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Cela s’est passé aux Beaux-Arts de Paris, au Guggenheim de New York, à la biennale de Berlin… Avec une lenteur infinie, un couple au sol s’étreint, indifférent au public ; nulle précipitation dans ses gestes, mais une douceur frôlant l’immobilité, dans une danse jamais interrompue. Cette chorégraphie (The Kiss, 2003), signée Tino Sehgal, a été imaginée comme une sculpture vivante rejouant à l’horizontale les plus beaux baisers de l’histoire de l’art, de Rodin à Brancusi. Ou plutôt, précise l’artiste, comme un « musée de sculptures s’embrassant » qui, libérées de leur enveloppe de marbre, s’incarneraient dans le corps de ces deux danseurs évoluant sur le béton froid d’un white cube. S’il réchauffait indéniablement l’atmosphère, ce monument de sensualité rappelait aussi, à travers les différentes réactions des spectateurs (gêne, fascination, surprise, incompréhension…) que ce simple geste pouvait encore recouvrir mille et un sens.
Des photographies de Zanele Muholi, bravant le danger de se revendiquer lesbienne en Afrique du Sud, à l’iconique Baiser de Klimt que l’artiste syrien Tammam Azzam a reproduit (virtuellement) sur une façade criblée de balles à Damas, ce motif universel de paix n’a rien perdu de sa puissance allégorique. En Inde, où les mariages arrangés sont légion et les unions intercastes souvent clandestines, un mouvement populaire non violent appelé « kiss of love protest » – où il s’agissait uniquement de se rassembler pour s’embrasser dans l’espace public – a pris une ampleur inattendue en 2014. Et aujourd’hui que la pandémie a touché la planète entière ou presque, le baiser réapparaît avec toute la force de l’évidence comme une nécessité, un lien quasi vital, une liberté à chérir à tout prix.
Poétique ou politique, profane ou sacrée, tendre ou charnelle, sa représentation depuis l’Antiquité renseigne autant sur l’artiste que sur la société dans laquelle il vit. Filmé en silence par Andy Warhol comme un mystère en acte que 58 minutes de vidéo ne sauraient épuiser, le baiser se fait dévoration chez l’ogre Picasso ou objet de tous les scandales avec Orlan (le Baiser de l’artiste, 1977). Habillée en cuir aux côtés de sa réplique en madone, l’impénitente provocatrice proposait aux visiteurs de la Fiac de l’embrasser sur la bouche ou d’offrir un cierge à son effigie – sainte Orlan – contre une pièce de 5 francs glissée dans son « tronc » : une urne recouverte de la photo de sa poitrine nue.
Beaucoup plus discrète, la surréaliste Claude Cahun, qui se définissait de genre neutre, liquidait définitivement la question du baiser et de la séduction, dès 1927, avec un autoportrait photographique resté célèbre : habillée comme un hercule de foire mais maquillée outrageusement (avec des gros cœurs sur les joues), l’artiste nous observe placidement. Le dessin d’une bouche flotte sous sa poitrine plate. Sur son justaucorps, deux tétons peints, et cette phrase : I AM IN TRAINING / DON’T KISS ME. Ni homme, ni femme, Claude Cahun n’embrassera personne. Et tant pis pour le spectateur, le regardeur, le voyeur.
Artiste venue du mouvement Fluxus, Yoko Ono chante, elle, sans embarras « Kiss, Kiss, Kiss, Kiss Me Love » sur fond de cris orgasmiques dans Double Fantasy, un album qu’elle cosigne avec son non moins célèbre mari, John Lennon. Pour fêter la sortie du disque, Rolling Stone demande à Annie Leibovitz de réaliser un portrait du couple. Rendez-vous est pris à leur domicile, le 8 décembre 1980. Le cliché retenu pour la une du magazine montre l’ex-Beatles nu, blotti en position fœtale contre Yoko Ono qu’il couvre de baisers. Elle, allongée au sol, est habillée d’un pull noir et d’un jean ; ses cheveux déployés et sa fine silhouette contrastent avec la moquette claire et la peau rousse de son mari. L’air absent, comme étrangère à la scène, elle fixe un hors-champ mystérieux. Mauvais pressentiment ? Quelques heures après la séance, John Lennon sera abattu en pleine rue par un fan psychotique. Laissant derrière lui un ultime baiser, entré aussitôt dans la légende de l’art et du rock.
Wang Du, Le Baiser, 2005
Résine polyester, bois et peinture acrylique blanche • 158 x 157 x 102 cm • Coll. Centre Pompidou, MNAM-CCI / Photo Georges Meguerditchian / Centre Pompidou, MNAM-CCI / Dist. RMN-GP / © Wang Du.
Salvador Viniegra y Lasso de la Vega, El Primer Beso, 1891
Premier baiser
Ce monumental baiser originel, conservé au musée du Prado à Madrid, a été réalisé par l’un de ses sous-directeurs, le peintre d’histoire Salvador Viniegra (1862–1915). Adam et Ève, nus comme au premier jour dans le jardin d’Éden, vivent un instant crucial pour l’humanité. L’air aussi innocent que le couple de lions à l’arrière-plan du tableau, la pécheresse recouvre (à peine) le sexe du premier homme de son extravagante crinière. Adam, alangui sur un lit de pâquerettes, une main sur le serpent, l’autre on ne sait où, semble murmurer à sa douce les paroles du roi Salomon dans le Cantique des Cantiques : « Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres, Suspendues aux flancs de la montagne de Galaad […] Un roi est enchaîné par tes boucles ! Que tu es belle, que tu es agréable, Ô mon amour, au milieu des délices ! »
Huile sur toile • 128 x 225 cm • Coll. et © Museo Nacional del Prado, Madrid, Dist. RMN-GP/ image du Prado.
Mithuna, vers 930-950
Union tantrique
N’en déplaise aux fondamentalistes hindous qui harcèlent les couples s’embrassant dans la rue en Inde, le french kiss n’a rien d’une dépravation importée par des agents de l’Occident. En témoignent les décors sculptés, appelés mithuna, que l’on trouve sur les temples hindouistes et jaïnistes de Khajurâho, érigés entre le IXe et XIe siècles. Ces couples d’amants aux torsions expertes illustrent le raffinement de la voie tantrique, et toute sa portée cosmique. Ainsi lit-on dans le Kamasutra (VIe -VIIe siècles) : « Le désir, inhérent à la nature, se voit renforcé par l’intelligence et la pratique du plaisir. Purifié de l’agitation qui d’ordinaire l’accompagne, il devient à la fois inoffensif et puissant. » Où il apparaît finalement que l’Inde a hérité davantage du puritanisme de l’Angleterre victorienne que des baisers à la française.
Détail d’un décor tantrique sculpté sur le mur sud du temple de Lakshmana, à Khajurâho (Inde). • Photo D.R.
Art Spiegelman, Couverture du The New Yorker, Numéro daté du 15 février 1993.
Brooklyn pas si Boogie
Tout juste récompensé par le prix Pulitzer pour son roman graphique Maus, Art Spiegelman rejoint en 1992 la rédaction du New Yorker. Sa première une, dessinée pour le numéro de la Saint-Valentin, aura l’effet d’une bombe. Au lieu d’apaiser les tensions entre Noirs et Juifs hassidiques dans le quartier de Crown Heights à Brooklyn, ce baiser déchaînera toutes les passions contre le magazine. L’image, reproduite dix ans plus tard en couverture du recueil Bons baisers de New York, inspirera ces mots amusés au préfacier Paul Auster : « Art Spiegelman est une quadruple menace, unique en son genre : c’est un artiste qui dessine et peint, un caméléon qui peut parodier et embellir tous les styles picturaux, un écrivain qui s’exprime avec des phrases vivantes et acérées, et un provocateur qui a un don pour l’humour le plus sauvage et le plus ravageur. Mêlez tous ces talents, mettez-les au service d’une profonde conscience politique, et vous aurez un homme capable de marquer fortement le monde. » Au lendemain de la mort de George Floyd, on rêverait qu’une illustration ait le superpouvoir de réconcilier l’Amérique. Hélas, Spiegelman n’est pas Superman.
© 2020 Condé Nast / The New Yorker / Art Spiegelman.
