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LA FOLLE HISTOIRE

Si Hitler avait été peintre

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Publié le , mis à jour le
La chose paraît invraisemblable, et pourtant. Avant de devenir le plus sinistre meurtrier de masse de l’histoire de l’humanité, Adolf Hitler rêvait d’être peintre au point de tenter par deux fois d’entrer aux Beaux-Arts de Vienne. Ces seize dernières années, des œuvres pourtant quelconques du dictateur (qui aurait peint entre 2 000 et 3 000 toiles) se sont vendues à prix d’or, provoquant le scandale. Retour sur cette vocation ratée qui, si elle s’était réalisée, aurait peut-être sauvé des millions de vies…
Adolf Hitler, Château de Neuschwanstein
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Adolf Hitler, Château de Neuschwanstein, aquarelle

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© AUKTIONSHAUS WEIDLER / AFP

« Trait malhabile. Composition confuse. Ignorance des techniques. Imagination conventionnelle. » Face à la production artistique du jeune Adolf Hitler, l’Académie des Beaux-Arts de Vienne rend un verdict sévère. Âgé de 19 ans, le futur dictateur est en effet recalé à deux reprises par l’institution, d’abord en 1907, puis en 1908. Le règlement de l’école ne permettant pas de se présenter une troisième fois, Hitler reste pétrifié à l’annonce du résultat. Car contre toute attente, celui qui deviendra l’homme le plus haï de l’Histoire aspire alors à se faire un nom, non pas en détruisant des millions de vies au nom d’une idéologie raciste et d’une Allemagne fantasmée, mais en créant des œuvres d’art… Un choix de carrière bien différent !

Portrait d’Adolf Hitler jeune
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Portrait d’Adolf Hitler jeune

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© akg-images / Pictures From History

Alors que le feu de la guerre fait tristement son retour en Europe avec l’attaque de l’Ukraine par Vladimir Poutine, les blessures causées par les invasions et les crimes de la Seconde Guerre mondiale se ravivent. Ainsi que la volonté de comprendre l’enchaînement des causes pouvant mener à de telles atrocités… C’est cette même démarche qui a poussé l’écrivain franco-belge Éric-Emmanuel Schmitt à s’intéresser à la carrière artistique avortée d’Hitler pour en tirer un roman culotté, La Part de l’Autre (2001, Albin Michel), nommé au Grand prix du roman de l’Académie française et au Prix Goncourt des lycéens. Ouvrage qui imagine, en parallèle du parcours réel d’Hitler, ce qui se serait passé s’il avait été reçu aux Beaux-Arts…

Pas assez travailleur, doué en sciences et en dessin

Bien que méconnue, l’histoire sur laquelle il s’appuie n’a rien de fictif. En septembre 1900, le père d’Hitler, qui souhaite que son fils devienne fonctionnaire, inscrit le jeune Adolf à la Realschule de Linz. Mais ses résultats chutent, car le garçon n’a qu’une idée en tête : être artiste-peintre. En 1903, à la mort de son père, sa mère le place en pension à Linz. Son professeur principal d’alors, Eduard Huemer, le décrira en 1923 comme un élève irascible et autoritaire, pas assez travailleur, mais plutôt doué en sciences et en dessin.

Définitivement retoqué dès la première phase d’admission pour manque de technique, de discipline et d’imagination.

En mai 1906, Hitler découvre Vienne à l’occasion d’un séjour offert par sa mère et y assiste à deux opéras de Wagner qui lui donnent, un temps, envie de devenir compositeur. À l’automne 1907, il se présente finalement aux Beaux-Arts de Vienne, persuadé de réussir. Travail « insuffisant », lui rétorque le jury. Se croyant génial, l’adolescent digère très mal l’échec. En 1908, c’est la douche froide : pas même autorisé à passer l’épreuve, le voilà définitivement retoqué dès la première phase d’admission pour manque de technique, de discipline et d’imagination !

Adolf Hitler, Ruines du cloître à Messines
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Adolf Hitler, Ruines du cloître à Messines, 1914

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© SZ Photo Seep Spiegl / Bridgeman Images

Entre 1905 et 1920, il aurait peint entre 2000 et 3000 toiles qu’il vend notamment à des marchands d’art juifs.

Désormais orphelin, le jeune homme vit un temps dans un foyer pour sans-abri, puis vivote en portant les valises des voyageurs à la gare et en déblayant de la neige. Grâce à 50 couronnes envoyées par sa tante, il acquiert du matériel d’art et se met à réaliser des peintures en format carte postale que son ami et complice Reinhold Hanisch, déguisé en aveugle ou en tuberculeux, vend le soir dans les bistrots des faubourgs de Vienne. Entre 1905 et 1920, il aurait peint entre 2000 et 3000 toiles, qu’il vend entre 1909 et 1914, notamment à des marchands d’art juifs.

Un volet « artistique » longtemps caché

Photographie de Reinhold Hanisch
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Photographie de Reinhold Hanisch, 1910

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© Schmausschmaus

Un bouquet d’œillets, une Vierge Marie… Souvent copiées sur des modèles, les productions d’Hitler n’ont rien d’original. À l’aquarelle, il représente des rues et monuments de Vienne et de Munich, où il s’installe en 1913, peut-être pour y tenter les Beaux-Arts ou s’engager comme dessinateur dans un cabinet d’architecte. Ces vues froides et banales, mais précises et très soignées, finissent par lui assurer des revenus corrects. Mais la Première Guerre mondiale le fait changer de voie. Engagé dans l’armée dès 1914, il sera chargé en 1919 de faire de la propagande anticommuniste auprès des soldats. Ses débuts d’orateur…

Resté longtemps caché, le volet « artistique » du parcours d’Hitler n’a refait surface qu’après la guerre. Lors de son accession au pouvoir, son compagnon de vagabondage, Reinhold Hanisch, s’était mis à parler. Ce qui lui valut d’être emprisonné le 2 février 1937 et de décéder deux mois plus tard dans sa cellule, officiellement d’une crise cardiaque. Selon l’historien Joachim Fest, biographe d’Hitler, son ancien ami l’aurait fait assassiner…

Les conséquences d’un échec humiliant ?

Pour certains spécialistes, l’échec humiliant des Beaux-Arts pourrait avoir joué un rôle dans le chemin qu’a pris cet homme narcissique, nourrissant sa colère, sa frustration et sa paranoïa. S’il avait été meilleur artiste, ou le jury plus indulgent, l’histoire du monde aurait-elle été radicalement différente ? Sans doute, mais les choses ne sont pas si simples. Car l’Europe, où l’antisémitisme et les nationalismes étaient déjà bien présents, contenait le mal en germe. Un autre aurait donc pu prendre sa place… Reste une autre question : comment peut-on à la fois être le pire des criminels et peindre d’inoffensifs bouquets de fleurs ? Le pire surgit bien souvent de l’ordinaire, et cohabite avec lui…

Adolf Hitler, Nature morte florale
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Adolf Hitler, Nature morte florale, 1909

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Aquarelle • © Pictures from History / Bridgeman Images

En 2006, des œuvres du dictateur font leur apparition dans les salles de vente, d’abord à l’Auktionshaus Weidler à Nuremberg (ville de Bavière où furent promulguées les lois antisémites de 1935), puis en Grande-Bretagne, où 22 de ses toiles sont achetées pour 118 000 livres. En 2009, 2014 et 2015, de nouvelles ventes ont lieu. Après des aquarelles acquises 14 000 et 18 0000 euros pièce, une autre s’envole à 130 000 euros, tandis qu’un lot atteint la somme de 391 000 euros. S’y trouvent des vues de Prague, de Vienne et un nu féminin. Puis un amateur chinois offre jusqu’à 100 000 euros pour une représentation du château néogothique de Neuschwanstein en Bavière [ill. en une], connu pour avoir abrité de nombreuses œuvres d’art pillées par le régime nazi.

Des copies des nains du Blanche-Neige de Disney

Adolf Hitler, Nu féminin
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Adolf Hitler, Nu féminin

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Aquarelle • © DANIEL KARMANN / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP

En 2008, William Hakvaag, directeur du Lofoten War Memorial Museum en Norvège (qui conserve des artefacts nazis, dont de nombreux uniformes et une machine Enigma), découvre dissimulés à l’arrière d’une peinture signée A.Hitler, qu’il avait achetée 300 dollars dans une vente aux enchères en Allemagne, quatre dessins colorés à l’aquarelle et signés A.H., représentant des personnages copiés d’après des dessins animés de Walt Disney : un Pinocchio et des nains de Blanche-Neige (1937), adapté du conte des frères Grimm – l’un des films favoris du dictateur qui en avait une lecture nationaliste et antisémite. S’ils étaient fermement authentifiés par un expert, ces derniers atteindraient, eux aussi, des prix mirobolants…

Justifiées non pas par la qualité des œuvres (dont l’authenticité est par ailleurs sujette à caution, de nombreux faux ayant circulé) mais par la sinistre célébrité de leur auteur, ces sommes astronomiques provoquent un tollé dans les années 2000–2010. Légalement, rien ne s’oppose en Allemagne à la vente de ces tableaux qui ne portent aucun symbole nazi. Mais un débat éthique subsiste concernant les ventes d’objets liés au nazisme : ne devrait-on pas les réserver à des musées afin d’empêcher toute fétichisation malsaine, et toute atteinte au respect des victimes ? À ces préoccupations s’ajoute, pour certaines pièces, la nécessité de garantir la préservation des preuves afin de lutter contre le négationnisme. À une époque où, sur tous les fronts, les fake news gagnent du terrain…

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