Série – L'histoire secrète des couleurs

Le bleu Guimet : une surprenante histoire d’amour et de chimie au XIXe siècle

Par

Publié le , mis à jour le
Pendant des siècles, le bleu outremer a été la couleur la plus convoitée des peintres européens ; la plus inaccessible aussi, en raison de son prix exorbitant. C’est pourquoi, au début du XIXe siècle, diverses sociétés d’encouragement des arts et de l’industrie poussent les chimistes à chercher des solutions… L’enjeu est de taille : qui parviendra à trouver la recette du premier bleu outremer de synthèse ?
Jean-Auguste-Dominique Ingres, L’Apothéose d’Homère
voir toutes les images

Jean-Auguste-Dominique Ingres, L’Apothéose d’Homère, 1827

i

huile sur toile • 386 x 512 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

Au début du XIXe siècle, le monde de la peinture comme celui de l’industrie bute sur un épineux problème : comment trouver une alternative au luxueux bleu outremer ? La couleur est connue depuis des millénaires pour sa nuance lumineuse, profonde et très coûteuse. Car cet outremer naturel est tiré de lointaines mines afghanes, à partir de lapis-lazuli finement broyé et purifié au fil de multiples opérations. Autant d’étapes qui justifient son coût, puisqu’il se vend à prix d’or, littéralement.

Pendant des siècles, les artistes n’ont pu l’utiliser qu’avec la plus grande parcimonie. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour voir apparaître de nouveaux pigments bleus de synthèse : le bleu de Prusse, découvert par hasard, et celui de cobalt, mis au point par le chimiste Louis Jacques Thénard en 1803. Chaque invention provoque des réactions extraordinaires, mais aucune n’apporte pleinement satisfaction… Le bleu de Prusse : sa résistance laisse à désirer et il verdit à la lumière. Le smalt : il n’est pas assez couvrant et manque de stabilité. Le cobalt : il est encore trop cher.

Boîte de bleu guimet
voir toutes les images

Boîte de bleu guimet

Un prix est organisé pour inciter les chimistes à trouver un outremer artificiel moins cher, mais égal en couleur.

Diverses institutions décident de prendre les choses en main. Dès 1801, à Londres, un prix est organisé pour inciter les chimistes à trouver un outremer artificiel moins cher, mais égal en couleur, en brillance et en stabilité au plus beau des outremers naturels. Peine perdue : faute de participants et de propositions convaincantes, le prix est relancé d’année en année pendant trente ans !

La France aussi se met en quête du bleu : la Société d’encouragement pour l’industrie nationale lance à son tour, en 1824, un prix pour honorer le chimiste qui découvrira la recette de l’outremer artificiel. Le cahier des charges est le même que celui de Londres, même s’il insiste davantage sur la nécessité d’obtenir un pigment dans des quantités industrielles et à bas coût. Mais là encore, malgré une récompense mirobolante de 6 000 francs, le prix est reconduit plusieurs années consécutives tant les chimistes semblent se désintéresser du problème…

À Toulouse, un chimiste persiste

J.B. Danguin, Jean-Baptiste Guimet
voir toutes les images

J.B. Danguin, Jean-Baptiste Guimet

i

gravure • © Well / BOT / Alamy / hémis

Tous les chimistes ? Non ! Depuis Toulouse, un commissaire de l’administration des poudres et salpêtre s’est lancé, dans le plus grand secret, en quête du bleu outremer artificiel. À l’origine, rien ne destinait Jean-Baptiste Guimet à s’intéresser aux couleurs. Mais il est tombé fou amoureux d’une peintre, Rosalie Bidauld, et l’a épousée. Séparé d’elle à cause de ses missions, il lui écrit : « Si j’aime la peinture, c’est parce que je t’aime […] C’est comme le fil que je ne veux pas lâcher parce qu’il me rapproche de toi. » Par tendresse pour elle, il met ses compétences de chimiste au service de la création de pigments : « Je commence à savoir préparer certaines couleurs. Charge-toi de peindre, moi je me chargerai des couleurs. Tu n’en manqueras jamais. »

La recette de l’amour

C’est sans doute Rosalie Bidauld qui attire son attention sur le prix et l’incite à chercher la recette de l’outremer de synthèse. Guimet ne part pas de zéro : une décennie plus tôt, des chimistes de la manufacture de Saint-Gobain ont découvert sur les parois d’un four à soude des résidus ressemblant à du lapis-lazuli. Le four en grès contient de la silice, et la réaction avec la soude s’est produite à plus de 800 degrés, en présence de charbon de bois. Avec ces ingrédients de base, Guimet expérimente, modifie les proportions, les temps de cuisson et d’oxydation, et découvre le pot aux roses.

