qui, ayant de surcroît connu lui-même les effets traumatiques de l’internement en tant que réfugié, souhaite à tout prix que les asiles cessent d’être des prisons et des lieux de mal-être.
François Tosquelles, Vue des toits de Saint-Alban depuis le logement de la famille Tosquelles, dans le bâtiment d’administration, 1947
Collection Famille Ou-Rabah – Tosquelles • © Roberto Ruiz
Son arrivée à Saint-Alban produit l’effet d’une tornade : le personnel est formé et les murs d’enceinte démolis collectivement par les soignants et les patients, qui gagnent le droit de sortir pour travailler chez des paysans voisins et de s’impliquer dans la gestion de la vie quotidienne de l’hôpital. Y sont organisés des pièces de théâtre, des spectacles de danse et de cirque et des ateliers d’art à visée thérapeutique, ainsi que des expositions d’œuvres de patients, que Tosquelles encourage à « déconner » et à exprimer leur créativité. La « psychothérapie institutionnelle » est en marche !
Auguste Forestier, La Bête du Gévaudan, 1935–1949
Coll. LaM, Lille métropole musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, Villeneuve-d’Ascq • © LaM, Lille métropole musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut
Parmi les patients, des artistes se révèlent tels que la brodeuse Marguerite Sirvins (1890–1957), le dessinateur compulsif Benjamin Arneval (1907– ?), victime de visions apocalyptiques, et Aimable Jayet (1883–1953), qui couvre inlassablement de larges feuilles d’un bouillonnement de dessins et d’écritures. Interné volontaire pendant 44 ans après avoir provoqué le déraillement d’un train en accumulant des cailloux sur les rails, Auguste Forestier (1914–1958) y crée pour sa part, dans un atelier improvisé de son propre chef dans un couloir de l’hôpital, de fascinants objets hybrides tels que La Bête du Gévaudan en bois sculpté, ou encore un étonnant bateau fait d’un assemblage de multiples matériaux [ill. en une]. Autre talent du lieu, Clément Fraisse (1901–1980) qui, interné à 24 ans après avoir tenté d’incendier la maison familiale en enflammant les économies de ses parents, s’y était déjà fait remarquer en 1930 en couvrant de bas-reliefs les murs en bois de sa cellule, armé d’un simple manche de cuillère !
Tristan Tzara, Joan Miró, Parler seul, Paris, Maeght, 1948–1950
Coll. Fundació Joan Miró, Barcelone • © Tristan Tzara, VEGAP, 2021 / © Joan Miró, Successió Miró, 2021 / © Foto Gasull, Fundació Joan Miró
Durant la Seconde Guerre mondiale, Saint-Alban accueille aussi de nombreux résistants et réfugiés, qui s’y cachent de l’occupant nazi en se faisant passer pour des malades. Arrivé en 1942, le psychiatre Lucien Bonnafé (créateur du Trapèze volant, antenne toulousaine du surréalisme) y attire dans son sillage le poète Paul Éluard (qui vient d’écrire Liberté et y observe avec beaucoup d’intérêt le travail de Forestier) et son épouse Nusch. Suit le dadaïste Tristan Tzara, qui tire de son séjour une superbe œuvre sur papier : le poème Parler seul, illustré par Joan Miró. Traumatisés par l’exil et la guerre, ces pensionnaires politiques se découvrent des points communs avec les patients dont ils partagent le lieu de réclusion…
Jean Dubuffet, Pisseur en face I, 1961
dépôt du Centre Pompidou – Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle en 1999, les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse • © Jean Dubuffet, VEGAP, 2021 / © les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse
Dès 1945, Jean Dubuffet se rue à Saint-Alban. Émerveillé par les sculptures de Forestier et les créations de Marguerite Sirvins, l’artiste se met à y acquérir (en échange de livres, de matériel de création et autres petits cadeaux, envoyés directement ou par le biais de sommes versées aux médecins) de nombreuses œuvres, qui rejoignent sa collection « d’art brut » – terme qu’il invente précisément le 28 août 1945 ! « Au XIXe siècle, des médecins, suivis par les surréalistes, avaient déjà commencé à s’intéresser aux œuvres des malades et à leur accorder une reconnaissance artistique, rappelle Annabelle Ténèze, conservatrice en chef et directrice des Abattoirs. Mais Dubuffet est le premier à en faire une collection sous forme d’acte public militant, en créant une catégorie d’art, un terme spécifique. Sa présence agaçait Tosquelles car il sortait les œuvres de leur contexte médical et semblait, en les abordant uniquement d’un point-de-vue esthétique, profiter des malades en oubliant leurs souffrances. Mais c’est aussi grâce à lui que beaucoup d’œuvres ont pu être conservées et connues du public ».
Yayoi Kusama, Dots Obsession, 1998
Collection les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse • © Yayoi Kusama / Photo : Grand Rond Productione
Après la guerre, l’activité artistique et intellectuelle se poursuit à Saint-Alban, qui accueille en 1952 le psychiatre d’avant-garde, écrivain et penseur martiniquais Frantz Fanon. L’exposition présente également des œuvres produites en dehors de l’institution lozérienne, telles que des dessins de Dubuffet, un tableau de Jean Fautrier peint alors qu’il se cachait de la Gestapo dans un asile de Châtenay-Malabry, ou encore une installation de la célèbre artiste japonaise Yayoi Kusama, installée par choix dans un hôpital psychiatrique depuis 1977. Autre œuvre intéressante, un grand dessin sur tissu réalisé pour l’exposition par l’artiste contemporain béninois Roméo Mivekannin, en hommage à son grand-oncle interné à Saint-Alban… aujourd’hui rebaptisé « Centre hospitalier François Tosquelles » !
La Déconniatrie Art, exil et psychiatrie autour de François Tosquelles
Du 14 octobre 2021 au 6 mars 2022
Les Abattoirs - Toulouse • 76 Allées Charles de Fitte • 31300 Toulouse
www.lesabattoirs.org
À lire
La Déconniatrie. Art, exil et psychiatrie autour de François Tosquelles
Sous la direction de Carles Guerra et Joana Masó,
Les Abattoirs – Arcàdia,
239 pages.
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