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Michael Thonet, Chaise n°14, 1859
© Thonet
Le Moulin Rouge, 1892 : Henri de Toulouse-Lautrec peint une étonnante scène de vie, où le portrait hypnotisant d’une danseuse juxtapose ceux de ses cinq amis buvant joyeusement autour d’une table. Ils sont assis sur des chaises en bois cintré, au dossier doublement arrondi et au profil tracé d’une élégante courbe : ce sont les chaises n°14 de l’entreprise Thonet. En moins de 30 ans, elles se sont imposées comme l’assise incontournable des cafés branchés et des lieux populaires parisiens…
Henri de Toulouse-Lautrec, Au Moulin Rouge, 1892
huile sur toile • 123 × 140,5 cm • Coll. Art Institute Chicago
Tout débute en 1841, à Vienne, grâce à un certain Klemens Wenzel von Metternich, chancelier autrichien fortement intrigué par le travail de Michael Thonet (1796–1871) qui, depuis plus de 10 ans, tentait de courber du bois massif dans son petit atelier de Boppard. Et c’est en arrivant à Vienne sur l’invitation du chancelier, que cet ébéniste allemand y parvient enfin : vapeur, pression et biceps gonflés sont les ingrédients de sa recette. Sa première mission ? Les parquets et meubles des palais Liechtenstein et Schwarzenberg !
Michael Thonet
© Thonet
Mais peu après, une commande va tout chambouler. C’est celle du café Daum, passée par la directrice Anna Daum, qui exige des « chaises pratiques, élégantes et peu encombrantes ». Après un premier modèle, Thonet se met en tête d’inventer un tout nouveau design, épuré à l’extrême, facile à produire, empilable et résistant aux chocs : la chaise n°14 (rebaptisée 214). Commercialisée en 1859, elle se pare d’une assise cannée en rotang et d’un dossier formant un seul tenant avec ses pieds arrières. Ses courbes lui confèrent une sensualité élégante et son cannage naturel une certaine ergonomie… Le succès est immédiat.
Dès lors, comment assurer la livraison de tous ces cafés en demande ? Face à l’engouement pour la chaise n°14, Thonet frappe d’un nouveau coup de génie : fournir le meuble en kit, entièrement démonté avec ses vis, destiné à être assemblé une fois sur place (et oui, Ikea n’a rien inventé…). Pour couronner le tout, les pièces sont placées dans un colis d’un mètre cube facilement transportable, capable d’accueillir 36 exemplaires ! Le tour du monde peut alors commencer : Europe, Amérique du Nord et du Sud, Asie, Afrique… La chaise bistrot conquiert tous les continents et se vendra à plus de 50 millions d’exemplaires jusqu’en 1930.
Kit de montage de la chaise Thonet n°14
© Thonet
Bientôt, la chaise Thonet quitte les cafés pour séduire les grands architectes. « Rien de plus élégant, rien de mieux réussi au niveau de la conception, rien de plus exact dans la réalisation et de plus utile n’a jamais été créé », s’enthousiasme Le Corbusier, qui n’hésite pas à intégrer certains modèles de l’entreprise dans ses réalisations. Suivront, parmi les personnalités conquises, le musicien Johannes Brahms, le révolutionnaire communiste Lénine ou encore le metteur en scène Billy Wilder. La chaise bistrot devient une icône, au point qu’une folle rumeur circule à son sujet : un exemplaire serait tombé du restaurant de la tour Eiffel, et aurait été retrouvé 57 mètres plus bas, sans aucune égratignure…
Les tâches des employés sont divisées pour fabriquer davantage : c’est l’invention de la production en série, 50 ans avant le principe de travail à la chaîne formulé par Henry Ford.
Incroyable ? Il faut dire que sa résistance légendaire prend sa source dans un processus de fabrication révolutionnaire : pour façonner une chaise bistrot, il convient d’usiner au tour un morceau d’hêtre, puis de l’étuver à plus de 100°C dans une chaudière à vapeur, pendant plus de six heures. Une fois chauffé, le bois devient élastique et peut ainsi se courber grâce à deux artisans robustes, qui le fixent ensuite dans un moule. Un savoir-faire unique au monde, perpétué par des employés dont les tâches sont divisées pour fabriquer davantage : c’est l’invention de la production en série, 50 ans avant le principe de travail à la chaîne formulé par Henry Ford. L’innovation certes, mais à tous les niveaux !
Conception de la chaise Thonet n°14
© Thonet
Aujourd’hui, la chaise bistrot 214 est toujours produite au sein de l’usine allemande de Frankenberg, selon la traditionnelle méthode du bois cintré. Elle est invariablement marquée au fer rouge, sous le cadre de l’assise, du logo de la maison et de son année de fabrication. Mais son prix a quelque peu évolué : si elle coûtait moins cher qu’une bouteille de vin à sa production, elle vaut désormais environ 500 euros. Renommée oblige…
Sebastian Herkner, Chaise Thonet 118, 2019
© Thonet
Se réinventer, encore. Innover, sans cesse. L’entreprise Thonet a traversé les âges avec brio, dans le giron de la même famille depuis plus de 200 ans, inventant le meuble moderne en adoptant les formes de l’Art nouveau puis en intégrant l’acier tubulaire sous l’influence du Bauhaus. L’année dernière, le designer Sebastian Herkner a signé une création d’une extrême sobriété avec sa réinterprétation de la chaise 214 : l’assise est plus large, les lignes se sont rigidifiées et le dossier est divisé en deux parties. Mais elle reprend une courbe sensuelle et conserve son fameux cannage, si bien que sa silhouette subsiste encore dans nos esprits. Éternellement.
La chaise Thonet n°118
Bentwood and Beyond. Thonet and modern furniture design
Du 18 décembre 2019 au 6 septembre 2020
MAK • 2 Stubenring • 1010 Wien
www.mak.at
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