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Talent modeste ou pionnière de l’art naïf, cœur simple à la manière d’une héroïne de Gustave Flaubert ou exaltée mystique, il existe plusieurs manières de lire l’œuvre de Séraphine de Senlis (1864–1942). Femme au destin exceptionnel, passant d’employée de ménage à artiste d’avant-garde dans l’écurie du marchand d’art Wilhelm Uhde, elle a été rapprochée du Douanier Rousseau. Son œuvre très colorée est envahie de motifs floraux exaltés et vibrants, échappant à toute reproduction naturaliste. L’artiste, catholique fervente, puise également dans une certaine imagerie religieuse.
Séraphine Louis dite Séraphine de Senlis, vers 1930
© PVDE / Bridgeman Images
« Mes natures mortes sont comme des cadeaux pour le Bon Dieu et la Sainte Mère. Alors je vais aller au Paradis. »
Née dans l’Oise dans un milieu très modeste, orpheline dès l’enfance, la jeune Séraphine Louis n’a pas grandi sous des auspices angéliques, malgré son prénom à consonance céleste. Recueillie par l’une de ses sœurs, elle n’a pas d’instruction, fait profession de bergère puis de domestique dans un couvent et auprès de familles bourgeoises dans la région de Senlis, d’où son futur nom d’artiste : Séraphine de Senlis.
Est-ce pour échapper à l’isolement et la solitude que la jeune fille se met à peindre le soir, à la lumière d’une bougie ? Séraphine de Senlis puise son inspiration dans des images de compositions florales, qu’elle peint avec méticulosité. Ses tableaux sont hauts en couleur et plein d’exubérance. L’artiste est stimulée par des visions, des messages, qu’elle semble percevoir du monde divin, notamment lorsqu’elle fréquente la cathédrale de Senlis. Séraphine veut rendre hommage au « Bon Dieu » et à son paradis. Pense-t-elle à certains thèmes bibliques tel que l’arbre de Jessé ? L’art de cette âme pieuse est imprégné d’une certaine innocence, mais aussi marqué par son instabilité mentale caractérisée par un côté obsessionnel.
Alors que le marchand d’art d’origine allemande Wilhelm Uhde prend villégiature à Senlis en 1912, il est mis en présence d’œuvres de celle qu’il appellera Séraphine et qu’il considérera comme l’une des grands peintres primitifs contemporains (il préférait le terme primitif à celui de naïf, à connotation négative). L’artiste utilise couramment un mélange de peinture à l’huile et de peinture industrielle, conservant un certain mystère quant à sa technique.
Exilé pendant la Grande Guerre, Uhde apporte son soutien à l’artiste dans les années 1920 et l’expose aux côtés du Douanier Rousseau. Uhde est une figure reconnue du monde de l’art, ancien marchand de Pablo Picasso et de Georges Braque. Cette reconnaissance apporte à Séraphine de Senlis une certaine notoriété et de la fortune, mais qu’elle dilapide rapidement. Uhde continuera à promouvoir son œuvre après son décès.
Les années 1930, marquées par la dépression économique et le recul du marché de l’art, plongent Séraphine de Senlis dans la misère et la folie. Sombrant dans la paranoïa, elle est internée à l’hôpital psychiatrique de Clermont-de-l’Oise et pose les pinceaux. Pourtant, son œuvre est représentée dans l’exposition phare « Les Maîtres populaires de la réalité » en 1937. Elle décède finalement en 1942, en pleine occupation allemande. Sans argent, elle est enterrée dans une fosse commune.
Conservée dans quelques musées d’importance, l’œuvre de Séraphine de Senlis, admirée par les surréalistes puis tombée dans un certain oubli, connaît une nouvelle jeunesse en 2008 grâce au film de Martin Provost, Séraphine, retraçant sa vie. Yolande Moreau y incarne à merveille cette femme peintre, personnage illuminé et touchant, guidé par l’espérance du Paradis jusque dans la démence. Le film remporte sept césars, dont celui de la meilleure actrice.
Séraphine de Senlis, Pot à crème, vers 1915
Terre cuite vernissée peinte • Senlis, musée d’art et d’archéologie • © Photo Irwin Leullier / Musées de Senlis
Pot à crème, vers 1915
Séraphine Louis, qui aimait travailler devant une image de la Vierge, débute en peignant des natures mortes mais aussi des poteries, stimulée par la voix de son « ange-gardien ». Elle décore ce qui lui tombe sous la main, ici un pot provenant d’une crémerie artisanale, répondant à une nécessité impérieuse de créer. L’artiste ne peignait pas devant le motif mais s’inspirait sans doute de reproductions de fleurs et de bouquets.
Séraphine de Senlis, Bouquet de mimosas, vers 1925
Huile sur toile • 147 × 98 cm • Musées de Laval • © Musées de Laval
Bouquet de mimosas, vers 1925
Exubérante, cette nature morte est à la fois équilibrée et intense. L’artiste ne respecte pas la perspective traditionnelle et impose un style hautement décoratif. Une forte énergie se dégage de ce bouquet aux feuilles presque folles qui semblent coloniser l’espace de la toile. On y sent le tempérament exalté de Séraphine. L’artiste, qui avait l’habitude de signer ses toiles avant de les peindre, ne leur donnait aucun titre spécifique.
Séraphine de Senlis, Arbre du Paradis, 1929
Ripolin sur toile • 195 × 130 cm • Paris, Musée national d’art moderne • © Bridgeman Images
Arbre du Paradis, 1929
Cette œuvre est peinte alors que Séraphine de Senlis vient d’être révélée au grand jour par les soins de Wilhelm Uhde dans une exposition qui fait date, « Les Peintres du Cœur sacré », en 1928. L’œuvre d’un format important, qui a appartenu au marchand et à sa sœur, est complexe et marquée par une composition asymétrique. Elle représente un arbre penché, décoré de feuilles et de plumes colorées, aux détails innombrables. Le caractère foisonnant peut évoquer certains travaux décoratifs d’Extrême-Orient. Un œil – celui de Dieu ? – semble nous observer au centre de la toile.
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