Titien, La Famille Vendramin vénérant les reliques de la Vraie Croix, 1540-1545
huile sur toile • 206,1 × 288,5 cm • Coll. National gallery, Londres • © Bridgeman Images
L’histoire commence en Amérique centrale, bien avant l’arrivée des colons espagnols. La cochenille, Dactylopius coccus pour les intimes, est un parasite friand de cactus qui ressemble à une poudre blanchâtre. Une fois écrasée, elle produit un liquide d’un beau rouge carmin. Une propriété qui n’a pas échappé aux civilisations précolombiennes : le rouge tiré de la cochenille se retrouve dès le Ve siècle sur des tissus teints. Il est aussi utilisé pour des peintures corporelles ou encore dans des codex.
Le processus de fabrication du pigment est bien rodé : les femelles cochenilles sont prélevées juste après la ponte, au moment où leur concentration en acide carminique est la plus forte. Les bestioles sont ensuite séchées et broyées en poudre. Le pigment obtenu, très coûteux, a longtemps servi de tribut : les peuples soumis étaient tenus d’en fournir plus de 4 000 kilos par an à l’empereur, sachant qu’un seul kilo représente 140 000 insectes séchés.
Le Greco, Le Sauveur du monde, 1608–1614
huile sur toile • 72 × 55 cm • Coll. musée du Prado, Madrid • © Fine Art Images / Bridgeman Images
L’autre raison du succès de la cochenille, c’est son prestige. Elle vient de loin, ce qui la rend exotique et mystérieuse.
Ce produit attire très vite l’attention des colons espagnols. Dès 1526, la cochenille est importée en Europe. Son pouvoir colorant écrase la concurrence locale : le kermès, un petit insecte de la même famille mais dix fois moins colorant, et la garance des teinturiers, une plante beaucoup moins chère mais qui produit une nuance plus terne. La cochenille, elle, permet d’obtenir un rouge éclatant, lumineux et stable. Aussi, même s’ils sont d’abord méfiants, les teinturiers européens ne résistent pas longtemps. Des vêtements aux tissus d’ameublement, la cochenille devient la couleur des puissants.
Dictionnaire classique des sciences naturelles, page 144 (Aleyroue de l’éclair, puceron du rosier, cochenille du nopal, Psylle du jonc, 1853
© Actep Burstov / Alamy / hémis
Pour les Espagnols, l’insecte est une manne : c’est la marchandise importée d’Amérique la plus lucrative après l’argent. Pendant trois siècles, son commerce est une source de revenus considérable pour la couronne espagnole, qui en importe entre 100 000 et 300 000 kilos par an, impliquant le travail forcé des populations colonisées.
L’autre raison du succès de la cochenille, c’est son prestige. Elle vient de loin, ce qui la rend exotique et mystérieuse. Est-ce végétal, minéral, animal ? Les Espagnols la commercialisent sous le nom de « grana » et entretiennent volontiers le flou sur sa véritable nature. Sa rareté et son coût, qui contribuent à sa renommée, sont justifiés par son long processus de fabrication et par son acheminement incertain, de Veracruz à Séville, soumis aux aléas de la météo et aux pirates attirés par ces cargaisons précieuses. Au XVIIIe siècle, des teinturiers se plaignent même que le pigment coûte plus cher que le tissu à teindre !
À gauche, « Indien ramassant des cochenilles avec une queue de cerf » provenant du livre « Memoria sobre la naturaleza, cultivo, y beneficio de la grana » 1777. À droite, coussinets de cactus nopal avec des cochenilles cultivés pour produire du colorant à Oaxaca
© VWpics / hémis
Dans un premier temps, le coût de la couleur la réserve pour des usages prestigieux, associés au pouvoir : le drapé entourant le Christ, le vêtement carmin d’un souverain…
Et les peintres dans tout ça ? Il ne faut pas attendre bien longtemps avant qu’eux aussi tombent sous le charme de la cochenille. À Venise, à peine quelques années après l’autorisation de son usage par la guilde des teinturiers en 1543, le fameux rouge apparaît dans des toiles de Titien. Ce sont ensuite Tintoret et Paul Véronèse qui s’y mettent, puis des peintres d’Anvers comme Antoine van Dyck ou Pierre Paul Rubens.
Comme le souligne le spécialiste de la cochenille, Georges Roque, ces foyers ne sont pas anodins. Il remarque que les premiers peintres utilisant ce pigment dans leurs œuvres sont dans des villes alors réputées pour leur industrie textile, et que beaucoup d’entre eux en sont même issus : le père de Tintoret est teinturier (d’où son surnom), et la seconde épouse de Rubens, Hélène Fourment, est fille de drapiers…
Dans un premier temps, le coût de la couleur la réserve pour des usages prestigieux, associés au pouvoir : le drapé entourant le Christ, le vêtement carmin d’un souverain… Comme pour rivaliser avec la luminosité des étoffes teintes à la cochenille, les peintres se servent principalement de ce pigment pour représenter fidèlement des tissus. Puis, avec le temps, son usage change. Sa transparence en fait l’ingrédient idéal des glacis, ce que Rembrandt met à profit pour magnifier la robe vermillon de sa Fiancée juive (1665–1669).
Rembrandt, La Fiancée juive, 1665–1669
huile sur toile • 121,5 × 166,5 cm • C© Rijksmuseum
Pendant près de trois siècles, son succès ne se dément pas. Jusqu’en 1810, où la guerre d’indépendance du Mexique met fin aux importations espagnoles. Le prestige de la cochenille faiblit, au moment où monte la critique du colonialisme. Sa symbolique évolue également, à mesure que le rouge est de plus en plus associé au vice. Surtout, la naissance au milieu du XIXe siècle des premiers pigments rouges de synthèse, bien moins coûteux et tout aussi puissants, met à mal son monopole.
Auguste Renoir, Madame Léon Clapisson, 1883
huile sur toile • 81,2 × 65,3 cm • Coll. & © Art Institute, Chicago
Cela n’empêche pas les peintres de la fin du XIXe et du XXe siècles de continuer à l’utiliser. On la retrouve chez Delacroix, Manet, Monet, Renoir, Van Gogh ou encore Seurat, qui l’emploient pour son rouge profond ou en glacis. Au Japon, on la retrouve aussi dans les estampes, au côté du bleu de Prusse, inventé par hasard par un chimiste qui cherchait à obtenir du rouge carmin.
Mais c’est dans un tout autre domaine que la cochenille va connaître une renaissance insoupçonnée : l’agroalimentaire. En effet, on découvre au début des années 1970 que le colorant chimique le plus utilisé alors est cancérigène. Lorsqu’il est interdit en 1976, son substitut est évident : non toxique, naturel et puissamment colorant, revoilà le petit insecte mexicain ! Désormais principalement produite au Pérou, la cochenille sert à tout : charcuterie, bonbons, cosmétiques, sirop pour la toux, jus de fruits… Il n’y a pas besoin de chercher bien loin pour la trouver dans nos supermarchés : elle y apparaît sous le doux nom de colorant « E120 ».
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