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Carte de propagande montrant le portrait de Robert Freund par Kokoschka (1909), que la Gestapo a découpé en quatre parties après l’occupation de Vienne le 5 mai 1938
Coll. Zentralbibliothek, Zürich, Nachl. O. Kokoschka 275 / © Fondation Oskar Kokoschka / ProLitteris, Zürich, 2023 / ADAGP, Paris, 2023
Gigantesque autodafé organisé par les nazis le soir du 10 mai 1933 sur la place de l’Opéra (Opernplatz) de Berlin, dans le cadre d’une campagne « contre l’esprit anti-allemand »
20.000 livres d’auteurs allemands ou étrangers, juifs ou non, y sont brulés. • © Mondadori Portfolio / Bridgeman Images
« Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes. » Terrible prophétie d’Heinrich Heine en 1821. Les images des autodafés nazis de 1933 hantent notre mémoire, avec cette foule endoctrinée jetant aux flammes les livres interdits. Aucune image semblable ne documente les bûchers d’œuvres d’art que les nazis ont qualifiées de « dégénérées ». Pourtant, le domaine esthétique est un pilier du programme d’Adolf Hitler : « Le national-socialisme s’est donné pour tâche de débarrasser le Reich allemand et notre peuple de toutes ces influences qui menacent son existence et son caractère… », clame-t-il en 1937.
« Ces influences », c’est l’art moderne, jugé complice du judaïsme et du bolchévisme, un art honni de celui qui se rêvait d’abord peintre avant d’être recalé par deux fois aux Beaux-arts de Vienne. Dès l’accession des nazis au pouvoir en 1933, les œuvres incriminées sont décrochées des murs des musées et édifices publics. Un chef-d’œuvre comme La Tranchée d’Otto Dix (1918), dénonçant les horreurs de la Première Guerre mondiale est sauvagement détruit. L’Ange du sculpteur Ernst Barlach (1927), flottant dans la nef de la cathédrale de Rostock, est retiré pour être fondu durant la guerre – et remplacé par une copie dans les années 1950. Mais la plupart des confiscations connaissent un autre destin.
Otto Dix, Der Schützengraben (La tranchée), 1920
Huile sur toile de jute • 227 × 250cm • Probablement brûlé à Berlin en 1939 à la Hauptfeuerwache, caserne principale des pompiers de Münich • © akg-images / ADAGP, Paris, 2023 / © Otto Dix
Joseph Goebbels écrit dans son journal en janvier 1938 : « Aucune image n’a ma pitié ».
Au total, ce sont 20 000 pièces qui sont saisies, auxquelles il faut ajouter les 100 000 à 400 000 spoliations de biens aux familles juives dont une partie représente aussi l’avant-garde. Une sélection de 730 numéros figure à l’exposition « Entartete Kunst », (« L’Art dégénéré ») à Munich en 1937, en regard de créations de personnes dites aliénées. Une parodie d’exhibition qui attire deux millions de spectateurs et reste paradoxalement une référence dans son contenu alliant Picasso à Kandinsky, Oskar Schlemmer à Max Pechstein. Que faire des œuvres après le décrochage ? Chef de la propagande du Reich, Joseph Goebbels écrit dans son journal en janvier 1938 : « Aucune image n’a ma pitié ».
Il n’est pas question de tout détruire pour autant : Goebbels fonde le 31 mai une commission pour l’Exploitation des œuvres d’art dégénéré, afin de tirer profit des pillages. Quatre marchands sont désignés pour écouler le butin, essentiellement en Suisse, afin de renflouer les caisses du Reich. Une grande hypocrisie règne chez des nazis : Goebbels admire secrètement nombre de ces « dégénérés », tout comme Hermann Göring qui « sauve » pour un temps La Tour des chevaux bleus de Franz Marc (1913), emblématique du Blaue Reiter. Pour un temps seulement car la toile disparaîtra avec sa résidence du Carinhall, dynamitée le 28 avril 1945…
Franz Marc, La Tour des chevaux bleus, 1913
Huile sur toile • 2 × 1,3 m • Portée disparue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale • © Bridgeman Images
Franz Hofmann propose de « brûler le reste sur un bûcher au cours d’un acte de propagande symbolique ».
