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Photographie

Au musée Maillol, l’irrésistible bonheur de voir de Robert Doisneau

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Publié le , mis à jour le
« Dites-moi quelle autre profession m’aurait permis d’entrer dans la cage aux lions du zoo de Vincennes et dans l’atelier de Picasso ? » C’est donc en photographe – boulimique – que Robert Doisneau immortalisa le XXe siècle, ses enfants et ses artistes, ses usines et ses bistrots, le spectacle de la rue et le monde de la mode, purs moments de poésie ou de tendresse à voir et revoir au musée Maillol qui a mêlé images iconiques et surprenantes découvertes.
Robert Doisneau, Les Coiffeuses au soleil
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Robert Doisneau, Les Coiffeuses au soleil, Juin 1966

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Pour reprendre les mots de l’historien de l’art Jean-François Chevrier, Doisneau est « prêt à
s’émerveiller de tout » et à pratiquer
la photo comme un jeu propice
à la « transformation imaginaire
de l’environnement quotidien ».

© Atelier Robert Doisneau / Gamma-Rapho

60 ans de carrière, 450 000 négatifs : les chiffres sont intimidants. Robert Doisneau (1912–1994) a produit énormément, touché à tous les domaines de la photo appliquée ou de la photo d’auteur, mêlé continûment commandes et travaux personnels, traversé tous les mondes, raconté mille histoires aux moyens de l’image comme de l’écrit.

On peut souvent faire dire tout et son contraire à une œuvre, mais c’est particulièrement vrai de celle de Doisneau. Il est passé à la postérité avec des clichés de baiser volé ou de valse à trois temps, mais on ne cesse de réévaluer la face moins riante de son travail qui comporte les photos industrieuses des années où il était employé au service photo de Renault (de 1934 à 1939), les images publicitaires produites pour Simca, Saint-Gobain ou Sud-Aviation, ou encore les reportages en nombre sur « le monde de ceux qui se lèvent tôt » – mineurs, égoutiers, fondeurs, travailleurs à la chaîne, marins pêcheurs…

Robert Doisneau, Ouvrière de Renault, Boulogne-Billancourt
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Robert Doisneau, Ouvrière de Renault, Boulogne-Billancourt, 1945

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Durant ses années au service du département photo de Renault, et même après la guerre, Doisneau a rendu compte de la vie au sein de la firme, du monde des ateliers et des chaînes de montage comme des servitudes de l’iconographie publicitaire.

© Atelier Robert Doisneau / Gamma-Rapho

Il a publié de son vivant près de 10 livres sur Paris mais son ouvrage le plus célèbre, en duo avec Blaise Cendrars, porte sur la banlieue (éd. Pierre Seghers, 1949). Il passe pour le chantre des périphéries mais, de ces lieux qui furent ceux de son enfance, il a tiré des images à la fois contraires et unifiées par une même désillusion. Il a accentué la mélancolie des terrains vagues dans les années 1930 et l’inhumanité des grands ensembles dans les années 1980.

Entre le pittoresque et le poignant

Autoportrait au Rolleiflex
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Autoportrait au Rolleiflex, 1947

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© Atelier Robert Doisneau / Gamma-Rapho

Né à Gentilly, grandi dans « l’étroitesse des vies modestes », il a conservé toute sa vie la gouaille des enfants du peuple, qu’il a abondamment photographiés, mais ses archives sont pleines de clichés « de baronnes » et de portraits des illustres de son tempsPicasso, Braque, Giacometti, Le Corbusier ou Tinguely – réalisés pour la presse. Entre le pittoresque et le poignant, les usines et les chemins buissonniers, les gavroches des trottoirs et les soiffards des bistrots, les jardins ouvriers et les parterres des Tuileries, le bal musette à Joinville-le-Pont et le bebop à Saint-Germain-des-Prés, il est peut-être le seul à pouvoir tirer une morale de sa carrière. « J’ai voulu successivement : reproduire fidèlement l’épiderme des objets ; découvrir les trésors cachés sur lesquels on marche tous les jours ; couper le temps en lamelles fines ; fréquenter les phénomènes ; chercher ce qui rend certaines images attachantes », écrit-il dans Trois secondes d’éternité en 1979.

Expert en grand écart, rompu aux travaux tout-terrain, il est l’incarnation de ces photographes illustrateurs qui, au sortir de la guerre, se soumettent au feu nourri des commandes des agences, elles-mêmes pressurées par le rythme infernal qu’impose une presse en pleine croissance. Ses comparses Willy Ronis, Édouard Boubat et Ergy Landau ont fait le métier comme lui, mais Doisneau a poussé loin le curseur des hautes et basses besognes.

Un photographe tout-terrain

« Je n’ai jamais eu le souci de construire ma vie professionnelle de façon réfléchie. Mon cheminement a été tâtonnant, animé par les attirances et les répulsions, ballotté par les événements, laissant à l’intuition la part belle et même un peu rebelle. »

Il a manifesté une boulimie rare et une capacité d’adaptation hors norme, dont seul un Raymond Depardon pourrait se revendiquer aujourd’hui. Dès 1946, il rejoint l’écurie de l’agence Rapho (dirigée par Raymond Grosset) et enchaîne, au cours des décennies suivantes, des collaborations et des amitiés fructueuses avec la revue culturelle et artistique le Point (régie par Pierre Betz), le magazine d’informations générales Point de vue – Images du monde (orchestré par Albert Plécy), le mensuel de mode Vogue (emmené par Edmonde Charles-Roux) mais aussi des organes engagés comme l’hebdomadaire communiste Action ou le magazine de la CGT la Vie ouvrière.

Robert Doisneau, « Les Bouchers mélomanes », Paris
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Robert Doisneau, « Les Bouchers mélomanes », Paris, 1953

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À propos de cette photographie, Doisneau a confié : « Je ne me souviens que des deux premiers vers de la chanson, « Tu n’peux pas t’figurer comme je t’aime. C’est si doux d’être câlinée. » Les tueurs des abattoirs en avaient les larmes aux yeux. »

© Atelier Robert Doisneau / Gamma-Rapho

Il répond aussi, plus ponctuellement, aux instances de nombreuses autres publications, qu’elles soient françaisesRéalités, Vu, Caractères, la Vie catholique illustrée, Femmes françaises, Clair foyer, Sillage, Vie & Santé… – ou internationalesLife, Fortune, Picture Post… Il œuvre en franc-tireur mais n’en a pas moins une conscience politique et un sens aigu de la solidarité, prolongés par des reportages sur les mineurs de Lens ou les sidérurgistes de la vallée de la Fensch.

Robert Doisneau, Couple tire-bouchon, Paris
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Robert Doisneau, Couple tire-bouchon, Paris, 1964

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Les expérimentations de Doisneau sont le versant de son œuvre que l’on connaît le moins. Il les a pourtant multipliées à partir des années 1950. Ses deux filles aiment d’ailleurs à dire qu’« il aurait été sans doute à l’aise avec les procédés Photoshop d’aujourd’hui. »

© Atelier Robert Doisneau / Gamma-Rapho

Son mélange des styles, son art de la bifurcation tiennent sans doute aux nécessités pécuniaires, mais pas seulement. Il y a chez lui une capacité à se plier à toutes les exigences tout en préservant son pré carré. Plus il photographie (sans y croire) la mode et les bals masqués pour le compte du magazine Vogue, et plus il change de compas aux heures perdues.

Il se délivre des impostures du jour au bistrot de l’Institut, rue de Seine, un repaire de forts en gueule où convergent après-guerre ceux qui vont devenir ses plus proches amis : les frères Pierre et Jacques Prévert, le violoncelliste Maurice Baquet, l’écrivain Robert Giraud. Mais Doisneau ne cessant jamais d’être photographe, le bistrot des célestes poivrots s’impose vite comme un sujet de choix, et Giraud devient pour quelques années le complice d’une rubrique dans les pages du quotidien Paris-presse – L’intransigeant, où les deux comparses pistent les figures insolites de Paris – peintres clochards, sonneurs de trompe, dresseurs de canard…

Un penchant à la désobéissance

Doisneau a été le premier à reconnaître ses intempérances : « Je n’ai jamais eu le souci de construire ma vie professionnelle de façon réfléchie. Mon cheminement a été tâtonnant, animé par les attirances et les répulsions, ballotté par les événements, laissant à l’intuition la part belle et même un peu rebelle. » S’il est devenu photographe, c’est contre l’avis de ses parents qui le destinaient à une carrière plus honorable. Dans l’un de ses carnets de jeunesse, il écrit : « J’ai 17 ans. Je suis maigre et mal fringué. J’apprends un métier sans avenir. Le décor qui m’entoure est absurde. Quand je montre mes photos à mon entourage, ils sont tous d’accord, c’est de la pellicule gâchée. M’en fous, je continuerai quand même. Un jour peut-être il y en aura un pour trouver dans mes images comme un ricanement révolté. »

Robert Doisneau, Boulevard Voltaire, Paris
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Robert Doisneau, Boulevard Voltaire, Paris, 1971

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C’est Albert Plécy, cofondateur de l’association Gens d’images, qui a beaucoup poussé le photographe vers l’anecdote et inventé le « style Doisneau ». Mais ce dernier, en fin de carrière, s’est parfois distancié de ses photos « gag » qu’il trouvait trop lisibles.

