C’est l’un des plus grands musées du monde. Littéralement, avec ses kilomètres de galeries d’expositions. Symboliquement, avec ses collections encyclopédiques d’une richesse inouïe. Aujourd’hui, il y a environ 35 000 œuvres exposées dans les salles du musée du Louvre. Mais comme notre parcours du jour se concentre sur les œuvres créées par des femmes, la visite risque d’être bien plus courte…
Une trentaine sont exposées en ce moment, pas plus. Cette effrayante disproportion s’explique en partie par la nature des collections du musée : avant le XVIe siècle, le genre des artistes est rarement connu. Autant dire que les immenses départements d’Antiquités du Proche-Orient, d’Égypte, de Grèce ou de Rome ne feront pas partie de notre parcours.
La Grande Galerie de peintures italiennes
© Musée du Louvre / Olivier Ouadah
Direction donc le département des Peintures : côté Denon, inutile de s’attarder dans la Grande Galerie (qui a accueilli brièvement l’époustouflant Judith décapitant Holopherne (1612) d’Artemisia Gentileschi (1593–1653) du musée de Capodimonte il y a quelques mois). Idem dans les salles des grands formats français, qui n’exposent que des messieurs à l’exception d’un seul Vigée Le Brun, un bel autoportrait où elle enlace sa fille (1786). Pour découvrir des œuvres de femmes, il faut plutôt se rendre au deuxième étage du musée, loin des principaux flux de touristes. Commençons en douceur, en empruntant les grands escalators de l’aile Richelieu pour débuter cette visite 100 % féminine.
Judith Leyster, La Joyeuse compagnie, 1630
huile sur bois • 68 × 57 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Premier arrêt : la salle 846. La Joyeuse Compagnie (1630) de Judith Leyster (1609–1660) est emblématique d’un effacement – littéral – des femmes de l’histoire de l’art. Le tableau a en effet longtemps été attribué à Frans Hals : une fausse signature recouvrait celle de Leyster, sans doute pour augmenter la valeur de l’œuvre. Si la notoriété de Hals ne s’est jamais démentie au fil des siècles, celle de Leyster, elle, a été oubliée : à 24 ans, elle dirigeait pourtant un atelier avec plusieurs assistants pour répondre à toutes ses commandes ! Depuis retirée, la fausse signature révèle celle de Leyster : un « J. Ly » suivi d’une étoile — ster en néerlandais — visible en bas à gauche du tableau. Avant de prolonger la visite, pensez à faire un petit détour jusqu’à la salle 863, tout au bout de l’aile Richelieu. C’est l’occasion de saluer le Portrait de la baronne Krüdener (1786) par Angelica Kauffmann (1741–1807), une portraitiste de la fin du XVIIIe siècle qui, de son vivant, était célébrissime à travers toute l’Europe.
À gauche, “Coupe de cerises, prunes et melon”, Louise Moillon (vers 1633). À droite, “Autoportrait”, Elisabeth-Sophie Chéron (1672)
Huile sur bois / Huile sur toile • 48 x 65 cm / 88 x 73 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN-GP
Puis direction l’aile Sully pour découvrir l’école française. En passant dans la salle 911, vous pourrez admirer deux tableaux de Louise Moillon (1610–1696), peintre du XVIIe siècle experte en nature morte. Ce genre, considéré comme mineur, était l’occasion pour des créatrices d’exercer leur art professionnellement sans susciter de scandale, ni faire de l’ombre à leurs collègues masculins… Juste à côté, salle 913, se trouve un autoportrait d’Élisabeth-Sophie Chéron (1648–1711) : les historiens de l’art estiment qu’il s’agit du premier autoportrait féminin de l’école française ! Cet exercice de l’autoportrait n’est jamais anodin pour les femmes peintres : outil de légitimation, il permet de s’affirmer en tant qu’artiste et de démontrer son talent tout en étant actrice de sa propre image. Le tout premier autoportrait connu d’un peintre au chevalet est d’ailleurs signé par une femme, la Flamande Catharina van Hemessen (1528–1587).
Marguerite Gérard, L’Élève intéressante, 1786
Huile sur toile • 65 × 49 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
Faisons ensuite un petit saut dans le temps pour arriver au XVIIIe siècle. Salle 929, juste à côté du célèbre Verrou de Jean-Honoré Fragonard (1777) se trouve une acquisition récente du Louvre, L’Élève intéressante (1786) de Marguerite Gérard (1761–1837). L’accrochage rappelle le lien entre les deux artistes, puisque Gérard, belle-sœur de Fragonard, a d’abord été son élève puis sa collaboratrice avant de mener une carrière indépendante et très prospère. Elle comprit en effet l’intérêt d’investir le marché de l’estampe, ce qui lui permit une réussite économique plutôt rare pour une femme artiste à l’époque.
À gauche, “La Comtesse Skavronskaia”, de Élisabeth Louise Vigée-Le Brun (1796). À droite, “Panaches de mer, lithophytes et coquilles”, de Anne Vallayer-Coster (1769)
Huiles sur toile • 80 x 66 cm / 130 x 97 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Musée du Louvre. © RMN-GP
Le clou de notre visite se trouve en salle 933. On y découvre pas moins de cinq tableaux d’Élisabeth Vigée Le Brun (1755–1842), la créatrice française la plus connue du XVIIIe siècle. Aux côtés d’un second autoportrait avec sa fille est présentée une éblouissante représentation de la comtesse russe Skavronskaia. Cette même salle accueille un portrait du peintre Vincent par Adélaïde Labille-Guiard (1749–1803), autre formidable portraitiste du siècle des Lumières et pastelliste virtuose. Sur le mur d’en face, on peut admirer trois natures mortes d’Anne Vallayer-Coster (1744–1818), dont le fascinant Panaches de mer, lithophytes et coquilles (1769).
