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De la trempe de Francis Bacon et de Lucian Freud, la peintre et graveuse britannico-portugaise Paula Rego (1935–2022) est connue pour ses tableaux mêlant ironie et férocité, très largement dédiés à l’image de la femme dans une société patriarcale, violente, coercitive. Puissante et baroque, son œuvre mêle la réalité au fantastique, l’autofiction au conte cruel. Cultivant la narrativité, les influences littéraires et une admiration manifeste pour les maîtres de l’art fantastique (Gustave Doré, Francisco de Goya, Odilon Redon…), Rego n’acquiert que tardivement sa reconnaissance à l’échelle internationale, ce que déplorait la romancière féministe Nancy Huston en 2012. Toutefois, depuis 2009, un musée monographique à Cascais, dans son pays natal, rend hommage à son travail ; un privilège rare pour un artiste contemporain !
Paula Rego en 1994
© akg-images / Purkiss Archive / Anne Purkiss
« Mes sujets favoris sont les jeux de pouvoir et les hiérarchies. Je veux tout changer, chambouler l’ordre établi, remplacer les héroïnes et les idiots. »
Une enfance bercée de légendes
Née à Lisbonne, Paula Rego passe son enfance au Portugal dans une famille de classe moyenne et politisée. Le pays subit alors la dictature de Salazar, et ses parents gagnent l’Angleterre, laissant leur fille plusieurs années à la charge de sa grand-mère. Cette dernière a l’habitude de lire à la jeune Paula des contes et des légendes folkloriques qui marquent durablement son imaginaire.
Des débuts en Angleterre marqués par l’abstraction
En 1951, Paula Rego part faire ses études à Londres. De 1952 à 1956, elle est étudiante à la prestigieuse Slade School of Fine Art et fait la connaissance du peintre Victor Willing, qui devient son époux et le père de ses trois enfants. Elle fréquente de nombreux artistes importants de sa génération tels que Lucian Freud, David Hockney et Francis Bacon. Après avoir pratiqué un art abstrait jusque dans les années 1970, elle embrasse une carrière d’artiste figurative, travaillant différentes techniques : la peinture à l’huile, le pastel, le dessin, la gravure, le collage. Elle maintient durant toute sa vie des liens avec son pays d’origine.
Une conteuse de l’intime et de l’universel
Les drames sournois, la trahison et la solitude, les scénarios attachés à la domination ou la révolte qui prolifèrent dans ses œuvres ont partie liée avec l’enfance et sa propre vie. Elle peint des situations qui l’indignent profondément, des attitudes et des actes barbares qui la blessent. Se définissant comme une conteuse, Paula Rego file une trame narrative, mêlant le réel à l’imaginaire symbolique, s’inspirant de thèmes traditionnels, de films, de romans, de bandes dessinées, mais aussi de faits contemporains. Ses œuvres sont des récits personnels et universels généralement empreints de tensions, de malaise, de cruauté et de violence.
La condition des femmes sans tabou
Les protagonistes des œuvres de Paula Rego sont prioritairement des femmes. Loin de tout idéal ou réification érotique, elles apparaissent comme puissamment sexuelles, carnassières, prêtes à mordre, mais aussi confrontées à une société qui les asservit et leur impose de se construire dans la résistance. Rego aborde des thèmes culturellement et socialement tabous : l’avortement, la vieillesse, la prostitution, le veuvage, l’excision… Refusant de se censurer, Rego puise ses sujets dans ses fantasmes, dans ses combats personnels et dans la psychanalyse.
La consécration internationale
Professeure à la Slade School of Art, Paula Rego commence à rencontrer le succès en Angleterre au cours des années 1980. Reconnue également au Portugal comme une artiste majeure de l’art contemporain, elle bénéficie à partir des années 2000 de grandes rétrospectives internationales. Paula Rego s’est éteinte en 2022, à l’âge de 87 ans.
Paula Rego, The Maids, 1987
Collection de Kim Manocherian • © Ostrich Arts Ltd. Courtesy Ostrich Arts Ltd and Cristea Roberts Gallery, London
Las criadas (Les Bonnes), 1987
Inspirée par la lecture du roman de Jean Genet, Les Bonnes, qui raconte l’histoire d’un assassinat, Paula Rego nous plonge dans le cadre de la vie domestique. Pesant, il est le lieu du non-dit, de la violence ordinaire, de rapports de force violents entre les personnages. Si le style figuratif et la palette de Paula Rego peuvent évoquer ceux de Balthus, leurs univers diffèrent totalement. Balthus érotise les personnages féminins pris dans des jeux pervers, tandis que Rego tend à les désérotiser dans une tension dramatique et sexuelle.
Paula Rego, Dancing Ostriches from Disney’s ‘Fantasia’ (volet gauche d’un diptyque), 1995
Pastel sur papier sur aluminium • © Ostrich Arts Ltd / Courtesy Ostrich Arts Ltd and Victoria Miro
Dancing Ostriches, 1995
La danseuse, dans son tutu noir, est une figure forte dans l’œuvre peinte et dessinée de Paula Rego. Ces femmes n’ont rien de gracile ou de diaphane. Charpentées, elles sont comparées à des autruches fatiguées, lourdes, sans séduction. L’artiste s’est en effet inspirée du film Fantasia de Walt Disney qui l’avait marqué durant son enfance, mais elle détourne le propos en oblitérant le merveilleux. Dans ces œuvres théâtrales, Rego file ici la métaphore du conte fantastique, souvent cruel et macabre, associant l’humain à l’animal.
Paul Rego, Sans titre 8, (Avortement), 2000
gravure • 38 × 48,5 cm • © Ostrich Arts Ltd. Courtesy Ostrich Arts Ltd and Cristea Roberts Gallery, London
Sans titre, 2000
Le thème de l’avortement est traité d’une manière très crue par Paul Rego. Dans un esprit proche de Goya, cette gravure montre la solitude, l’épuisement et l’abandon vécue par les femmes face à cette épreuve (que Rego a elle-même dû affronter à plusieurs reprises). L’artiste défend le droit des femmes à disposer de leur corps, ce que la société patriarcale leur refuse le plus souvent. En 2007, elle fut d’ailleurs sollicitée pour participer à une campagne pour la légalisation de l’avortement au Portugal.
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