© Atelier Robert Doisneau / Gamma-Rapho

S’il a tant photographié les enfants joueurs et querelleurs, c’est parce que dans les années 1930, il était encore un enfant frondeur de 20 ans caché derrière son Rolleiflex 6×6. S’il n’a pas persisté chez Renault, c’est parce qu’il a été viré pour retards abusifs. S’il a produit une œuvre d’auteur, en cartographiant les mystères de Paris et des alentours, c’est parce qu’il a « braconné » du temps sur les jours de salariat ou les travaux de commande. S’il a rasé les murs pendant la guerre, c’est parce que, grâce à son diplôme de graveur-lithographe (obtenu à l’école Estienne), il a réalisé des faux papiers pour la Résistance. Conclusion de Doisneau : « Tout ceci montre un penchant à la désobéissance, c’est vrai. »

Des icônes qui cachent la forêt

Robert Doisneau, « Pastel pitoyable », Paris
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Robert Doisneau, « Pastel pitoyable », Paris, Mars 1968

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Un prêtre qui piétine des anges : ce type de scène humoristique et paradoxale est l’une des marques
de « fabrique » de Doisneau.

© Atelier Robert Doisneau / Gamma-Rapho

Il laisse derrière lui des icônes comme le Baiser de l’Hôtel de Ville, la Dernière Valse ou le Manège sous la pluie qui cachent la forêt, encombrent sa postérité, mais ces images illustratives, trop vues, trop éditées, n’en sont pas moins traversées par de magnifiques « courants d’air » (Brigitte Ollier, Robert Doisneau, éd. Hazan, 1998). Albert Plécy disait que « chacune d’elles est le départ d’un conte ; ou un conte en elle- même ».

Lorsque Doisneau écrit que le photographe doit être « un buvard pénétré par la poésie du moment », on croit entendre les accents de ses amis Prévert ou Cendrars. On retrouve leur verve dans ses propres écrits. Rarement un photographe ne s’est autant raconté, n’a autant pris la plume dans des livres où, comme il le confie lui-même, il écrit « en images ». Trois secondes d’éternité (éd. Contrejour, 1979), Un certain Robert Doisneau (éd. du Chêne, 1986), À l’imparfait de l’objectif (éd. Belfond, 1989) reconduisent un état de grâce que même des historiens de l’art exigeants et tranchés comme Jean-François Chevrier ont perçu et louangé.

« Pour reprendre une expression de Mac Orlan, Doisneau est ‘un aventurier passif’, écrit celui-ci dans son essai Du métier à l’œuvre. L’envie de photographier est souvent pour lui la continuation d’un rêve. C’est pourquoi, peut-être, il y a quelque chose de ‘divin’ dans son ‘bonheur de voir’. »

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Robert Doisneau - Instants donnés

Du 17 avril 2025 au 19 octobre 2025

museemaillol.com

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Catalogue d'exposition

Par Isabelle Benoit, Francine Déroudille, Annette Doisneau et Benoît Remiche

Éd. Tempora (Bruxelles) • 288 p. • 42 €

Avec 400 photos, connues ou moins connues, cette rétrospective se présente à la fois comme l’histoire singulière d’un photographe qui a essentiellement œuvré à Paris et en banlieue, la fabrique d’un métier à une époque (l’après-guerre) où les modes de diffusion changent, et la traversée du XXe siècle. Plusieurs thématiques affleurent, dont deux particulièrement touchantes : l’enfance et les portraits d’écrivains et d’artistes.

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Hors-série

Robert Doisneau – Instants donnés

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Robert Doisneau – Du métier à l’œuvre

Par Jean-François Chevrier et Agnès Sire

Éd. Steidl • 224 p. • 38 €

L’ouvrage date de 2010 mais il se trouve facilement sur Internet. Il comprend l’un des textes les plus pertinents écrits sur Doisneau, avec une sélection fine de photographies.

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Robert Doisneau – Paris

Par Jean-Claude Gautrand

Éd. Taschen • 440 p. • 50 €

Le dernier livre rétrospectif sur Doisneau a été conçu par un ami de longue date du photographe, avec de belles citations qui permettent d’instaurer un dialogue avec les images.

Retrouvez dans l’Encyclo : Robert Doisneau
Retrouvez l'article dans la sélection Les meilleures expos du moment à voir à Paris

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