À gauche, détail de « L’Apothéose d’Homère » employant du bleu Guimet de Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1827. À droite, « La Laitière » de Johannes Vermeer, employant un outremer naturel onéreux à base de lapis-lazuli, 1658
voir toutes les images

À gauche, détail de « L’Apothéose d’Homère » employant du bleu Guimet de Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1827. À droite, « La Laitière » de Johannes Vermeer, employant un outremer naturel onéreux à base de lapis-lazuli, 1658

i

huiles sur toile • 386 × 512 cm / 46 × 41 cm • Coll. musée du Louvre, Paris / Coll. Rijksmuseum Amsterdam

« M. Ingres, qui est un excellent juge en cette matière, m’a répété plusieurs fois que mon outremer ne laissait rien à désirer et qu’il le préférait à tous ceux du commerce. »

En 1826, il s’empresse d’annoncer sa découverte à son épouse. Mais, prudent, Guimet n’officialise pas tout de suite sa trouvaille. Il veut être sûr de son coup. Gardant sa recette secrète, il la perfectionne sans cesse, pour être certain de répondre à toutes les clauses du cahier des charges : le faible coût de production, la capacité d’en fabriquer dans des quantités industrielles et la certitude d’obtenir un bleu couvrant, lumineux et résistant.

Le bleu Guimet
voir toutes les images

Le bleu Guimet

i

© Musée Guimet / MNAAG, Paris

Pour cela, il profite du réseau de son épouse, bien implantée dans le milieu artistique parisien. Guimet vise d’emblée les peintres stars de l’époque, qui feront de précieux ambassadeurs de son bleu. Dès 1827, Ingres l’utilise pour peindre la toge d’Apelle dans son Apothéose d’Homère : une toile prestigieuse, qui doit orner le plafond du musée Charles-X au Louvre. Guimet, ravi, rapporte : « M. Ingres, qui est un excellent juge en cette matière, m’a répété plusieurs fois que mon outremer ne laissait rien à désirer et qu’il le préférait à tous ceux du commerce » !

Une postérité inattendue !

Aussi, en 1828, Guimet est suffisamment rassuré sur la qualité de son outremer et sur la fiabilité de son procédé de fabrication pour enfin présenter officiellement sa découverte. Il remporte le prix haut la main, et lance la commercialisation de son bleu Guimet. Conscient que les débouchés sont assez restreints s’il se limite aux peintres, le chimiste envisage très vite d’autres pistes, comme l’azurage du linge et du papier. Ce procédé optique permet, en ajoutant un peu de bleu à la lessive ou à la pâte à papier, de faire paraître la surface du matériau plus blanche. Un marché bien plus vaste, où le bleu Guimet trouve une utilité inédite…

Les salle du musée Guimet à Paris
voir toutes les images

Les salle du musée Guimet à Paris

i

© MNAAG, Paris / Thierry Ollivier

La fortune de la famille Guimet est assurée. Cinq ans après la remise du prix, le petit Émile naît à Lyon. Sa mère Rosalie Bidauld lui transmet le goût de la musique, de la peinture et du dessin. C’est armé de la fortune familiale et de cet amour des arts qu’Émile Guimet se lance dans de grands voyages, notamment en Asie. Il y constitue une formidable collection, à l’origine du musée Guimet. Du pigment au musée, voilà la postérité inattendue du bleu Guimet !

Retrouvez dans l’Encyclo : Jean-Auguste-Dominique Ingres
Retrouvez l'article dans la série L’histoire secrète de 10 couleurs devenues mythiques

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi