La foule devant “la Joconde” de Léonard de Vinci au Louvre
© Bertrand Gardel / hemis
Sa place actuelle est pourtant prestigieuse : la salle des États, où elle trône depuis 1966 au côté de précieuses peintures vénitiennes du XVIe siècle, est la plus vaste du Louvre, et se situe à deux pas de la Grande Galerie, qui regorge de chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne. Mais dans ce grand espace, la Joconde apparaît petite et lointaine. Son sourire imperturbable s’efface en arrière-plan de la foule et des cordons de file d’attente, qui serpentent comme devant une attraction de Disneyland…
Arrivé tant bien que mal devant l’ultime barrière, la voilà encore distante, inaccessible, presque illisible derrière la vitre de son caisson blindé. S’il est une chose sur laquelle s’accordent les visiteurs du Louvre, c’est que la présentation actuelle de cette star planétaire est plus que frustrante. Au point qu’elle a été élue en 2024 « chef-d’œuvre le plus décevant du monde » par les participants d’un sondage…
« La contempler relève désormais du parcours d’obstacle. Même lorsque l’on arrive devant le Saint Graal, à plusieurs mètres de sa caisse blindée, il est bien difficile de pouvoir l’admirer vraiment avant d’être délogé par ceux qui vous suivent », déplore Didier Rykner, directeur de la rédaction de La Tribune de l’Art, dans une tribune publiée sur le site du JDD en mai dernier. Même les autres œuvres accrochées dans la salle, comme La Femme au miroir et La Vierge au lapin de Titien, ou Les Noces de Cana de Véronèse – la plus grande peinture du musée située juste en face d’elle – en pâtissent. « La concentration de visiteurs dans la salle des États où elle est conservée est telle qu’elle engorge complètement les alentours », rappelle le spécialiste. Ce dernier, pour qui « la solution ne pouvait passer que par un déplacement de l’œuvre à un endroit qui lui serait dédié », se réjouit donc de la décision présidentielle.
La Joconde bénéficierait donc d’un espace spécifiquement conçu pour elle – dans l’un des carrés vacants situés sous la cour Carrée, comme l’ont révélé les modélisations 3D produites par Chatillon Architectes – d’une surface de 2 000 m², a précisé Laurence des Cars, présidente du musée, dans une interview au journal Le Monde publiée le 5 février ; soit près de trois fois les 700 m² partagés actuellement dans la salle des États.
La Colonnade de Perrault au Louvre, où serait aménagée une nouvelle entrée, derrière laquelle se trouverait sous la Cour Carrée, la salle dédiée à la Joconde, 2025
Extrait de la vidéo de présentation et des modélisations 3D des futurs aménagements du nouveau Louvre par Chatillon Architectes • © Louvre
« Actuellement, chaque visiteur consacre 33 secondes en moyenne à la Joconde. »
François Mairesse
Mais l’isolement de la Joconde entraînera-t-il nécessairement un meilleur confort de visite et une expérience plus intime ? « Il n’est pas sûr que le problème de gestion de flux soit résolu. Tout dépend de la façon dont les choses seront organisées », tempère le muséologue François Mairesse, professeur de muséologie à l’Université Sorbonne Nouvelle, titulaire de la chaire UNESCO pour l’étude de la diversité muséale et son évolution, et auteur de Voir la Joconde, approches muséologiques (2014, L’Harmattan). En effet, malgré une salle et un billet d’entrée dédiés, il faut jouer des coudes pour admirer les détails du retable de l’Agneau mystique des frères Van Eyck dans la cathédrale Saint-Bavon de Gand, ou pour s’approcher du Livre de Kells, célèbre manuscrit celtique du IXe siècle exposé dans la bibliothèque du Trinity College de Dublin.