Francesco Hayez, Il Bacio, 1859
Comment séduire Visconti
Chef-d’œuvre du style troubadour, Il Bacio de Francesco Hayez est considéré en Italie comme un symbole du Risorgimento, période qui précéda l’unification du pays au milieu du XIXe siècle. Pourquoi cette étreinte romantique cristallise-t-elle un moment clé de l’histoire italienne ? D’abord, parce que ce baiser témoigne d’une formidable liberté vis-à-vis de l’Église catholique, alors toute-puissante. Ensuite, parce que le tableau a été commandé par le comte Alfonso Visconti di Saliceto, un fervent partisan de l’unification. Enfin, parce que ce jeune couple symbolise la fougue patriotique que renforcent les couleurs des vêtements évoquant celles de la France et de l’Italie. Cette puissance allégorique et théâtrale n’a d’ailleurs pas échappé à Luchino Visconti, qui s’en inspirera pour son quatrième long métrage, Senso, sorti en 1954.
Huile sur toile • 110 x 88 cm • Coll. Pinacothèque de Brera, Milan.
À gauche : Iván Argote, « Altruism » (2011) ; à droite : « Tainted on the Mass: YUM » (2020)
D’une vidéo virale à une pelle en béton
Une minute et vingt secondes de pur dégoût : bien avant la pandémie de coronavirus et ses gestes barrière, l’artiste colombien Iván Argote léchait avec l’énergie du fétichiste une barre du métro parisien, au milieu de passagers interloqués. Intitulée Altruism, cette action cherchait avant tout à provoquer une prise de conscience : pourquoi embrasser un objet manipulé par des milliers d’anonymes serait-il moins respectable qu’embrasser une icône sacrée après une foule de fidèles ? Plus récemment, le plasticien a coulé dans le béton une série de motifs quasi abstraits, où les formes se révèlent différemment selon qu’on fixe la zone grise ou les pigments bleus de l’œuvre. Où l’on peut voir autant une carte du Tendre qu’un autoportrait en miroir.
Courtesy Iván Argote et Galerie Perrotin.
Marina Abramović & Ulay, Breathing In/ Breathing Out, avril 1977
Couple en détresse respiratoire
Marina Abramović et Ulay, unis à la vie, à la mort : dans cette performance réalisée à Belgrade en avril 1977, le couple s’adonne au plus long baiser de l’histoire de l’art, 19 minutes non stop. Un record qui resterait sans intérêt s’il ne comportait pas sa part de folie et de douleur. Car les deux complices ont obstrué leurs narines, s’échangeant désespérément leur souffle, comme si c’était le dernier. En manque d’oxygène, Marina Abramović transpire de plus en plus, on l’entend s’époumoner jusqu’aux limites du supportable. Au point qu’on ne sait plus si les deux amants se sauvent ou s’ils s’asphyxient mutuellement. Mais le savaient-ils eux-mêmes ?
Performance au Student Cultural Center, Belgrade • 19 minutes • © Ulay / Marina Abramović / Courtesy the Marina Abramović Archives.
Akram Zaatari, Extrait de « Hashem El Madani: Studio Practices (Bashashah et une amie) », 2006-2007
Cinéma de minuit
Deux jeunes filles s’embrassent tendrement. L’une semble contenir un rire ; sa main, floue, trahit sa nervosité. L’autre s’applique, elle prend la pose un peu gauchement. Ce baiser vintage, immortalisé dans un studio photo de quartier à Saïda (Liban) dans les années 1950, a été recueilli par Akram Zaatari, membre fondateur de la Fondation arabe pour l’image. Et ce qu’il révèle n’est pas ce qu’on imagine. Tout baiser entre personnes de sexe opposé étant proscrit hors mariage, les adolescentes imitaient les stars de cinéma en échangeant des baisers langoureux avec une amie, une cousine ou une voisine. Idem pour les jeunes premiers. Et ce, sous l’œil bienveillant des autorités…
Photo prise à la fin des années 1950 au studio Shehrazade, au Liban. Tirage argentique sur papier • 19,1 x 28,9 cm • © Akram Zaatari.
