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Jean-Auguste Dominique Ingres, François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci, vers 1818
huile sur toile • 40 × 50 cm • Coll. Musée du Petit Palais, Paris • © Photo Josse/Leemage
Se pourrait-il que Léonard ait plus aimé les Français que les Italiens ? « J’espère faire des choses qui causeront un grand plaisir à notre (c’est moi qui souligne) roi », écrit-il à Charles d’Amboise, une fois celui-ci devenu vice-roi de Lombardie pour le compte du roi de France en 1510. Comme son viril maréchal, qui a une confiance aveugle dans les talents multiples de l’ingénieux artiste et qui sollicite ses conseils à tout bout de champ, Louis XII, avant même son petit cousin François, s’est déjà pris de passion pour le génie italien. Certes, en 1502, au moment de la prise de Milan, les archers gascons s’acharnent-ils à détruire l’immense modèle d’argile de 7 mètres 20 du monument équestre de Francesco Sforza, sur lequel Léonard s’échine depuis dix ans. Mais le roi, lui, cherche immédiatement – sans succès – à faire ôter du mur La Cène du couvent de Santa Maria delle Grazie, déjà fortement écaillée, et à rapporter le plus grand nombre possible d’œuvres du peintre en France.
À la seigneurie de Florence, qui le traite de voleur et lui réclame instamment de le faire revenir pour finir la Bataille d’Anghiari, le roi de France répond vertement : « Je désire que le maître Léonard, votre peintre, travaille pour moi (et) que votre gouvernement lui intime l’ordre de me servir sur le champ. » Après avoir livré La Vierge aux rochers et le carton inachevé de la Sainte Anne, quelques travaux d’hydraulique, des statues et les plans d’un palais aux Français, Léonard, à la mort de son protecteur d’Amboise, doit hélas reprendre sa vie errante et offrir à nouveau ses services aux plus offrants, passant de César Borgia à Julien de Médicis.
Léonard de Vinci, Autoportrait présumé de l’artiste, vers 1515
Sanguine sur papier • 33 × 21,3 cm • Coll. Bibliothèque du Palais Royal, Turin • © Collection Dagli Orti / Collection Privée Italie / Gianni Dagli Orti / Aurimages
Mais lorsque François Ier, « fol du désir de la joie et de l’aventure » après sa victoire de Marignan, rencontre le pape Médicis Léon X à Bologne, c’est au respectable Léonard, âgé de 63 ans, désormais chevelu et barbu (notamment depuis qu’il a contracté la malaria dans les marais pontins), à qui il demande de pouvoir s’adresser en premier lieu. Les yeux encore éblouis par le grand lion mécanique envoyé par l’artiste, qui s’est dirigé vers lui en faisant jaillir de sa poitrine des brassées de lys, François Ier s’est tout de suite épris de cet homme « qui connaît tout, qui sait tout, qui peut tout » (comme le décrira Cellini). Devant les propositions enthousiastes du jeune roi, l’artiste vieillissant constate : « Les Médicis m’ont créé, les Médicis m’ont détruit. » La mort de Julien de Médicis l’ayant laissé sans défense, le Toscan cède à l’invitation du roi et part pour la France sans espoir de retour.
Même s’il a tout aussi bien pu gagner le royaume de France par la mer, c’est un Léonard de légende qui franchit les Alpes sur un âne, à l’orée de l’hiver 1516, avec ses fidèles serviteurs Francesco Melzi et Battista de Villanis, accompagnés par une escorte française. Le vieil homme fatigué, mais toujours « merveilleusement doté par le paradis de beauté, grâce et talent, dans une telle abondance qu’il laisse les autres hommes loin derrière » (Vasari), arrive au château de Cloux (l’actuel Clos Lucé), à proximité du château d’Amboise, où la cour de France passe une partie de l’année. Construite en brique et pierre de tuffeau pour un bailli de Louis XI en 1471, la confortable gentilhommière a été transformée en résidence de plaisance pour les rois de France – et même assortie d’un souterrain qui la relierait au château royal d’Amboise. Superbe et généreux, le roi offre le Cloux à l’artiste, avec tous ses meubles et terres attenantes. Si François Ier n’est pas physiquement présent pour accueillir celui qu’il appelle « son père », il fait immédiatement remettre « à maistre Lyenard de Vince, paintre ytalien, la somme de 2000 écus soleil, pour sa pension di celles deux années ».
Au château du Clos Lucé : le parc Leonardo da Vinci
© Château du Clos Lucé - Léonard de Serres.
Léonard de Vinci est pour la première fois de sa vie davantage célébré comme peintre que comme ingénieur.
Connaissant l’amour de Léonard pour les animaux et sa stricte observance d’un régime végétarien, il lui adjoint de magnifiques chevaux ainsi que Mathurine, sa propre cuisinière lorsqu’il était enfant. Quoique nommé « premier peintre, premier ingénieur et premier architecte du roi », Léonard de Vinci est pour la première fois de sa vie davantage célébré comme peintre que comme ingénieur – à l’inverse des fonctions qu’on lui confiait en Italie. Même si l’architecte Giovanni Giocondo et, plus récemment, le peintre Andrea Solario – qui se dit l’élève du maître – l’ont précédé de quelques années à la cour de France, c’est au seul Léonard que le roi murmure : « Ici, tu seras libre de rêver, de penser et de travailler. » Dans la quiétude du château de Cloux, le Toscan peut enfin travailler à sa gloire, dictant et corrigeant ses Carnets avec l’aide de Melzi, comme à celle du souverain, qui le prie d’organiser fêtes et mascarades en leur honneur conjoint.
L’atelier de Léonard de Vinci reconstitué au château du Clos Lucé
© Andrea Pistolesi/Hemis
S’il ne peut plus peindre du fait de sa main droite paralysée, l’artiste dessine encore de sa main gauche.
Avant même de faire figurer François en Dieu le Père dans la Fête du Paradis, capable de faire alterner jour et nuit comme bon lui semble, Léonard fait dresser à Argentan, pour le baptême du dauphin, un arc de triomphe surmonté d’une figure nue portant des lys, et d’une représentation de la salamandre et de l’hermine. Pendant deux jours, il fait tirer du haut des murailles des boulets de papier qui explosent « avec bruit mais sans effet » et des ballons qui rebondissent sur le sol « pour le plus grand plaisir de tous et sans faire aucun dommage », afin de célébrer comme il se doit la victoire de Marignan (deux ans plus tôt). S’il ne peut plus peindre du fait de sa main droite paralysée, l’artiste dessine encore de sa main gauche, esquissant un jour un projet de canal entre la Loire et la Saône, réalisant un autre des plans pour la construction d’un palais moderne à Romorantin (dont s’inspirera Dominique de Cortone, dit le Boccador, pour le château de Chambord).
Léonard de Vinci, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant jouant avec un agneau, 1503–1519
Huile sur bois • 168 × 130 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / René-Gabriel Ojéda
Lors de sa visite au vieux maître, le cardinal Louis d’Aragon se fait montrer trois tableaux, qu’il juge d’une rare perfection : « une dame florentine, un Saint Jean-Baptiste jeune et une Vierge avec l’Enfant qui sont sur les genoux de Sainte-Anne. » De plus en plus gagné par la paralysie, incapable de bouger sans l’aide de ses serviteurs, Léonard, venu de Vinci pour aller au monde, a tout juste la force d’écrire le 2 mai 1519 « je continuerai… », avant de s’effondrer. Il vient d’avoir 67 ans mais en paraît 10 de plus. Tandis que Marguerite de Navarre, « corps féminin, cœur d’homme, tête d’ange » (Marot) et sœur du roi, veille la lente et douce agonie du peintre, François Ier, retenu à Saint Germain-en-Laye, en est empêché. L’anecdote édifiante mais fictive – rapportée par Vasari et mise en images par Ingres [ill. plus haut] – du roi de France recueillant le dernier souffle de l’artiste rejoint le mythe fondateur de la Renaissance. François Ier fera respecter à la lettre les dernières volontés de l’Italien, laissant Melzi remporter tous ses tableaux, et ordonnant d’impressionnantes et presque princières funérailles en l’église Saint-Florentin d’Amboise. « Je veux faire des miracles », avait écrit Léonard dans ses Carnets. Et c’est ce qu’il a fait.
La traversée des alpes
Venant de la vallée d’Aoste puis empruntant la vallée de Montjoie, Léonard de Vinci a gravi à dos d’âne en décembre 1516 le col du Bonhomme, suivant la voie romaine de Notre-Dame-de-la- Gorge. Il parvient au refuge de Saint-Gervais d’où il contemple le massif du Semnoz. Léonard dessine constamment et devant ce spectacle des Alpes, il écrit : « Notre corps est au-dessous du ciel et le ciel au-dessous de l’esprit. » Il redescend ensuite vers Grenoble et Lyon puis longe la Saône et la Loire : plus de 1500 kilomètres. Épuisant, à 63 ans ! A-t-il navigué sur ces deux fleuves pour atteindre Amboise ? Nul ne le sait. En revanche, on sait que, outre son serviteur, des hommes d’arme l’accompagnaient pour assurer sa protection.
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