Mais toutes les œuvres ne sont pas vendues. Conseiller de Goebbels, Franz Hofmann propose de « brûler le reste sur un bûcher au cours d’un acte de propagande symbolique ». Un autodafé des invendus dans la cour d’une caserne de pompiers de Berlin aurait eu lieu le 20 mars 1939. Sans aucun public, 1 004 peintures et 3 285 œuvres graphiques sont vouées aux flammes. Il n’existe pas de liste des pièces sacrifiées mais l’un des marchands commissionnés, Heinrich Fischer, a tenu un registre des objets d’art moderne décrochés, marquant d’un « X » les pièces supprimées.
Ce qui est certain, c’est que des tableaux n’ont plus été vus depuis « Entartete Kunst ». Ennemie par excellence, la France et son cubisme sont ciblés : par exemple, personne n’a plus vu le Paysage de Courbevoie (1912) d’Albert Gleizes et En canot (1913) de Jean Metzinger. Ce sont aussi des raisons purement esthétiques qui valent la haine des œuvres : qu’Oskar Kokoschka, résistant à Prague, soit ciblé, n’a rien d’étonnant mais même un adhérent du NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands) comme Emil Nolde est harcelé par le régime et voit sa production partir en fumée.
À gauche : “Le Chemin, Paysage à Meudon” ou “Paysage avec personage” d’Albert Gleizes (1911) (pillée par les nazis puis restituée) / À droite : “Autoportrait et une ombre” d’Elfriede Lohse-Wächtler (1931)
Huile sur toile / Craie pastel sur papier • 146.4 cm × 114.4 cm / 43 × 34 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris / © Bridgeman Images / ADAGP, Paris, 2023 / Photo Peter Willi. © akg-images
Les artistes juifs sont mis au pilori, plusieurs comme Otto Freundlich et Felix Nussbaum seront exécutés dans les camps pendant la guerre et, avant, ont vu leurs œuvres pillées et détruites. Marc Chagall échappe de peu à la déportation mais parmi ses toiles supprimées, il faut citer Le Mort cubiste (1912). Quand on détruit des toiles on finit par détruire des hommes – et des femmes. Terrassé par les destructions dès le décrochage d’« Entartete Kunst », Ernst Ludwig Kirchner se donne la mort en Suisse en 1938. Exposées du côté des aliénés et non des avant-gardistes, l’ensemble des œuvres d’Elfriede Lohse-Wächtler [ill. ci-dessus] est détruit, alors que l’artiste sera euthanasiée pour schizophrénie dans le cadre du programme Aktion T4 en 1940. L’importance de cette artiste ne sera reconnue qu’à la fin du XXe siècle.
Hitler, le professeur Ziegler, Heinrich Hoffmann, Goebbels à l’exposition d’ « Art dégénéré » à Münich, 1937
© Bridgeman Images / Photo Mary Evans
Face à l’absence d’archives, beaucoup doutent de l’existence du bûcher de 1939, mais l’historienne de l’art Meike Hoffmann du Centre de recherche sur « L’Art dégénéré » à la Freie Universität de Berlin, ne voit pas de raison de douter : « Nous pensons que le bûcher a eu lieu. Les nazis étaient de grands bureaucrates mais ils n’auraient pas été capables de couvrir la destruction organisée de plus de 5 000 œuvres. » Le fait est que les œuvres décrochées et disparues depuis coïncident avec celles marquées d’un « X » dans la liste de Fischer.
Trois œuvres d’art identifiées comme ayant été pillées par les nazis, restituées à l’héritier Armand Dorvilles à la Chancellerie fédérale à Berlin, 22 janvier 2020
© DPA PICTURE-ALLIANCE via AFP / Photo Christoph Soeder – DPA
Le bûcher de la caserne de Berlin fait des émules : héroïne dans la sauvegarde du patrimoine français et fer de lance de la mission de récupération des biens spoliés après-guerre, la conservatrice Rose Valland assiste impuissante à un tel autodafé, dans le jardin du Jeu de Paume en 1943. Tout espoir n’est pourtant pas perdu de retrouver des œuvres que l’on croyait disparues : en 2012, 380 des œuvres « dégénérées » censées avoir été réduites en cendre en 1939 sont retrouvées dans la résidence munichoise du collectionneur Cornelius Gurlitt, fils de l’un des quatre marchands recrutés par Goebbels. Elles sont restituées en 2014, dans des retrouvailles inespérées avec le public.
À lire
Emmanuelle Pollack • Le marché de l’art sous l’Occupation – 1940-1944, Paris • Tallandier, 2019
Robert Edsel et Bret Witter • The monuments men : Allied heroes, Nazi thieves, and the greatest treasure hunt in history. • New York, Center Street • 2009
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