Jusepe De Ribera, Le Pied Bot, 1642
Huile sur toile • 164 × 93,5 cm • Collection du Musée du Louvre, Paris • © Photo RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
Voici un grand sourire, à pleine gencive, en pleine lumière. Ses risettes ironisent, les fossettes sont malicieuses. Fièrement campé au sol, le petit mordant pose en grand seigneur. De connivence avec l’artiste, il moque l’apparat. La raillerie est monumentale. Sur 1,60 mètre de haut, les codes du genre sont revus et négligés : la pose de trois quarts singe la discipline martiale, l’arme est dérisoire, le costume troué à l’épaule rappellerait presque une manche à crevée. Le revers au poignet laisse voir ses coutures bâclées comme la broderie d’un pourpoint au rabais. Voici le paraître tourné en ridicule, c’est du Molière dans l’image. D’ailleurs, le sol est relevé comme les planches du théâtre. L’acteur principal nous domine, avec son regard farceur.
Juan Bautista Martínez del Mazo, L’Infant Baltasar en armure, entre 1639 et 1645
Huile sur toile • 148,5 × 112,5 cm • Collection du Rijksmuseum, Amsterdam • © Wikimedia Commons
Elles devaient être plus académiques les heures de pose de L’Infant Baltasar en armure avec Del Mazo (entre 1639 et 1645). Opposition de styles entre cours de récré. Côté prince espagnol : élite au premier rang (et au premier degré), cours particulier avec petit bâton de général, discipline ferrée dans un intérieur doré. Côté pied-bot : dérision du bon dernier, école buissonnière avec béquille moqueuse, désinvolture en plein air. Le petit Baltasar bien pâle ne devait pas beaucoup sortir de l’Escurial. L’enfant de Ribera, lui, prend le soleil. Et plutôt deux fois qu’une : enfant des rues et des campagnes, il vagabonde pieds nus, dénué de tout. Besace sous le bras, il mendie haut et clair. Un billet agrippé main gauche fait passer le message : « DA MIHI ELIMO / SINAM PROPTER / AMOREM DEI » (« Donnez-moi l’aumône, pour l’amour de Dieu »).
Jusepe De Ribera, Le Pied Bot (détail), 1642
© Photo RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
Sa béquille détournée en fusil ferait presque oublier son infirmité. Son pied déformé est pourtant placé juste sous notre nez. Les mains noueuses qui agrippent besace et béquille nous signalent un handicap plus global. Le billet – qui s’exprime pour lui – pourrait aussi pointer des difficultés d’élocution. Mais tout cela reste discret, le garçon ne réclame aucune pitié. S’il cherche à nous tirer les larmes, c’est pour son one-man-show « L’apparat cheap » qui se joue tous les jours au Louvre (sauf le mardi). Pourtant, ne serait-il pas un vrai clown qui se sert du rire comme une arme ? Entre son sourire et son regard, une gravité s’installe. Sa grâce naturelle d’enfant et son innocence intouchable pourraient bien faire passer un message plus universel.
Ribera peint la toile en 1642. Il est installé à Naples depuis 26 ans, avec femme et mendiants. En cette époque de Contre-Réforme, les riches chrétiens sont priés de revenir à la dévotion dans leur quotidien, à s’engager au secours des plus pauvres. Le principe de charité est assez simple : servir les pauvres, c’est servir Jésus. Voir les pauvres, c’est trouver Dieu. Les ordres mendiants – Carmes déchaussés, Minimes ou Capucins – commandent aux artistes des scènes dépouillées. Sur les toiles, Ribera, Zurbarán & co présentent des enfants des rues qui prient devant Marie, avec pieds sales, dents gâtées et vêtements troués.
