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Vue de l’exposition “Marie Talbot” au musée de La Borne
© Anthony Girardi
Cela fait des siècles qu’ici, à La Borne, on travaille la terre, on la sculpte, on la cuit – probablement depuis le XIIIe siècle, au moins. Aujourd’hui, les touristes du monde entier s’y pressent pour rencontrer ses 110 potiers, assister à l’événement festif des Grands Feux en octobre, ou bien visiter le Centre céramique contemporaine, ouvert en 1971 dans l’ancienne école pour filles avant un déménagement en 2010 dans un bâtiment tout neuf signé de l’architecte Achim von Meier.
À côté de cette effervescence, un petit musée associatif tâche depuis 37 ans de conserver la mémoire du village, et de mettre en valeur ses collections patrimoniales. C’est son directeur, le jeune marchand d’art Renaud Régnier, qui a repris les rênes de l’association il y a quelques années et qui nous ouvre la porte de l’église du village.
Marie Talbot, Bouteille, vers 1850
Céramique • H: 28 cm • Coll. musée de La Borne • © Anthony Girardi
Car c’est ici qu’ont lieu chaque année les expositions estivales du musée, dans cette église de potiers construite au XIXe siècle et dont les briques sont en grès. Le bâtiment est charmant – il mériterait toutefois d’être restauré, nous glisse Renaud Régnier, mais les travaux devront attendre, faute de fonds. L’homme nous raconte aussi monter ses expositions avec des bouts de ficelles, s’occuper de tout, de la scénographie au catalogue d’exposition édité pour l’occasion. Mais l’ensemble est fait avec goût : les socles sont d’une polychromie discrète, et mettent parfaitement en valeur les céramiques de Marie Talbot (1814–1874). Elle est la raison de notre visite, elle qui voit ici pour la première fois réunies pas moins de 90 de ses sculptures, fontaines et écritoires, sur 200 pièces connues, nous souffle le commissaire.
« On sait l’exigence d’un potier comme lui, qui rendait des commandes impeccables. Ce dessin d’enfant laisse penser qu’il s’agit du premier geste dans la céramique de Marie Talbot, et qu’il l’a laissé volontairement. »
Renaud Régnier
Si l’on ne dispose que de très peu d’archives au sujet de Marie Talbot, il est possible de relier entre eux différents indices, et recomposer sa vie. Son père, Jacques-Sébastien Talbot (1769–1841), ne l’a pas reconnue officiellement, mais il a, nous raconte Renaud Régnier, fait en sorte de lui transmettre son nom – bien connu dans la région – en permettant le mariage de la mère de la jeune fille, Jeanne Brûlé, avec son neveu, lui aussi potier.
Très tôt, il semblerait que Marie soit auprès de lui, dans son atelier, et qu’il ait ressenti beaucoup de tendresse pour elle, sa septième enfant, qu’il l’ait encouragée à le suivre dans sa voie. Le commissaire nous montre l’élément de la margelle d’un puits confectionnée par Jacques-Sébastien Talbot et qui laisse apparaître le petit dessin naïf d’un oiseau. « On sait l’exigence d’un potier comme lui, qui rendait des commandes impeccables. Ce dessin d’enfant laisse penser qu’il s’agit du premier geste dans la céramique de Marie Talbot, et qu’il l’a laissé volontairement. »
Marie Talbot, À gauche, « Fontaine, Sainte-Solange ». À droite, « Bouteille », vers 1850
Céramique • Coll. musée de Bourges • © Anthony Girardi
« C’est la première potière que l’on connaît qui signe ses pièces », probablement pour s’affirmer face à son père.
Dès 1837, soit à l’âge de 23 ans, Marie Talbot signe sa première fontaine en forme de femme, sculptée en grès et couverte d’un émail à la cendre. Elle a été aidée par son père, dont on reconnaît la patte. Au fil des années, ils travailleront côte à côte, partageront four et techniques, au point qu’il sera difficile parfois de savoir qui de l’un ou de l’autre a réalisé telle ou telle fontaine. Reste que Marie Talbot rencontre très vite le succès, en partie à la faveur du nom paternel mais surtout grâce à son talent, à la finesse de ses pièces, nettement plus élégantes que celles de ses frères, également formés à la poterie. Les commandes s’enchaînent ; elle signe, « Fait par moi Marie Talbot », dans une « revendication presque féministe », nous dit le commissaire. « C’est la première potière que l’on connaît qui signe ses pièces », probablement pour s’affirmer face à son père. D’ailleurs, rapidement, elle est aussi connue que lui, possède son propre atelier, avec ses ouvriers.
Marie Talbot, Portrait de bouteille, vers 1840
Céramique • Coll. musée de Saint-Amand-Montrond • © Anthony Girardi
Durant ses 40 années de travail, « Marie Talbot montre une certaine obstination à vouloir représenter le corps des femmes », nous explique encore Renaud Régnier ; et car elle sculpte beaucoup de fontaines, il parle d’un « corps jaillissant », sensuel malgré ses lignes rigides. D’ailleurs, souvent, ces commandes sont destinées à des femmes, pour leur toilette, conçues pour pénétrer leur intimité. Sur certaines pièces, Marie Talbot signe deux fois, laissant penser qu’il s’agit là d’autoportraits. D’une façon générale, ses visages sont assez répétitifs, probablement inspirés de ses propres traits. Ces femmes sont des paysannes, des bourgeoises, des sorcières.
Des figures religieuses, aussi, comme cette impressionnante sainte Solange, patronne du Berry, qui tient sa tête coupée [ill. plus haut]. Toutes ses femmes ont les mains posées sagement autour de leur ventre, tandis que les rares hommes « gesticulent », analyse le commissaire. Elles portent d’élégantes tenues : Marie Talbot devait regarder les gravures de mode des journaux, s’en inspirer. Sa production s’intensifiant avec le succès, la céramiste a systématiquement confié à des tiers le tournage de la forme, pour ne faire que modeler et décorer…
Marie Talbot, Signature, vers 1837
Céramique • Coll. musée de La Borne • © Anthony Girardi
Dans le catalogue, Renaud Régnier détaille : « Marie Talbot savait réaliser un pichet à la manière de Jacques-Sébastien, faire de remarquables épis de faîtage, reproduire les scènes de son village, mais grâce à l’accompagnement de son père puis d’ouvriers tourneurs, elle a pu se libérer du poids des traditions. » Moderne, elle se tourne vers la couleur, s’intéresse à de nouvelles techniques de production, inspirées par exemple de celles des fabricants de poupées. Et Renaud Régnier de conclure : « En déléguant la pratique artisanale liée à la conception fonctionnelle de ses œuvres, Marie Talbot symbolise toujours, au XXIe siècle, la posture la plus radicale de l’artiste et érige, par ses œuvres, les arts et traditions populaires en art majeur. »
Marie Talbot (1814-1874)
Du 30 mars 2024 au 11 novembre 2024
Musée de La Borne • 17 Grand Route • 18250 Henrichemont
museelaborne.com
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