Article réservé aux abonnés
Le peintre Kees Van Dongen et sa femme sur la plage de Deauville, France, 21 août 1950
Photographie en noire et blanc • © AGIP / Bridgeman Images
« À Deauville où il vient chaque année, sa présence ici rime avec vacances », commentait un journaliste de Ouest France en août 1960. Il faut dire que sur les planches, où il a l’habitude de promener sa longue silhouette coiffée d’un chapeau, ou aux courses, Kees van Dongen passe rarement inaperçu. Et les habitants comme les vacanciers guettent le passage de l’artiste, devenu en quelques décennies une figure emblématique de la célèbre station balnéaire…
Lorsqu’il découvre pour la première fois Deauville en 1913, Van Dongen tombe immédiatement sous le charme. Son ciel changeant et sa lumière enveloppante lui rappellent son pays natal, les Pays-Bas. Comme lui, cette année-là, le Tout-Paris débarque sur ce petit bout de côte normande pour s’encanailler au casino flambant neuf (inauguré en 1912 avec la venue triomphale des Ballets russes) ou s’échanger des potins à la terrasse de la Potinière, nouveau café (qui décidément porte bien son nom) où il fait bon d’être vu en compagnie d’un Rothschild ou de Gabrielle Chanel. Grand habitué des mondanités parisiennes, Van Dongen, peintre fauve à l’aura sulfureuse qui, quelques mois plus tard, créera le scandale avec son Châle espagnol (1913), se sent là comme un poisson dans l’eau…
Kees Van Dongen, La Baignade ou Tide, 1929
Huile sur toile • 38 × 61 cm • Coll. Particulière • © Kees Van Dongen ADAGP 2023, Paris / Chritie’s
Convié par Eugène Cornuché – fondateur du casino, également propriétaire du célèbre restaurant Maxim’s à Paris – puis par son successeur François André, Van Dongen reviendra chaque année à Deauville entre 1920 à 1963. En sa qualité d’invité permanent, puis de citoyen d’honneur de la ville, l’artiste pose ses valises au Normandy, où il séjourne entouré de sa famille et de ses amis. Léonard Foujita, Suzy Solidor… Autour de lui gravite le gratin artistique des Années folles qui l’accompagne lors de toutes ses sorties. Lorsque qu’il ne déambule pas le long des planches, l’artiste se prélasse sur la plage, assis dans un transat, ou à la terrasse du Bar du Soleil, depuis laquelle, dit-on, il remplit son carnet de commande. Sans oublier le casino où, selon la petite histoire, il parvient à faire effacer ses dettes de jeu, moyennant quelques œuvres…
Kees Van Dongen, Baigneuse à Deauville, vers 1920
Huile sur toile • 195 × 129 cm • Coll. Particulière • © Kees Van Dongen ADAGP 2023, Paris
Deauville, bien sûr, l’inspire. Dès son retour à Paris en 1920, il organise dans son atelier parisien de la villa Saïd une première exposition réunissant une vingtaine de toiles réalisées lors de son séjour, puis une autre, quelques semaines plus tard, à la galerie Bernheim-Jeune. La même année, l’artiste cosigne avec le créateur de mode Paul Poiret un livre sur la station balnéaire, pour lequel il réalise plusieurs séries d’aquarelles, qui paraîtra une décennie plus tard, en 1931.
Sur la toile, le pinceau de Van Dongen témoigne de l’insouciance des Années folles : ses baigneuses au corps sculptural (et dénudé) ont la désinvolture chic des garçonnes qui, à Paris, s’encanaillent sur de furieux airs de charleston, ses scènes de casino sont exécutées avec la spontanéité d’un instant volé, et ses paysages de plage bondée, scandés de tentes et de parasols aux couleurs électriques, tendent presque vers l’abstraction.
Kees Van Dongen, À gauche, “Les Salons du Casino de Deauville, Le Privé” (non daté). À droite “Sur la Riviera Normande” (1925)
Huile sur toile / Revue • 54,3 x 65,4 cm / non renseigné • Coll. Privée / les Franciscaines, Ville de Deauville • © Kees Van Dongen ADAGP 2023, Paris / Christie's
Les séjours deauvillais de Van Dongen ne sont pas de tout repos. L’artiste met sa créativité au service des journaux locaux, dont il réalise les unes colorées. Il prend aussi, bien sûr, part aux mondanités qui, à la haute saison, font bouillonner la cité balnéaire et alimentent les cancans du Bar du Soleil, où l’on ricane autant en tenue de ville qu’en maillot de bain. Dîners, galas, et même concours de miss – où il siège en tant que juré : l’artiste est de toutes les fêtes où il n’hésite pas, là non plus, à laisser libre cours à sa créativité débordante, jusqu’à dessiner sur les robes ou bien à même la peau des élégantes ! Jasmy Jacob, couturière et compagne du peintre, se souviendra ainsi : « Il peint avec n’importe quoi, n’importe qui. Papiers fleuris, journal, peau humaine, car il décorera les dos, les bras, les jambes de jolies femmes voulant être habillées par Van Dongen. »
Le 13 août 1931, à la demande de François André, Van Dongen organise au casino un grand « gala blanc », pour lequel il réalise l’affiche. La fête est mémorable. Au lieu des 400 invités attendus, ce sont finalement plus de 1 000 convives qui prennent place sous les ors du fastueux Salon des ambassadeurs, fleuri de lys blancs pour l’occasion, où l’on danse (l’autre passion de l’artiste) jusqu’au petit matin… Car si la présence de Van Dongen à Deauville rimait avec vacances, nul doute qu’elle fut aussi synonyme d’extravagance !
À lire
Van Dongen. Deauville me va comme un gant (catalogue d'exposition)
Éd. Des Falaises • 144 p. • 25 €
En 2022, les Franciscaines de Deauville présentaient l’exposition “Deauville me va comme un gant”, une riche exposition revenant sur l’attachement de Kees Van Dongen à la cité balnéaire normande.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique