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Pierre Auguste Renoir, Portrait d’Irène Cahen d’Anvers dit aussi La Petite Fille au ruban bleu ou encore La Petite Irène, 1880
Huile sur toile • 65 x 54 cm • Coll. Emil Bührle • © SIK-ISEA, Rurich (J.-P. Kuhn)
À quoi pense-t-elle, assise de profil dans sa jolie robe blanche ? Le dos bien droit, les mains sagement posées sur ses genoux, la gracieuse fillette apparaît bien rêveuse du haut de ses 8 ans. Perdus dans le vide, ses grands yeux bleus se teintent d’une profonde tristesse. Serait-elle résignée à l’ennui, étouffée par les convenances de son milieu social ? Sa longue chevelure couleur écureuil, parée de reflets roux, l’emmitoufle comme pour la consoler. D’une blancheur de porcelaine, sa peau tranche avec le fond sombre pour mieux absorber notre regard. Peint avec réalisme, son visage aux contours nets contraste avec la touche impressionniste qui anime le reste du portrait. Un bijou de mélancolie lumineuse, à la fois pur et grave…
Et pourtant, le tableau n’a jamais plu à son modèle, ni à ses commanditaires. Son histoire commence en 1880. Un riche financier parisien d’origine juive, Louis Cahen d’Anvers (1837 – 1922), s’apprête à quitter l’avenue Montaigne pour emménager, avec sa femme et ses cinq enfants, dans un luxueux hôtel particulier du 16ème arrondissement. Une demeure décorée de nombreuses œuvres d’art, dont des portraits de lui-même et de son épouse réalisés par Léon Bonnat et Carolus-Duran.
Léon Bonnat, Louis Cahen D’Anvers, 1901
Huile sur toile • © Léon Bonnat
Pour étoffer cette collection, le banquier commande trois portraits à Auguste Renoir. Chacun devra représenter une de ses filles : Irène, Elisabeth et Alice. Le peintre lui a été présenté par un amant de sa femme : le collectionneur et critique d’art Charles Ephrussi, qui figurera un an plus tard à l’arrière-plan du Déjeuner des canotiers (1881). Renoir n’est pas le seul artiste de renom à graviter autour des Cahen : l’épouse de Louis est une amie de Marcel Proust, tandis que son frère compositeur fréquente les écrivains Edmond de Goncourt et Guy de Maupassant.
À gauche, “Charles Ephrussi” de Léon Bonnat et à droite, “Le Déjeuner des canotiers” d’Auguste Renoir, 1906 et 1881
Huile sur toile • 46 x 38 cm et 130 x 173 cm • The Phillips Collection • © Christie's
Mais l’œuvre déplaît aux Cahen, qui, pour abréger la chose, décident finalement de regrouper les deux sœurs restantes, âgées de 6 et 4 ans, sur une même toile.
Confiant, Renoir peint la petite Irène. Mais l’œuvre déplaît aux Cahen, qui, pour abréger la chose, décident finalement de regrouper les deux sœurs restantes, âgées de 6 et 4 ans, sur une même toile : Les Demoiselles Cahen d’Anvers, ou Rose et bleu (1881). Avec un retard considérable, le couple finit par accorder au peintre, du bout des doigts, la somme de 1500 francs – bien moins que ce qu’il aurait dû recevoir. Comble de l’humiliation, les deux tableaux sont remisés dans les communs de leur hôtel particulier, posés au sol ! « Rien d’étonnant à cette pingrerie. Les Cahen d’Anvers sont Juifs », lâche Renoir, furieux, dans sa correspondance. À Paris comme ailleurs, l’antisémitisme sévit…
Pierre Auguste Renoir, Les Demoiselles Cahen d’Anvers, 1881
Huile sur toile • 119 × 74 cm • Coll. Musée d’Histoire de l’art de Vienne / Musée d’art de São Paulo • © Leemage
En 1941, la sœur et la fille d’Irène sont déportées à Auschwitz, d’où elles ne reviendront jamais.
