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SECRETS D’ARTISTE

Professeur Füssli à l’école des apprentis artistes

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Publié le , mis à jour le
Après les règles d’or de Léonard de Vinci et les leçons de peinture de Mark Rothko, Beaux Arts perce les secrets de création de Johann Heinrich Füssli, maître des atmosphères où l’étrange flirte avec l’horreur. Sortez vos carnets !

« Les difficultés de la tâche qui m’est prescrite sont au moins égales, si elles ne l’outrepassent pas, à l’honneur qu’elle représente. » Dans une salle bondée de la Royal Academy, Johann Heinrich Füssli, tout juste nommé professeur, prononce sa première Conférence sur la peinture. Nombreux sont les étudiants venus écouter le peintre, dont l’univers noir et fantastique a finalement séduit les membres de la prestigieuse institution, malgré le fait que son travail soit sous le feu des critiques de l’Église ! Qu’importe, en cette fin du XVIIIe siècle, le gothic s’empare de l’Angleterre et nombreux sont d’ailleurs les artistes, à l’image de William Blake, à se passionner pour les monstres, le surnaturel, voire même l’horreur.

Johann Heinrich Füssli, Étude pour un autoportrait
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Johann Heinrich Füssli, Étude pour un autoportrait, 1741–1825

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Crayon blanc et noir sur papier • 28,6 × 24,4 cm • Coll. V&A Museum, Londres • leemage.com

Füssli écrira et prononcera finalement douze conférences (traduites en français et publiées aux éditions des Beaux-Arts de Paris), dans lesquelles il démontre toute l’étendue de son érudition et de son génie. En guise de préambule, le peintre met en garde son auditoire : « Ces instructions supposent chez l’étudiant un bagage suffisant de connaissances élémentaires […] une volonté déterminée (et non des vœux pieux) de se perfectionner, et un jugement sûr allié à une docilité sans défaut, que ne doivent-elles alors attendre de la personne choisie pour les instruire ! » La leçon peut commencer.

Leçon n°1 : « inventer, c’est découvrir »

Tel est le credo de Füssli. Attention toutefois à ne pas confondre invention et création ! Pour le peintre, invention et sujet sont étroitement liés. Inventer, cela signifie choisir dans le monde qui nous entoure des éléments de l’ordre du visible, comme de l’invisible, et d’en proposer une retranscription nouvelle et vraie : « La forme, dans son acception la plus large, c’est-à-dire l’univers visible qui enveloppe nos sens, et sa contrepartie l’invisible, qui agite notre esprit de visions dont l’imagination, voilà l’élément et le royaume de l’invention. »

Johann Heinrich Füssli, Julia apparaissant à Pompée dans un rêve
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Johann Heinrich Füssli, Julia apparaissant à Pompée dans un rêve, après 1779

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Crayon et aquarelle sur papier • 26,4 × 38,4 cm • Coll. Whitworth Art Gallery, Université de Manchester • © Bridgeman Images

Leçon n°2 : choisir un bon sujet

Pour Füssli, « un sujet approprié et avantageux excite et élève l’invention, nourrit, valorise et agrémente le labeur ». L’artiste en devenir veillera donc particulièrement au choix de celui-ci, c’est une « question d’importance essentielle » ! À l’inverse, si le sujet choisi s’avère ennuyeux, « l’artiste est privé du fruit de son labeur, le spectateur de ses espérances ». L’artiste doit également veiller à ce que le sujet choisi soit intelligible, c’est-à-dire reconnaissable et compris par tous, « sans assistance annexe ». Autrement dit, sans que le spectateur n’ait besoin d’ouvrir un livre pour en saisir la référence (ou, pourrait-on dire aujourd’hui, de consulter Google !). Il existe ainsi selon professeur Füssli trois grandes catégories de sujets : ceux qui sont « adaptés à l’art » (tirés de la vie quotidienne ou d’événements historiques par exemple), les sujets « négatifs et inintéressants en eux-mêmes » (qui se réfèrent à la religion et à ses institutions) et enfin, derniers de cordée, les sujets « rebutants » voire carrément « ingrats ».

Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar
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Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1781

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Huile sur toile • 101,6 × 127,7 cm • Coll. Institue of Art, Detroit • © Bridgeman Images

Leçon n°3 : la simplicité avant tout !

La composition est « l’habilleuse de l’invention dont elle supervise la disposition des matériaux ». Elle se compose pour Füssli des éléments suivants : la perspective, la lumière, l’ombre. Deux mots d’ordres : simplicité et justesse ! En effet, pour que le sujet soit facilement compris par le spectateur, l’artiste doit se délester de tout superflu au risque de s’égarer dans des détails purement ornementaux, qui viendraient, en quelques sortes, étouffer le sujet de l’œuvre. Si la composition se doit donc d’être épurée, une exception vient confirmer cette règle : Füssli tolère l’ornementation seulement si celle-ci vient en renfort d’un sujet jugé trop « banal ».

Johann Heinrich Füssli, Le Mutisme
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Johann Heinrich Füssli, Le Mutisme, vers 1788–1801

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Huile sur toile • 63,5 × 51,5 cm • Coll. Kunsthaus, Zurich • © akg-images

Leçon n°4 : l’expression comme miroir des passions

« L’expression est l’image vivante de la passion qui affecte l’esprit », nous dit Füssli. Aussi importante que la composition, elle en est, selon le peintre, « l’assistance et l’interprète ». Comme pour cette dernière – et l’invention – elle répond aux mêmes critères essentiels : simplicité, justesse et énergie. Pour cela, l’apprenti artiste doit veiller à chercher dans le trait la vérité. L’équation est simple : sans la « vérité du trait », explique Füssli, « aucune expression véridique n’est possible et les passions […] y peuvent indifféremment demeurer, fluctuer, éblouir ou diminuer en couleur, et lui communiquer de l’énergie par l’ombre et la lumière. » Selon le professeur chaque visage doit être doté d’un caractère qui lui est propre et exclusif, affirmant, à titre d’exemple, que « la joie du sanguin n’est pas celle du flegmatique, ni la colère du mélancolique celle du caractère enflammé ». Füssli distingue ainsi deux types de passions : les passions internes, c’est-à-dire celles que l’on peut lire sur les traits d’un visage, et les passions externes, qui quant à elles influent sur tout le corps (« elles animent, agitent, abattent, convulsent, absorbent la forme »).

Johann Heinrich Füssli, La Folie de Kate
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Johann Heinrich Füssli, La Folie de Kate, 1806–1807

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Huile sur toile • 91,8 × 71,5 cm • Coll. Goethehaus, Francfort • © Freies Deutsches Hochstift / Frankfurter Goethe-Museum / Photo Ursula Edelmann

Leçon n°5 : petit précis de clair-obscur

Maître des atmosphères sombres et inquiétantes, Füssli ne manque pas de dédier une conférence au clair-obscur, qui « a pour capacité exclusive de conférer de la substance à la forme, une place à une figure, et de créer de l’espace ». Mais cette technique picturale, héritée de Rembrandt et de Caravage, ne doit pas non être considérée comme une fin en soi. Elle doit, au contraire, servir le sujet de l’œuvre et sa composition avec le « plus haut degré accessible d’effet et d’harmonie ». Füssli, dont la palette se réduit à des éclats de rouge vif ou bleu nuit, prône une utilisation de la couleur avec parcimonie et simplicité : « Une fois qu’on vous a dit que la simplicité et la cohérence sont la base de la pureté et de l’harmonie, qu’une seule couleur a un pouvoir plus grand que deux combinées, et qu’un mélange de trois couleurs affaiblit encore ce pouvoir, vous êtes en possession des grands principes élémentaires nécessaires à l’économie de votre palette. » La messe est dite.

Johann Heinrich Füssli, Cupidon et Psyché
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Johann Heinrich Füssli, Cupidon et Psyché, 1810

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Huile sur toile • 100 × 125 cm • Coll. Kunsthaus, Zurich

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À lire

Johann Heinrich Füssli

Conférences sur la peinture • éd. Beaux-Arts de Paris • collection Écrits d’artistes • 2016 • 10 €

Retrouvez dans l’Encyclo : Johann Heinrich Füssli

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