L’image de Robert Doisneau est intimement associée à Paris : ses amoureux, son métro, ses rues populaires, ses banlieues et les scènes de la vie quotidienne. Attaché à l’esthétique du noir et blanc, le photographe nous livre une vision du monde entre réalisme et pittoresque. Engagée, son œuvre profondément humaniste est aussi habitée par une réflexion sur le monde et les liens sociaux, traitant de thèmes comme la pauvreté, la solitude, l’enfance, sans toutefois verser dans le misérabilisme. L’espoir et la tendresse, l’ironie parfois, infusent son travail. Robert Doisneau est sans aucun doute l’un des photographes les plus populaires des années d’après-guerre.
Robert Doisneau, Autoportrait au Rolleiflex, 1947
Photographie en noir et blanc • © Atelier Robert Doisneau
« Toute ma vie, je me suis amusé, je me suis fabriqué mon petit théâtre. »
Né dans un milieu petit-bourgeois en 1912, Robert Doisneau perd sa mère à l’âge de 7 ans. Peu attentif à l’étude, il préfère l’école buissonnière et réalise très jeune ses premiers clichés. Dès l’âge de 15 ans, Doisneau apprend le métier de graveur-lithographe à l’École Estienne (il obtient son diplôme en 1929) et commence sa vie comme dessinateur d’étiquette. Mais il est vite rattrapé par son goût de la photographie.
En 1931, Doisneau devient l’assistant opérateur d’André Vigneau qui lui apprend la technique photographique. Il entre en contact avec le monde de l’art (Raoul Dufy, Jacques Prévert, Man Ray…), et s’offre un Rolleiflex. Doisneau publie son premier reportage dans le journal Excelsior.
Doisneau entre chez Renault en 1934 en tant que photographe industriel. Sa mission : documenter des chantiers des usines de Boulogne-Billancourt. Deux ans plus tard, c’est le mouvement du Front populaire qui l’intéresse, tout comme les idées communistes. Après son expérience chez Renault, Doisneau s’installe comme photographe indépendant en 1939 et entame une collaboration avec l’agence de photojournalisme Rapho
La guerre survient et Doisneau est mobilisé. Chasseur à pied, il est observateur téléphoniste en Alsace avant d’être réformé et de se mettre au service de la résistance depuis son atelier de Montrouge en fabriquant des faux papiers. En 1942, avec sa femme Pierrette, il accueille une fille prénommée Annette (une seconde fille, Francine, naît en 1947). Doisneau travaille intensément pour nourrir sa famille. Il officie notamment aux côtés d’Henri Cartier-Bresson dans le cadre d’une nouvelle agence photographique.
C’est dans les années d’après-guerre que Doisneau conquiert sa notoriété. En 1947, il reçoit le prix du meilleur jeune photographe. Il collabore avec Blaise Cendrars, se recrée un cercle amical, fréquente beaucoup Prévert. En 1949, il est embauché par le magazine Vogue, travaille pour Life et participe à des expositions de groupe dans des musées prestigieux aux cotés de Brassaï, Cartier-Bresson et Willy Ronis. Doisneau publie alors ses photographies sous forme de livres.
Ce succès l’amène à se rendre aux États-Unis dans les années 1960. Il photographie New York, rencontre des stars de cinéma et termine son escapade à Montréal. Ce qui ne l’éloigne pas pour autant de ses convictions politiques et syndicales en portant son attention sur le destin des villes ouvrières. Plusieurs films rendent hommage à son œil dans les années 1970.
Doisneau appartient au courant de la photographie humaniste, s’intéressant aux conditions de vie de ses semblables, aux interactions sociales, aux existences des uns et des autres. Il choisit souvent de photographier des « petits riens », des instants volés, en arpentant les rues de Paris, son appareil photographique à la main. Il sait « chiper », comme il le dit lui-même, quelques secondes à l’éternité.
Dans les années 1980, Doisneau, sommité de la photographie française, est sollicité par la mission photographique publique de la DATAR (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale). De nouveau, il photographie la banlieue. En 1992, deux ans avant sa mort, une grande rétrospective de son œuvre est organisée par le Modern Art Oxford. Décédé le 1er avril 1994 à Paris, Robert Doisneau laisse 450 000 négatifs qui témoignent de l’infatigable énergie de son œil, à laquelle rendra hommage de manière posthume en 1994, les Rencontres photographiques d’Arles.
Robert Doisneau, Le déjeuner sur l’herbe (publicité pour Renault), 1936
Photographie en noir et blanc • © Robert Doisneau / Gamma Rapho
Revisitant un thème impressionniste, Doisneau l’actualise en faisant poser des employés de la firme automobile et des membres de leur famille devant une voiture. Cette année-là, les Français connaissent leurs premiers congés payés à la suite de grands mouvements de grèves. Les clichés qu’il prend à cette époque traduisent une préoccupation sociale derrière le bonheur affiché, d’autant plus que la plupart des Français n’ont pas les moyens de s’acheter alors une voiture.
Robert Doisneau, La Libération de Paris, août 1944. Les enfants jouent aux camions allemands, 1944
Photographie en noir et blanc • © Robert Doisneau / Gamma Rapho
Derrière l’insouciance attachée à l’enfance, Doisneau a photographié la délivrance connue par les Français à l’heure de la Libération. Avant cela, Doisneau s’est intéressé aux côtés sombres de l’Occupation : SS sortant du métro ou pavoisant devant la tour Eiffel. Ses images ont vu le jour dans des imprimeries clandestines. Une facette de son travail peut-être moins connue mais essentielle, qui inscrit Doisneau dans le même registre politique et engagé que Robert Capa.
Robert Doisneau, Les pains de Picasso, 1950
Photographie en noir et blanc • © Robert Doisneau / Gamma Rapho
À la manière de Charlie Chaplin jouant avec ses petits pains dans La Ruée vers l’or (1925), Doisneau traite ici avec humour le portrait de son illustre modèle : Pablo Picasso. En marinière, le peintre est saisi à l’instant du repas, quatre pains posés sur la table simulent chacune des mains, principal outil de travail de l’artiste.
Robert Doisneau, Le Baiser de l’hôtel de ville, 1950
Photographie en noir et blanc • © Robert Doisneau / Gamma Rapho
Icône absolue de l’amour, ce cliché célèbre est issu d’une commande passée à Doisneau par le magazine Life. Assis à la terrasse d’un café, il saisit le rapide baiser – thème récurrent chez Doisneau – de deux amoureux devant l’Hôtel de Ville de Paris. Si la photographie semble être un instant volé, il s’avère que Doisneau avait lui-même mis en scène les deux jeunes gens, deux étudiants en art dramatique rémunérés pour la séance. Lesquels, en 1992 alors que le cliché sera devenu célèbre, poursuivront Doisneau en justice pour violation de leur vie privée. Le consentement étant établi, ils seront déboutés et, malgré la controverse provoquée, l’instantané restera un symbole indéboulonnable de la liberté et de Paris.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi