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Jurek Rokoszinski et Edgar Liebrucks avec “Lumière et couleur – le Matin après le Déluge” de Turner, 2000
© Egmont R. Koch Filmproduktion
En pleine nuit de juillet 1994, la sonnerie du téléphone retentit au domicile londonien de l’historien de l’art Sandy Nairne, directeur de la programmation de la Tate Britain. Qui pourrait bien appeler à cette heure indue ? Encore engourdi de sommeil, ce parfait gentleman britannique se croit en plein cauchemar : son interlocuteur lui annonce que deux grands tableaux de William Turner, fleurons des collections de la Tate et d’une valeur d’environ 10 millions de livres chacun, ont été volés !
Le drame s’est produit en Allemagne, au cœur de la vieille ville de Francfort, à la Schirn Kunsthalle, auquel la Tate avait prêté les toiles pour une exposition intitulée « Goethe et les arts visuels ». Le déroulé du vol est d’une simplicité déconcertante. Un homme s’est caché dans le musée et y est resté enfermé. Sur le coup de 22 heures, il est sorti de sa cachette et a ouvert une issue de secours pour faire entrer deux complices.
Schirn Kunsthalle de Francfort
Photo Dontworry
Les malfaiteurs ont alors attaqué par surprise et menotté le gardien avant de filer à l’étage. Là, ils ont décroché trois tableaux qu’ils ont enveloppés dans des couvertures et emportés en trombe à bord d’une fourgonnette, disparaissant dans la nuit. Trois heures plus tard, le gardien parvient à donner l’alerte…
La Grande-Bretagne toute entière se réveille avec la gueule de bois. Les médias se lamentent. Deux monuments de la culture anglaise, Ombre et obscurité – le soir du Déluge et son pendant, Lumière et couleur – le Matin après le Déluge (vers 1843), d’intenses et audacieux tourbillons de lumière et de couleurs signés William Turner, ont disparu, emportés avec Nappe de brouillard de Caspar David Friedrich (1820), issu des collections de la Kunsthalle de Hambourg.
Joseph Mallord William Turner, À gauche, « Lumière et couleur – le Matin après le Déluge (Théorie de Goethe) ». À droite, « Ombre et obscurité – le soir du Déluge », 1843
Huiles sur toile • 78,7 × 78,7 cm • Coll. Tate Britain, Londres • © GrandPalais Rmn
Les administrateurs de la Tate s’arrachent les cheveux. Pourquoi diable avoir volé ces tableaux ? Ils sont bien trop connus, il sera impossible de les revendre sur le marché noir ! Pour Bernd Paul, commissaire de la police de Francfort en charge de l’affaire, il s’agit à coup sûr d’un « artnapping » (kidnapping d’œuvre d’art) : les voleurs ont l’intention de demander quelque chose en échange.
Caspar David Friedrich, Nappe de brouillard, vers 1820
Huile sur toile • 32,2 × 42,4 cm • Coll. Hamburger Kunsthalle
Bingo : un homme étrange ne tarde pas à appeler la Tate Britain. Paralysé de stress, Sandy Nairne décroche, tandis que la police écoute. L’inconnu, qui se présente sous le pseudonyme de « Mr. Rothstein », affirme que les peintures « sont de retour à Londres », qu’on les lui a confiées pour les vendre, mais qu’il ne trouve pas cela correct, et va donc les restituer contre un « dédommagement ». Rothstein exige 30 000 livres sterling qui doivent absolument être placées dans une mallette n’excédant pas 5 centimètres de profondeur. Précision étrange, se dit Sandy Nairne. Pourquoi de telles exigences ?
30 000 livres sont alors prises sur un compte de Scotland Yard et mises dans une mallette aux dimensions demandées, qui est ensuite amenée comme convenu à la gare de Paddington. 20 agents en civil sont déployés sur le terrain pour surveiller les lieux et les différentes issues…
Le mystérieux Mr. Rothstein avait exigé que ce soit Sandy Nairne en personne qui lui amène l’argent, mais, pour des raisons de sécurité, c’est un des membres de l’unité spéciale qui est envoyé pour jouer le rôle de l’historien de l’art. C’est en revanche le vrai Nairne qui parle au téléphone avec Rothstein (qui connaît déjà sa voix) pendant toute l’opération. Lorsque Rothstein demande au directeur comment il est habillé, ce dernier panique : il ne peut répondre, car il n’a aucune idée des vêtements que porte sa doublure ! Les policiers le renseignent en urgence.
Rothstein demande à Nairne de quitter Paddington et de se rendre à la station de métro Westbourne Park. Les agents s’y déplacent en trombe. Le filou est alors repéré derrière une clôture en bois, dont les lattes sont espacées de quelques centimètres. La police comprend qu’il compte s’emparer de l’argent en le passant par l’un de ces interstices, d’où la minceur exigée de la mallette.
Voyant qu’il n’a de toute évidence aucune œuvre sur lui, le policier refuse de lui donner l’argent. La tête couverte d’un sac poubelle noir percé de deux trous pour les yeux en guise de cagoule, Rothstein s’enfuit en escaladant une clôture, mais se fait arrêter illico. Après l’avoir interrogé et avoir fouillé son domicile, la police comprend que Rothstein n’était qu’un opportuniste qui n’avait rien à voir avec le vol et n’avait jamais eu les toiles en sa possession. Retour à la case départ…
Une autre piste est heureusement à l’étude. Deux témoins qui passaient devant le musée au moment du vol avaient relevé la plaque de la fourgonnette de location, et des empreintes avaient été trouvées dans l’établissement près de l’issue de secours. Celles-ci correspondent à celles de deux petits escrocs rapidement identifiés : Stephen Weiss et Youssouf Turke.
Elle comprend que quelqu’un de plus puissant tire les ficelles. Qui est donc ce mystérieux commanditaire ? Un riche collectionneur véreux ?
En 1995, les voleurs sont arrêtés et interrogés, mais demeurent muets. La police allemande est surprise de découvrir que leurs avocats ne correspondent pas à leur profil modeste : ce sont des pointures aux honoraires élevés, habituées à défendre de gros gangsters. Elle comprend que quelqu’un de plus puissant tire les ficelles. Qui est donc ce mystérieux commanditaire ? Un riche collectionneur véreux ? Après enquête, il semblerait que le cerveau de l’affaire soit un certain « Stevo V. », membre haut placé de la redoutable mafia yougoslave (aujourd’hui mafia serbe), qui aurait vainement tenté de négocier les œuvres à Marbella. Malheureusement, les preuves manquent pour l’inculper…
Scotland Yard organise une opération d’infiltration au sein de la pègre yougoslave de Francfort. Fort de trente ans d’ancienneté dans la Metropolitan Police et proche de la retraite, l’inspecteur Jurek Rokoszynski (dit « Rocky ») est choisi en raison de son fort accent polonais et de son physique patibulaire digne d’un criminel d’Europe de l’est. Son contact : un certain Mick Lawrence, commissaire aux opérations spéciales à Scotland Yard.
Mais l’enquête patine. Comprenant que la police a pour priorité d’arrêter les coupables, contrairement à lui dont le but premier est de récupérer les œuvres, le directeur de la Tate, Nicholas Serota, décide de prendre les choses en main et lance en 1998 sa propre opération de sauvetage, baptisée « opération Cobalt ». Le musée recrute pour cela Rocky et Mick, les agents infiltrés de Scotland Yard.
Edgar Liebrucks lors de l’enquête
© Egmont R. Koch Filmproduktion
Un certain Edgar Liebrucks, avocat de la pègre de Francfort, dit être en contact avec des personnes qui détiennent les tableaux. L’avocat, qui affirme avoir affaire à des gens dangereux et craindre pour sa vie et celle de sa famille, réclame à la Tate 1,5 millions de livres par tableau en échange « d’informations » permettront de les retrouver. Bien qu’il se dise menacé, Liebrucks travaille en réalité pour la mafia en tant qu’intermédiaire dans le cadre d’une demande de rançon déguisée. Quoiqu’il en soit, le bureau du procureur accepte de lui donner l’immunité s’il mène les enquêteurs aux œuvres…
En échange d’un acompte de 300 000 livres, Liebrucks fournit des photos recto verso de l’un des tableaux. Les signes distinctifs au dos, connus seulement de l’administration de la Tate, sont identifiés. Plus de doute, s’exclament les conservateurs, il s’agit bien du précieux Turner ! Commence alors une longue négociation. Liebrucks refuse d’amener l’œuvre avant d’avoir reçu l’argent ; la Tate est à deux doigts de tout arrêter.