Jusepe De Ribera, Saint François de Paule (à gauche) ; Fortuny y Madrazo Mariano, Études : jambe de miséreux, poing droit serré, deux jambes croisées, d’après Jusepe de Ribera (à droite), vers 1640
Huile sur toile ; Encre noir et plume • 76 x 65,6 cm ; 29 x 24 cm • Collection du Musée de Picardie, Amiens ; Conservé au Musée du Louvre, Paris • © Photo Marc Jeanneteau ; © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Tony Querrec
En 2007, le Dr Fitoussi de l’hôpital Robert-Debré est formel : « Cet enfant souffre d’une hémiplégie droite en rapport avec une infirmité motrice liée à une lésion du cerveau. »
Au-delà du religieux, Ribera présente aussi des sujets populaires. En digne héritier de Caravage, il n’offre pas de cadeaux à la réalité. En comparaison, la pauvreté idéalisée des Le Nain relève du documenteur. À Naples, ça sent vraiment la crasse et les doigts de pieds. Les toiles renseignent précisément les stigmates (ou les raisons) de la marginalité : édentés, déments, boiteux, femme à barbe défilent sur ses toiles. L’a-normal et l’extra-ordinaire secouent les regardeurs. Les représentations sont si réalistes que les médecins d’aujourd’hui discutent encore les cartels. En 2007, le Dr Fitoussi de l’hôpital Robert-Debré reprendra le diagnostic du Pied-Bot. L’orthopédiste est formel : « Cet enfant souffre d’une hémiplégie droite en rapport avec une infirmité motrice liée à une lésion du cerveau. »
Jusepe De Ribera, La Jeune Fille au Tambourin (l’ouïe), vers 1640
Huile sur toile • 59,5 × 45,5 cm • © Wikimedia Commons
Certains portraits de Ribera figurent quelques sourires. Les risettes du Pied-Bot rejoignent celles du Joyeux Buveur (le goût) et de La Jeune Fille au tambourin (l’ouïe). À la lumière de la charité, on peut lire ces sourires avec les mots d’Arnaud d’Hauterives qui y voit « le signe infiniment gracieux d’un temps où les hommes et les dieux se confondent. » Ribera peindra aussi plusieurs fois Démocrite et son rictus légendaire, dans sa série des « Philosophes » notamment, aux côtés d’Ésope, Aristote, Anaxagore, Archimède et Euclide. Ce rire-là est une arme de dérision massive pour cibler la bêtise des hommes qui font tant d’efforts pour séduire et s’étoffer de paraître.
Léonard de Vinci, Saint Jean-Baptiste, 1513–1516
Huile sur panneau • 69 × 57 cm • Coll. musée du Louvre, dep. des peintures, Paris. • D.R.
« À vot’ bon cœur m’sieurs, dames… » Le garçon tout sourire réclame la charité. Son billet, pointé d’un bout de la canne, s’adresse aux futurs généreux donateurs. En remontant l’autre extrémité du bâton, en traversant les nuages, on s’approchera de l’émetteur du message. Là-haut, le pied de la béquille se promène dans le ciel. Le sol devient l’air, les derniers deviennent les premiers. La canne se prendrait presque pour l’index de saint Jean-Baptiste. Touché par la grâce, notre stand-upper rigolard poserait-il en intercesseur ? Son sourire profite d’une sacrée lumière qui éclaire ses risettes et nous invite à relire son divin billet avec une encre plus claire : « C’est pas moi qui vous demande l’aumône, c’est Lui. »
Et que penser de son rire, ambigu comme celui de Démocrite ? Le philosophe condamnait les excès et prônait « la juste proportion » en toutes choses. Non pas la plastique des pieds, du nez ou des fesses, calquée sur la chirurgie vitruvienne, mais plutôt l’équilibre intérieur niché dans notre clinique très privée. Avec son rictus épicé, Démocrite invitait à ouvrir les yeux sur les réalités du monde : « La vie n’est qu’une illusion perpétuelle qui séduit d’autant plus vite, qui séduit d’autant plus aisément, qu’on porte avec soi-même le principe de la séduction ». La pose d’apparat cheap du Pied-Bot (le si mal nommé) ne dira pas le contraire. Son fameux sourire nous invite sans doute à la même désillusion.
Détail du “Pied Bot” de Jusepe De Ribera (à gauche) ; Jusepe De Ribera, Démocrite, vers 1630 (à droite)
Huile sur toile • 125 × 81 cm • Collection du Musée du Prado, Madrid • © Wikimedia Commons
Nos bâtons de maréchal ne sont que des bouts de bois, pas même des béquilles. D’ailleurs, l’étymologie du mot pourrait bien intensifier la claque monumentale de Ribera, car béquille vient du latin bacillus qui a donné imbecillus. L’imbécile est celui qui marche sans bâton, qui s’avance sans soutien de l’apprentissage et de l’expérience. Avec sa grâce naturelle d’enfant et son fidèle bâton, ce génial vagabond serait aussi le grand sage de l’histoire. La leçon du jour ? Nous montrer comment redescendre de nos grands chevaux imaginaires. Quant à ceux qui pointeraient encore ces dents gâtées en désignant l’idiot du village, prenez soin de considérer les deux extrémités de votre bras.
Sources
– Claudine Marion-Andrès. Les rires équivoques de portraits (Ribera, Vélasquez, Murillo), Les Langues néo-latines : revue de langues vivantes romanes, 2017, 380, pp.41-54. hal-02278303
– Anne Colson. Évolution du sourire dans la peinture occidentale de la Renaissance au Pop’Art. Sciences du Vivant [q-bio]. 2010. hal-01738849
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