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Thomas Schlesser : « ‘Les Yeux de Mona’ n’est pas une histoire de l’art, c’est une initiation à la vie par l’art »

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Roman écoulé à plus de 160 000 exemplaires, traduit en 37 langues et prochainement adapté au cinéma, Les Yeux de Mona de Thomas Schlesser est le phénomène littéraire du moment. L’histoire est celle d’une fillette menacée de cécité, que son grand-père conduit en secret tous les mercredis au musée. Entre récit initiatique et conte philosophique, ce best-seller célèbre le pouvoir émancipateur de l’art. Rencontre avec son auteur, également directeur de la fondation Hartung-Bergman à Antibes et auteur de plusieurs livres chez Beaux Arts.
Thomas Schlesser, auteur du best-seller “Les Yeux de Mona” édité chez Albin Michel
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Thomas Schlesser, auteur du best-seller “Les Yeux de Mona” édité chez Albin Michel

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© Éditions Albin Michel / Photo Roberto Frankenberg

Les Yeux de Mona est devenu un vrai phénomène littéraire ! Comment expliquez-vous un tel engouement ?

Je ne m’attendais pas du tout à ça ! J’ai mis dix ans à écrire ce livre, puis il a rencontré beaucoup d’obstacles dans son élaboration et dans sa publication, mais l’éditeur Albin Michel a eu un vrai coup de cœur. Et j’ai ensuite très vite été dépassé par son succès. L’explication, je suis allé la chercher en demandant aux gens ce qui les avait touchés, et ce qui revient souvent c’est la singularité du lien entre grands-parents et petits-enfants, l’idée de transmission entre ces deux générations.

Qu’est-ce qui vous a poussé à l’écrire il y a dix ans ? Y avait-il l’envie de raconter l’art d’une façon différente de celle que l’on peut lire habituellement dans les manuels ?

À l’origine, il y a un événement très personnel qui m’a bouleversé et que j’appelle le « non-avènement » d’un enfant. C’est ce qui m’a donné envie il y a dix ans de m’inventer une petite fille idéale. L’idée d’une initiation à la vie par le biais de l’art s’est ensuite imposée comme une évidence. Même si je suis et reste un historien de l’art, je n’ai pas voulu écrire ici une histoire exhaustive de l’art – ce que j’avais déjà pu faire notamment chez Beaux Arts. C’est avant tout une fiction, où l’art se raconte de manière totalement subjective à travers les inclinations du personnage du grand-père Henry. Donc ce n’est pas tout à fait moi….

« Essayez de passer un peu de temps devant les œuvres et cela vous apportera une satisfaction que vous ne pouvez même pas imaginer ! »

Dans le livre, le rituel du grand-père et de sa petite-fille consiste à observer une œuvre, chaque mercredi, entre dix et quinze minutes avant d’en parler. Or, une étude de l’American Psychological Association en 2017 a relevé que nous passons seulement 28 secondes en moyenne devant une œuvre d’art…

Ce qui est dans le roman ne correspond pas forcément à ma vision des choses. Je ne fais pas de prosélytisme pour que les gens regardent les œuvres d’une façon particulière. D’ailleurs, ça ne me choque absolument pas que l’on visite un musée avec un téléphone portable à la main, en ayant besoin de prendre des photos ou de chercher des informations sur Internet. C’est aussi une manière de s’en emparer. Mais ce qui est vrai, c’est qu’il faut s’impliquer dans une œuvre avant de chercher à l’expliquer. Contrairement à la musique qui nous vient plus directement, il faut aller à l’œuvre. Cela demande un effort ! Mais le public ne soupçonne pas – et c’est ce que j’aimerais vraiment faire passer dans ce livre – les bénéfices qu’il peut tirer de ce petit effort. Essayez de passer un peu de temps devant les œuvres et cela vous apportera une satisfaction que vous ne pouvez même pas imaginer !

Grand-mère et sa petite fille au Petit Palais
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Grand-mère et sa petite fille au Petit Palais

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© Paris Musées / Petit Palais, Paris

Il y a dans le livre des façons très variées d’aborder les œuvres…

En effet, ça peut être par la technique, la biographie ou même par une projection personnelle… Et ceci parce que l’art nous offre précisément des moments d’émancipation, d’infinis possibles de la rêverie. C’est génial, on fait ce qu’on veut d’une œuvre. Henry, qui est plutôt d’une culture classique, est d’ailleurs toujours ouvert dans le livre à toutes les opportunités et essaye de transmettre cela à Mona.

Couverture du livre « Les Yeux de Mona » écrit par Thomas Schlesser, 2024
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Couverture du livre « Les Yeux de Mona » écrit par Thomas Schlesser, 2024

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© Éditions Albin Michel

Le 16 janvier dernier, Emmanuel Macron a annoncé le retour de l’histoire de l’art au collège et au lycée à la rentrée prochaine. Pensez-vous aussi qu’il y a une urgence à ce que les enfants aient un apprentissage du regard ?

Évidemment, en tant qu’historien de l’art, j’étais plutôt heureux de cette annonce. Maintenant, j’ai tout de suite noté que c’était sans explication des modalités précises. Or, en ce qui concerne les jeunes enfants, il est nécessaire de savoir ce que cela implique en terme d’aménagement de l’emploi du temps. À la place de quoi va-t-on faire de l’histoire de l’art ? Les enfants ont aussi besoin de respirer. Et connaître l’histoire, savoir lire et écrire me semblent des prérequis indispensables. Difficile donc de se prononcer sur la pertinence d’une telle annonce. Mon livre montre plutôt qu’il peut y avoir un accès à l’histoire de l’art par plein d’autres biais possibles que l’école.

On sent tout de même à travers l’engouement pour Les Yeux de Mona que certains médias vous voient comme un « prophète » de l’histoire de l’art. Michel Guérin dans Le Monde demande même : « Faut-il diffuser Schlesser à l’école ? »

« On peut aussi commencer à s’enticher des musées au moment à la retraite. Je crois qu’il faut se ficher la paix jusqu’au moment où ça vient vraiment. »

J’en suis très honoré évidemment mais je n’ai aucune prétention à repenser le système. C’est une tâche politique. En revanche si on me demandait conseil, je plaiderais pour trois choses. D’abord, pour que l’on fasse prendre conscience à toutes les franges de la population, sur tous les territoires, qu’il n’y a pas que le Louvre, Orsay et Beaubourg. Il y a un patrimoine extraordinaire partout à portée de main. La deuxième chose c’est que les médiations pour accéder à ce patrimoine sont plus nombreuses qu’on ne l’imagine : les musées et les guides-conférenciers effectuent un travail fabuleux. Même sur YouTube on trouve des ressources bluffantes. Le troisième point, c’est que c’est aussi au public d’exprimer ses besoins, pour essayer de construire l’offre en fonction des demandes.

De plus en plus de musées s’adressent désormais aux enfants avec une offre spécifique et des lieux dédiés…

Oui, c’est formidable ! Mais même si Les Yeux de Mona parlent de la transmission à une enfant, je pense que l’accès à l’art peut venir beaucoup plus tardivement. En ce qui me concerne, c’est venu après l’adolescence, et on peut aussi commencer à s’enticher des musées au moment à la retraite. Je crois qu’il faut se ficher la paix jusqu’au moment où ça vient vraiment.

Comment êtes-vous vous-même venus à l’art ?

Bien que je vienne d’une famille cultivée, j’ai dû mettre les pieds au musée d’Orsay pour la première fois vers 18 ans. Il y a ensuite eu des rencontres importantes, comme celle de Daniel Arasse dont j’ai eu le privilège de suivre les séminaires pendant deux ans à l’EHESS. J’étais vraiment époustouflé par le mélange d’érudition et de simplicité de son discours. J’ai aussi eu la chance d’évoluer dans des milieux où l’on parlait d’art de manière très ouverte et très heureuse. Toujours dans un rapport horizontal, un rapport de réciprocité.

Le goût de l’art vient-il de l’échange ?

Oui, et c’est une chose importante dans Les Yeux de Mona : malgré son jeune âge, Mona n’hésite pas à faire des blagues à son grand-père et, inversement, Henry prend toujours au sérieux les remarques enfantines de sa petite-fille. Cette horizontalité de leur lien repose sur deux choses : d’une part sur le jeu, qui veut qu’Henry parle toujours à Mona comme si elle était une adulte (même si elle ne comprend pas) ; et d’autre part sur le fait que leurs visites aux musées relèvent de la transgression. Ce qui est interdit est toujours plus intense et donne d’autant plus de force à cette initiation. Les Yeux de Mona, c’est plus une école buissonnière de l’art qu’une histoire de l’art.

Dans le roman, on a l’impression qu’à travers l’art on peut tout apprendre : la philosophie, l’histoire, la psychanalyse, la littérature…

Oui, car c’est une initiation à la vie par l’art. Et la vie se joue plus du côté des affects, des grands enjeux politiques, de la philosophie… Il y a un précipité moral qui est dégagé à chaque fois des 52 œuvres d’art abordées, mais ce n’est pas l’art qui parle de lui-même, c’est l’art qui parle de toutes les composantes de la vie.

Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles
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Jean-Antoine Watteau, Pierrot, dit autrefois Gilles, 1718–1719

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Huile sur toile • 184,5 × 149 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

Même la musique y est très présente.

J’étais très content de pouvoir mêler des références musicales assez populaires à ce que l’on considère comme de la culture classique. Je crois, par exemple, que devant le Pierrot de Watteau, on comprend mieux ce qu’est l’atmosphère de la Régence au XVIIIᵉ siècle en écoutant le rock psychédélique des années 1960, qui évoque la libération des mœurs, plutôt que du Vivaldi. C’est quelque chose de formidable en littérature, et que je ne peux pas me permettre dans un essai d’histoire de l’art.

Parmi les œuvres choisies, plusieurs sont réalisées par des femmes (une part plus grande que dans les collections françaises elles-mêmes). Était-ce important de ne pas occulter ce pan de l’histoire de l’art, notamment en s’adressant à cette petite fille imaginaire ?

Bien sûr, mais ce n’est pas une volonté de ma part. Les artistes femmes qui sont dans le livre le sont parce qu’elles sont des artistes immenses avant d’être des artistes femmes. Alors, en effet, dans le livre – et les personnages le font remarquer –, il faut attendre le XVIIIe siècle pour voir apparaître la première femme, Marguerite Gérard. Mais plus on avance ensuite dans le temps, et plus elles sont nombreuses.

Marguerite Gérard, L’Élève intéressante
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Marguerite Gérard, L’Élève intéressante, 1786

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Huile sur toile • 65 × 49 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Comment avez-vous sélectionné les 52 œuvres, de Botticelli à Soulages, que Mona et Henry vont voir au musée ?

J’en ai d’abord listé une centaine. Le livre qui aurait pu exister, c’est l’histoire d’Henry et Mona voyageant à travers le monde pour contempler de l’art pariétal, de l’architecture ottomane et même du cinéma. Mais le critère qui l’a emporté c’était d’être cohérent avec le personnage d’Henry et l’évolution de l’intrigue. Il fallait une unité de temps et une unité de lieu pour créer ce climat dramatique autour de la menace qui pèse sur Mona. Ça a été donc Paris pendant une année, 52 œuvres en 52 semaines dans trois grands musées de la capitale. Cependant, l’invitation de ce livre, ce n’est pas d’aller au Louvre ou à Beaubourg, mais de se rendre compte qu’on peut trouver n’importe où des centaines d’histoires, y compris dans des musées d’histoire naturelle et de traditions populaires, dans des musées d’automobile.

