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Vue de l’exposition “Dans les champs d’intensive prospérité” par Mathilde Rosier à la fondation Pernod Ricard, Paris
Courtesy Fondation Pernod Ricard, Paris © Léa Guintrand
Il a fallu prendre le train jusqu’à Tonnerre, ville désœuvrée par une désindustrialisation brutale, puis poursuivre en voiture durant trois quarts d’heure. Traverser les forêts et les prairies, particulièrement vertes et touffues après plusieurs semaines de pluie. Entrevoir les exploitations agricoles et les tracteurs, les épandages et les lignes bien droites des champs disciplinés. Enfin, le taxi s’est arrêté devant la porte discrète d’une maison de village vieille de deux cents ans – nous a dit l’artiste en faisant chauffer l’eau pour le thé. Au plafond de la principale pièce à vivre, Mathilde Rosier (née en 1973) a dessiné à la peinture verte des vignes fertiles, dont on devine qu’elles dissimulent habilement d’anciennes fissures. Elles les « soulignent » même, désire la plasticienne, qui évoque la technique de restauration japonaise du kintsugi (laquelle utilise de la laque et de l’or pour réparer, et sublimer, les poteries brisées). « On a tous des failles ; c’est là qu’est notre lumière. »
Portrait de l’artiste Mathilde Rosier
© JP Rosier
Mathilde Rosier, on le comprendra bien vite, est de celles qui réparent le monde. Sans prétention, sans militantisme batailleur, mais avec l’assurance d’une Gina Pane, artiste pionnière de l’écologie, Mathilde embrasse le monde qui l’entoure, apprend à connaître ses défauts, sert contre elle le monstre et rêve à des lendemains meilleurs. C’est pourquoi elle peint comme une obsession des silhouettes à tête de blé, tâchant d’expliquer que « tout est lié », les êtres comme les végétaux, et que notre façon d’exploiter le vivant va de pair avec une façon de vivre globale, qui touche aussi bien les champs que les êtres humains (« assujettir, c’est aussi notre destin »). C’est pourquoi aussi elle filme les champs et les ports industriels, enregistrant avec une clairvoyance lyrique l’exploitation néolibérale des terres et des mers. C’est pourquoi, enfin, elle a choisi, il y a vingt ans, de quitter Paris pour vivre en pleine campagne.
Avant cela, Mathilde Rosier a connu la vie tranquille d’une enfance à Versailles, où elle a grandi au sein d’une famille cultivée. Elle y a reçu une éducation musicale, travaillant son piano et ses pas de danse, et aussi l’influence d’une grand-mère artiste, qui avait offert à ses murs quelques-unes de ses toiles. Mathilde est entrée aux Beaux-Arts de Paris après une maîtrise d’économie à l’Université Paris Dauphine, au plus près des puissants qui bientôt dompteraient le monde – cela dit, de cette période elle retient surtout le rythme effréné avec lequel elle se rendait au cinéma. Son départ de Paris, elle en parle comme d’une coupure nécessaire après ses études d’art, une sorte de saut dans un grand bain d’eau froide. La vie d’adulte, la vie d’artiste.
Mathilde Rosier, Paysage avec vecteurs – 1, 2022–2023
Huile sur toile • 215 × 385 cm • Courtesy de l’artiste
La terre y est disciplinée, rangée comme un rayon de supermarché.
Désormais, elle vit avec le soleil, se couche et se lève en même temps que lui : « ma chambre est à l’est, j’essaie de vivre avec la lumière naturelle. » Elle aime être présente « au moment où la lumière émerge », et commence à travailler très tôt. L’été, elle peint dans son jardin, dont elle nous fait visiter les différents espaces, protégés par des sculptures-totems : un coq, une chouette, un lapin. L’ensemble a des allures punk, l’intervention de l’artiste semble minime. Pas de tondeuse hystérique ni de parterres soigneusement fleuris, mais des buissons douillets où les araignées tissent heureuses. « Je tâche de comprendre l’intelligence propre du jardin. Je lui fais des propositions, parfois elles sont acceptées, parfois non. Ça m’intéresse plus que de montrer à mes hôtes que je domine la situation. » Au-delà du jardin, ce sont les champs qui débutent. Et le contraste est flagrant. La terre y est disciplinée, rangée comme un rayon de supermarché. « En été, on le voit : les paysages sont de plus en plus homogènes », observe l’artiste face à l’augmentation de la taille des terres agricoles, qui entraîne la destruction de bois et de forêts.
« J’aspire à une prise de conscience. Les artistes ont beaucoup de temps, de disponibilité d’esprit, ils peuvent observer, et dire des choses avec de la distance. » Ses réflexions l’ont ainsi menée à surinvestir l’espace d’exposition de la fondation d’entreprise Pernod Ricard, qu’elle a saturé d’œuvres, anciennes (des installations d’oiseaux peints, dont la mise en scène sous vitrine veut pointer l’artificialisation du vivant) et récentes (des peintures d’êtres-blés et des sculptures d’yeux qui germent). « L’exposition est un champ intensif d’œuvres. On est dans une œuvre-orchestre, opératique », qui grince des dents et pleure la terre malmenée, avec ses troncs coupés (le tronçon semble saigner).
À gauche, le “Grand saule, printemps” de Mathilde Rosier (2022-2023). À droite, vue de l’exposition “Dans les champs d’intensive prospérité” à la Fondation d’Entreprise Pernod Ricard, Paris
Huile sur toile • 160 x 110 cm • Courtesy de l'artiste & Courtesy Fondation Pernod Ricard, Paris © Léa Guintrand
« C’est le même geste de griffer la terre et de planter une graine que de griffer une plaque d’argile et commencer à écrire. »
Son atelier, qu’elle nous fait visiter, est complètement ouvert sur la campagne environnante grâce à de grandes baies vitrées. Quelques peintures sans châssis sont au mur. Certaines sur d’anciens pans de papier peint, que l’artiste récupère par lots. « Ils représentent une partie de la culture rurale ; ici, les papiers peints ont survécu plus longtemps qu’en ville », avec leurs motifs kitsch d’oiseaux pépiant et de couronnes de fleurs. Dans les champs qu’elle représente, les lignes sont des écritures. On pourra y voir un brouhaha excessif, mais l’artiste évoque plutôt l’apparition de l’écriture, suite à la sédentarisation : « l’homme s’est posé, et il s’est mis à écrire. » Et puis : « c’est le même geste de griffer la terre et de planter une graine que de griffer une plaque d’argile et commencer à écrire. »
Mathilde Rosier, Yeux, 2022–2023
Verre • dimensions variables • Courtesy de l’artiste © Cirva, Marseille
Sur une table, une photographie du Centre de Conservation et de Ressources du Mucem ; éparpillées, 42 petites perles signalent que bientôt, sur la façade du bâtiment marseillais, Mathilde Rosier y installera des yeux en verre, réalisés sur place, au Cirva. Des yeux qui regardent le monde, et qui parlent d’incarnation. Car c’est toute la question posée par l’artiste, avec ses masques et ses silhouettes à tête de blé, ses vidéos de personnages anonymes dansant dans les champs. Qui sommes-nous ? Pourquoi ne dansons-nous plus dans les campagnes ? Mathilde Rosier travaille à cette question dans une absolue solitude, seulement rompue une semaine par mois lorsqu’elle est à Bâle, auprès de ses étudiants. Attentive aux fluides vitaux qui nous parcourent (elle cite l’« élan vital » de Henri Bergson), elle réfléchit à son alimentation comme à ses lectures, devenues plus rares. Et parle de ces artistes d’art brut qui « ont accès à une librairie d’images exceptionnelles : j’essaie d’atteindre cela en m’enfonçant dans la solitude et dans le silence. C’est une expérience qui fait peur mais qui est à la source d’une joie calme. »
Dans les champs d'intensive prospérité
Du 16 mai 2023 au 22 juillet 2023
www.fondation-pernod-ricard.com
Fondation d'Entreprise Pernod Ricard • 1 Cours Paul Ricard • 75008 Paris
www.fondation-pernod-ricard.com
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