Finalement, en 2000, Sandy Nairne, Mick et Rocky se retrouvent dans le bureau de Liebrucks, face à Ombre et obscurité. L’expert de la Tate qui les accompagne confirme : il s’agit bien du vrai tableau. L’œuvre est récupérée, et les fonds livrés à l’avocat. Mais il manque encore la deuxième. Liebrucks, qui raconte avoir été conduit jusqu’à une maison isolée en pleine forêt pour la voir et la photographier, réclame plus d’argent. En 2002, huit ans et demi après le vol, Lumière et couleurs est examiné dans une chambre d’hôtel et récupéré lui aussi par Nairne, Mick et Rocky.
Sandy Nairne tenant ce qui semble être « Ombre et obscurité – le soir du déluge » de Joseph Mallord William Turner après la récupération du tableau volé, 19 juillet 2000
© Tate Gallery Records
Cette deuxième restitution ne manque pas de piquant. Le tableau est rendu à Liebrucks par un certain Josef Stohl et son ami Hartmut Klatt. Le premier avait été chargé par la mafia yougoslave de garder le Turner, qu’il avait dissimulé tout ce temps derrière des pièces automobiles. Mais son business allant très mal, son ami Hartmut lui a suggéré de trahir la pègre en vendant l’œuvre pour leur propre profit. Une fois le deal effectué avec la Tate, les deux hommes s’enfuient à Cuba, puis au Brésil avec leur nouvelle fortune… En 2003, le Friedrich est également restitué à la Kunsthalle de Hambourg par l’intermédiaire de Liebrucks au terme de péripéties complexes.
Fait étonnant, la Tate a tiré d’importants bénéfices du vol. En 1995, la compagnie d’assurance Hiscox lui avait en effet versé une indemnité de 24 millions de livres, soit la valeur des deux tableaux volés. Au cas où ces derniers seraient retrouvés, l’agence en deviendrait propriétaire. Mais, en 1998, date de lancement de l’opération « Cobalt », la Tate avait réussi à obtenir un accord : elle avait racheté le titre de propriété des œuvres à Hiscox en versant à cette dernière huit millions de livres. Au cas où les toiles ressurgiraient, le musée garderait les 16 millions restants de l’indemnité d’assurance. La compagnie avait signé, persuadée que les œuvres ne referaient jamais surface. Perdu ! En plus du retour des toiles, le musée a donc bénéficié d’un pactole conséquent qui lui a notamment permis d’acquérir un nouveau bâtiment pour ses réserves.
Le retour des œuvres de Turner à la Tate, 2003
© John Stillwell / Alamy
Mark Dalrymple, expert en vol d’œuvres d’art, affirme d’un air grave, (…) qu’il a dû « faire des choses pour la Tate dont Sandy Nairne n’a même pas idée », mais « dont il ne peut pas parler ».
La Tate a déboursé, dit-elle, environ 3 millions de livres de frais, notamment de « renseignement », pour retrouver ses précieux tableaux. Payer pour récupérer des œuvres ne peut qu’encourager les voleurs d’art, fustige la police ; pas le choix, rétorque le musée ! Mais quel a été le véritable prix de ce dénouement heureux ? Mark Dalrymple, expert en vol d’œuvres d’art, affirme d’un air grave, dans un documentaire de 2022 (l’épisode 2 de la saison 1 de la série Braqueurs de musée, produite par la BBC), qu’il a dû « faire des choses pour la Tate dont Sandy Nairne n’a même pas idée », mais « dont il ne peut pas parler ». De son côté, « Stevo », le mafieux serbe et cerveau supposé de l’affaire, court peut-être toujours…
« Les Deux Turner »
Épisode 2 de la saison 1 de la série Braqueurs de musée (Stolen : Catching the Art Thieves) de Stuart Elliott et Hugh Ballantyne, produite par la BBC
59 minutes • 2022
« Underworld Art Deal »
Un documentaire de Egmont R. Koch et Nina Svensson diffusé sur la BBC
2005
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