« C’est un abus de langage un peu toxique que d’assigner à l’art le pouvoir de guérir. Mais son pouvoir extraordinaire est de consoler. »

Dans le récit, il est question de « séances » devant des œuvres d’art à la place de séances chez un pédopsychiatre. Est-ce que vous pensez que l’art peut guérir ? Une idée très à la mode avec la tendance de la muséothérapie, voire de la prescription muséale…

Alors attention, je connais des médecins, des soignants, des gens qui sont aussi très malades, et j’ai beaucoup trop de respect pour eux pour dire que l’art a la capacité de guérir. Je crois que c’est un abus de langage un peu toxique. C’est lui assigner un pouvoir qu’il n’a pas. En revanche, l’art a un pouvoir extraordinaire, c’est celui de consoler. Et ce n’est déjà pas si mal !

Les Yeux de Mona a été édité dans une version pour malvoyants. Le handicap et la cécité en particulier sont des questions qui vous tiennent à cœur ?

C’est un enjeu d’intérêt général qui m’a toujours touché. Pourquoi celui-ci en particulier, je ne sais pas… En tout cas, la fondation Hartung-Bergman que je dirige à Antibes, est, je crois, devenue un modèle d’accessibilité. Rendre visible le handicap ne va pas de soi dans la société : que n’ai-je pas entendu lorsque j’ai annoncé vouloir présenter la jambe de bois de Hans Hartung dans une vitrine à la fondation… J’ai remarqué pourtant des personnes à mobilité réduite bouleversées en voyant le fauteuil roulant de Hans Hartung en majesté dans son atelier. Création et handicap y sont montrés dans leur consubstantialité. Et pour Les Yeux de Mona qui a en effet été retranscrit en braille, on a travaillé avec l’Institut national des jeunes aveugles. J’en suis vraiment très heureux.

« Le grand rôle de l’art, c’est de nous rendre plus libre. À condition d’avoir appris à recevoir. »

Chacune des 52 œuvres abordées délivre une leçon de vie. Laquelle vous semble la plus fondamentale ?

La première du livre : apprendre à recevoir. C’est la leçon cardinale pour deux raisons. D’abord parce que cette bienveillance ordinaire qui consiste à savoir donner, savoir recevoir et savoir rendre, c’est ce qui fait que notre société peut faire société. La deuxième raison, c’est que celui qui sait recevoir, sait recevoir au sens large, c’est à dire qu’il sait apprendre, et donc s’émanciper. Il peut devenir libre. Et le grand rôle de l’art, c’est de nous rendre plus libre. À condition d’avoir appris à recevoir…

Des élèves étudiant « La Grande Odalisque » d’Ingres au musée du Louvre
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Des élèves étudiant « La Grande Odalisque » d’Ingres au musée du Louvre

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© René Mattes / hémis

C’est aussi un livre qui nous met à hauteur d’enfant face à la vie, qui parle de nostalgie, de passage à l’âge adulte…

Oui, j’ai mis dans ce livre toutes mes sensations de l’enfance. Tout ce qui se passe dans la cour de récréation, je l’ai vécu d’une manière ou d’une autre : le ballon reçu au visage, les petites humiliations à la cantine… J’ai aussi vécu, comme Mona dans le livre, au moment du passage au collège, cette nostalgie anticipée de la perte de l’enfance. Car c’est en réalité un livre sur la perte : perte de la vue, mais aussi perte des proches, perte de l’enfance, perte de la mémoire… Et même la perte d’objets précieux. Pour moi, la perte est un immense enjeu de mélancolie, mais sans la perte, rien n’a de sens. C’est bien parce qu’on perd que toutes les secondes valent la peine d’être vécues.

Les droits d’adaptation au cinéma ont été déjà cédés. Quel est le film idéal que vous imaginez ?

Celui que le réalisateur aura envie de faire en s’emparant du livre le plus librement possible. Il me semble toutefois qu’il y a tout un jeu visuel intéressant avec les œuvres elles-mêmes, et ensuite je dirais qu’il ne faut pas sous-estimer le charisme des personnages secondaires, comme le Dr Von Horst ou les amies de Mona.

Pourrait-il y avoir une suite ?

Je n’ai pas ça en tête mais il pourrait en tout cas y avoir des variations, comme un roman cousin des Yeux de Mona

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Les Yeux de Mona

de Thomas Schlesser

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