The Blue Noses, Policemen Kissing ou Era of Mercy, 2005
Outrage à la pudeur poutinienne
Reproduite à la une de Beaux Arts Magazine en novembre 2007 et dans le New York Times le mois suivant, cette photographie de policiers s’embrassant à la russe dans une pittoresque forêt de bouleaux n’a pas manqué de scandaliser. Jusqu’au sommet de l’État, qui interdit l’œuvre de sortie de territoire en 2007 (parmi une soixantaine d’autres du collectif The Blue Noses). Le ministre de la Culture Alexandre Sokolov qualifia même l’image de pornographique, car elle sabotait à ses yeux l’idéal de la nation. Impossible ici de ne pas songer au baiser échangé par Brejnev et Honecker pour les 30 ans de la RDA, en 1979. Reproduit par l’artiste russe Dmitri Vrubel sur le mur de Berlin quelques semaines seulement après sa chute, il symbolisait à lui seul la liberté recouvrée sous ce titre ironique : « Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel. »
Photographie • 75 x 100 cm • © The Blue Noses
Anders Petersen, « Sans titre », extrait de « From Back Home », 2009
Tendre est la nuit
Anders Petersen est entré dans l’histoire de la photographie avec Café Lehmitz, un livre culte publié en 1978, chronique de ses nuits blanches dans un bar du quartier rouge de Hambourg. L’ouvrage, un huis clos en noir et blanc au grain éclaté, montre une humanité titubante, la gueule cassée par l’alcool, mais qui n’a pas dit adieu à l’amour. Dans cette nuit sans fin, marins, prostituées, dealers et travestis se galochent éperdument au son d’un juke-box, montrent leur cul, leurs seins, leurs tatouages, rient fort, s’adorent, et puis s’effondrent. Comme un peintre de la Nouvelle Objectivité allemande, Petersen orchestre cette ronde en laissant le désir crever la pellicule, sans tabou ni limite d’âge. Des décennies plus tard, le photographe, de retour chez lui en Suède, shoote les sien avec la même étincelle dans les yeux. Le temps ne compte plus. Love’s not dead.
Éd. Max Ström, Stockholm. • © Anders Petersen / Bokförlaget Max Ström 2009.
À gauche Gonzalo de las Cuevas, « Tears & Kiss. A Tribute to Roy Lichtenstein » (2020) ; à droite : Tyler Shields, « Lockdown » (2020)
N’embrassez plus qui vous voudrez
Sous le hashtag #covidartmuseum, des artistes confinés du monde entier se sont défoulés sur Instagram. L’Espagnol Gonzalo de las Cuevas n’a pas hésité à dissimuler un des plus célèbres lipsticks de l’histoire de l’art (Kiss V de Roy Lichtenstein, 1964) sous les teintes anesthésiantes de gants et de masques chirurgicaux. Même le très hollywoodien Tyler Shields, connu lui aussi pour ses bouches rouge shocking, a donné sa version d’un safe kiss dans un noir et blanc cinématographique triste à pleurer. À quand un #happyendmuseum ?
© Gonzalo de las Cuevas (@gonzalodelascuevas). © 2020 Tyler Shields.
Combo CK, Tintin Kissing, 2019
Une aventure inédite de Tintin
Son nom de scène est Combo CK, pour Culture Kidnapper. Particulièrement actif à Paris, Combo nous a offert l’été dernier une aventure inédite de Tintin : celle de sa liaison avec ce beardy Haddock ! Dernière-née de ses mille sabordages de la pop culture, cette fresque bouscule gentiment notre regard sur les icônes de notre jeunesse. Les allégations des tintinophiles sur les amours présumées du héros à la houpette et de son hôte célibataire à Moulinsart (sans parler de celles d’Hergé et de Tchang) nous avaient déjà mis sur la piste. Et parce qu’il est temps de grandir, Combo nous invite à réactualiser l’ensemble de nos petites mythologies. Boule le punk traîne dans la rue avec son chien Bill ; Riri, Fifi et Loulou taguent « Suck my Duck » sur les murs ; pendant que Panoramix prépare une potion magique au bon goût de cannabix… La littérature jeunesse façon bachi-bouzouk !
Fresque rue des Petits Carreaux, à Paris. • © Combo.
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Sculpture extraconjugale
Né en 1956 à Wuhan, Wang Du s’est réfugié en France en 1990, après les événements de Tiananmen qui lui valurent neuf mois de prison. Puisant le plus souvent ses références dans les mass media ou la culture populaire, l’ex-dissident s’est emparé ici du Baiser de Rodin et en livre une version dévoyée à observer sous tous les angles pour en saisir le sens. Ce groupe sculpté de trois personnages, dont la blancheur immaculée a plus à voir avec la peinture industrielle qu’avec la noblesse du marbre, est en réalité inspirée d’une scène du film Locataires réalisé par le Sud-Coréen Kim Ki-duk. « Cette image, dit Wang Du, montre une constellation hybride entre trahison et loyauté, entre sacré et profane, entre romantisme et réalisme ». Entre un mari et un amant invisible, ajouteraient sans doute plus prosaïquement les cinéphiles…