Onze ans plus tard, âgée de 19 ans, Irène épouse le comte Moïse de Camondo (1860 – 1935), issu d’une longue lignée de banquiers juifs. Le tableau intègre alors l’un des hôtels particuliers du couple, qui donne naissance à un garçon et une fille : Nissim et Béatrice. Mais en 1897, Irène succombe au charme du comte Charles Sampieri, un bel Italien qui entraîne les chevaux de son époux. En 1902, elle divorce – un scandale pour l’époque – et épouse le séducteur. Indigné, son ex-mari obtient la garde exclusive des enfants. Quant au tableau, il revient chez les parents d’Irène, où il est remisé dans un placard durant des années… avant d’être donné à la fille d’Irène, Béatrice. Cette dernière apprécie la toile : devenue écuyère et collectionneuse d’art, elle aime tendrement sa mère, à qui elle ressemble beaucoup.
Béatrice et Nissim de Camondo en 1916
© rue des Archives
Mais le malheur commence à s’abattre sur Irène. Enrôlé comme aviateur durant la Première Guerre mondiale, son fils Nissim meurt au combat en 1917. Puis, en 1939, les Nazis envahissent la France. En tant que comtesse Sampieri, Irène échappe miraculeusement à la déportation, de même que sa sœur Alice, mariée à un général britannique. Mais, en 1941, sa sœur Elizabeth et sa fille Béatrice, ainsi que le mari et les deux enfants de cette dernière, sont déportés à Auschwitz, d’où ils ne reviendront jamais. À l’horreur du massacre organisé s’ajoute le pillage des biens. Raflé par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), le portrait tombe entre les mains d’Hermann Göring, bras droit d’Adolf Hitler.
En 1942 – selon le documentaire Renoir et la petite fille au ruban bleu, diffusé sur France 5 en novembre 2019 –, le Nazi l’aurait ensuite échangé avec son comparse Gustav Rochlitz contre un tondo de Girolamo del Pacchia, peintre de la Renaissance florentine. En 1945, les Alliés, par l’intermédiaire des Monuments Men (groupe chargé par le général Eisenhower de récupérer les œuvres pillées, dont le nombre total dépasserait les cinq millions), retrouvent le portrait en Bavière, au château de Neuschwanstein, qui servait de dépôt à des milliers d’objets et de tableaux volés par l’ERR. Le tableau apparaît même dans le film américain Monuments Men (2014) réalisé par George Clooney… avec quelques entorses historiques : l’œuvre y est retrouvée dans un chalet nazi.
Dmitri Kessel, Emile Bührle pose dans sa galerie à Zurich en 1954
© Dmitri Kessel / The LIFE Picture Collection / Getty Images
En 1949, elle revend le tableau à une galerie parisienne où, terrible ironie du sort, il est acheté par un certain Emil Georg Bührle… un riche marchand d’armes suisse qui s’est enrichi en fournissant la Wehrmacht.
En 1946, le portrait est exposé au musée de l’Orangerie avec d’autres œuvres sauvées, puis restitué à Irène à sa demande. Mais la comtesse, désormais âgée, ne l’apprécie toujours pas. En 1949, elle revend le tableau à une galerie parisienne où, terrible ironie du sort, il est acheté par un certain Emil Georg Bührle… un riche marchand d’armes suisse qui s’est enrichi en fournissant la Wehrmacht, et, plus troublant encore, très controversé pour avoir acheté durant la guerre des œuvres d’art spoliées. En témoigne la polémique survenue lors de l’exposition consacrée aux chefs-d’œuvre de sa collection (dont La Petite Irène, toujours conservée à Zurich à la Fondation Bührle), organisée en 2019 au musée Maillol. Irène, elle, s’est éteinte en 1963 à l’âge de 91 ans, après avoir dilapidé son héritage dans les casinos de la Côte d’Azur. Une manière, peut-être, d’oublier l’innommable…
À voir
Renoir et la petite fille au ruban bleu
Réalisé par Nicolas Lévy-Beff
À lire
Le marché de l’art sous l’Occupation
Par Emmanuelle Polack, Éd. Tallandier • 2019 • 304 p. • 21, 50 €
Une élite parisienne : Les familles de la grande bourgeoisie juive (1870-1939)
Par Cyril Grange, CNRS éditions • 2016 • 380 p. • 27 €
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