Elisabeth Louise Vigée Le Brun, La Paix ramenant l’Abondance, 1780
Huile sur toile • 103 × 133 • Coll. musée du Louvre, Paris
Comme Élisabeth-Sophie Chéron avant elles, ces trois artistes font partie des rares femmes peintres admises dans le bastion très masculin de l’Académie royale de peinture et de sculpture. N’oubliez pas de lever le nez pour regarder le morceau de réception de Vigée Le Brun, La Paix ramenant l’Abondance (1780), qui fit scandale en quittant le genre du portrait pour marcher sur les plates-bandes de la peinture d’histoire. Celui de Vallayer-Coster, Les Attributs de la peinture, de la sculpture et de l’architecture (1769), est également présenté. En revanche, le morceau de réception de Labille-Guiard étant au pastel, il ne peut être exposé en permanence.
À gauche, “Autoportrait de l’artiste laçant son soulier”, Marie-Denise Villers (1802). À droite, “Portrait de Madeleine” de Marie-Guillemine Benoist (1800)
Huiles sur toile • 146 x 114 cm / 81 x 65 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN-GP. © Musée du Louvre
Direction la salle voisine pour croiser le regard de Madeleine dans son portrait peint par Marie-Guillemine Benoist (1768–1826), récemment remis en lumière dans l’exposition « Le Modèle noir » au musée d’Orsay en 2019. On peut regretter que le musée du Louvre n’ait pas actualisé son cartel, où figure toujours l’ancien titre de l’œuvre Portrait d’une femme noire. Dans la même salle se trouve l’intrigant autoportrait de Marie-Denise Villers (1774–1821) ajustant sa chaussure, qui faisait l’affiche de l’exposition « Peintres femmes » au musée du Luxembourg en 2021.
Constance Mayer Lamartinière, Le Rêve du bonheur, 1819
Huile sur toile • 132 × 184 × 211 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
Dans la salle suivante se trouve un grand tableau de Constance Mayer (1778–1821), Le Rêve du bonheur, acquis dès sa première exposition en 1819 par le roi Louis XVIII. Mayer, comme Gentileschi avant elle ou Camille Claudel un siècle plus tard, est emblématique de ces créatrices dont l’historiographie n’a retenu que la vie tragique au détriment de la carrière : dans l’ombre de son compagnon Pierre-Paul Prud’hon, considérée comme une simple imitatrice, elle finit par mettre fin à ses jours. On sait aujourd’hui que l’étiquette « élève de », qui lui a été si fortement apposée de son vivant, était surtout une manière de préserver la réputation de Prud’hon, encore marié à l’époque de leur relation. Une étiquette qui a ensuite servi aux critiques et aux historiens de l’art pour systématiquement attribuer à Prud’hon les œuvres les plus réussies de Mayer, et à Mayer les dessins les plus faibles de Prud’hon…
Barbara Longhi, La Vierge et l’Enfant Jésus couronnant une religieuse, 1575–1625 (fin du XVIe siècle – début du XVIIe siècle)
Huile sur toile • 39 × 32,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN-GP
C’est sur ce tableau que se termine notre visite 100 % féminine des collections du Louvre. Il y a bien d’autres créatrices habituellement exposées en salles, notamment dans le département des Objets d’art, mais entre les travaux en cours et les salles fermées le jour de notre venue, impossible de leur rendre visite. De Félicie de Fauveau (1801–1886), première sculptrice française à vivre de son art et dont le Louvre expose quelques objets d’art, on ne voit pour l’instant que son beau portrait de la main d’Ary Scheffer, au deuxième étage de l’aile Sully. D’autres absentes hantent les réserves du musée, comme le sublime autoportrait d’Hortense Haudebourt-Lescot (1784–1845) et une Vierge à l’Enfant de Barbara Longhi (1552–1638) qui pourrait sans rougir rejoindre la Grande Galerie.
Pour descendre du 2e étage, faites un petit détour pour emprunter l’escalier Lefuel. Dans les années 1850, l’architecte en chef du Louvre Hector Lefuel en a confié les décors à la sculptrice Claude Vignon, qui a connu une carrière à succès sous le Second Empire.
Hélène Bertaux, La Législation, 1828
sculpture haut relief sur le fronton du Palais du Louvre, aile de Marsan, Cour du Carrousel • © Musée du Louvre
En sortant du Louvre, ne manquez pas un dernier détour pour admirer la façade de l’aile de Marsan (au niveau du jardin du Carrousel, côté rue de Rivoli) : le fronton représentant La Législature ainsi que les deux figures masculines du troisième niveau, Charlemagne et Moïse, sont de la main d’Hélène Bertaux (1825–1909). Cette dernière, rare sculptrice du XIXe siècle à avoir décroché des commandes officielles pour des œuvres dans l’espace public, s’est également battue sans relâche pour l’accès des femmes à l’École des beaux-arts (ce qu’elle obtiendra en 1897). En créant, en 1881, l’Union des femmes peintres et sculpteurs, elle a mis sa notoriété au service des créatrices, en réclamant pour ses consœurs une plus grande place dans les expositions d’art. Son combat, un siècle et demi plus tard, est toujours d’actualité.
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