« Le Louvre est face à un paradoxe : il cherche à améliorer l’expérience de visite mais doit aussi répondre à des impératifs économiques. »
François Mairesse
« Quelle que soit la localisation de la Joconde dans le Louvre, la seule manière de permettre sa contemplation confortable serait de limiter le nombre de personnes par un système de jauge en amont », tranche le blogueur et lanceur d’alerte Bernard Hasquenoph, fondateur du site Louvre pour tous. Une jauge laissant entrer quelques personnes pour un temps donné avait d’ailleurs été instaurée lors de l’exposition de la Joconde en 1974 (son dernier voyage) au musée national de Tokyo, où un tapis roulant avait même été installé pour gérer le flux. Mais ce système sera-t-il mis en place de façon permanente au Louvre ? Rien n’est moins sûr…
De nombreux visiteurs se pressent chaque minute afin de voir la célèbre Joconde au musée du Louvre, 2024
© Sipa
« Une jauge pour permettre un tête-à-tête intime et chronométré avec la Joconde ? Ça n’existera jamais ! », s’exclame François Mairesse. « Ce ne serait financièrement pas rentable, car cela réduirait drastiquement le nombre d’entrées par jour. Il faudrait faire payer très cher les visiteurs, ce qui irait à l’encontre de la volonté du Louvre d’œuvrer pour l’inclusion et la démocratisation de l’art », poursuit-il.
La salle des États Généraux lors de la réouverture du Louvre après la pandémie de Covid 19, 2021
© Bertrand Gardel / hemis
« Même si on laisse entrer 20 personnes pendant quelques minutes, et qu’on allonge les horaires d’ouverture, cela réduirait trop le nombre d’entrées. Le Louvre est face à un paradoxe : il cherche à améliorer l’expérience de visite mais doit aussi répondre à des impératifs économiques. Il reste engagé dans une course permanente au nombre de visiteurs, qui se trouve même relancée par la nécessité d’amortir le coût du projet. Donc, à mon sens, le problème de la contemplation ne sera pas résolu », conclut le spécialiste, pour qui « ce projet est surtout un moyen pour le Louvre de faire passer un ensemble de travaux moins glamour, et de répondre à des impératifs économiques et politiques – l’envie de la présidente du musée Laurence des Cars de laisser sa marque ».
L’opération permettrait cependant d’améliorer considérablement la médiation qui entoure la Joconde. Au lieu d’un simple cartel, l’œuvre bénéficierait d’une petite exposition dédiée, dans l’esprit de « La Joconde immersive » présentée en 2022 au Palais de la Bourse de Marseille, ou de l’exposition conçue en 2003 par Umberto Eco autour de la Vénus d’Urbin au Palais des beaux-arts de Bruxelles. Dotée d’un préambule explicatif, l’œuvre sera accrochée au côté « d’autres réalisations de Léonard, ou d’œuvres permettant de mieux comprendre son histoire », précise un reportage diffusé sur TF1.
Un plus appréciable pour un tableau dont la célébrité éclipse le contexte historique, et sur lequel circulent de nombreuses légendes farfelues. « Ce serait une bonne chose, car il n’y a actuellement rien dans la salle des États pour l’expliquer », acquiesce François Mairesse. « Même si beaucoup d’autres œuvres du Louvre le mériteraient tout autant, développer un parcours dédié permettrait de mieux la contextualiser. Actuellement, chaque visiteur consacre 33 secondes en moyenne à la Joconde. Là, ce temps sera rallongé ».
Exposition « La Joconde immersive » à Marseille avec la scénographie de Sylvain Roca, 2022
© Photo Claude Almodovar pour le GPI, 2022
Mais couper la Joconde du département des peintures italiennes, en la reléguant dans un bunker souterrain aussi éloigné ne risque-t-il pas d’entériner sa starification, qui la transforme en attraction inaccessible et dépourvue de sens ? « C’est le problème majeur posé par ce projet », confirme François Mairesse. « La Joconde n’est pas forcément la plus belle ou la plus intéressante des œuvres du Louvre. Sa popularité, alimentée notamment par son vol sensationnel de 1911, s’aligne sur la logique du star-système, avec sa part d’absurde et ses conséquences nuisibles, qui vont se retrouver accentuées à l’extrême ».
« La surtaxer, c’est pénaliser tout le monde. Il y a une contradiction entre cet ajout d’un nouveau billet, et leur discours sur la démocratisation de l’art. »
Bernard Hasquenoph.
Un avis que partage Bernard Hasquenoph, pour qui « tout dans ce projet est problématique ». « Isoler complètement la Joconde, l’extraire de son contexte qu’est le département de peinture italienne, et ne pas l’utiliser pour amener les visiteurs à s’intéresser à autre chose, c’est un constat d’échec, une défaite de muséologie », déplore le blogueur. Les visiteurs vont se dire ‘Bon, je commence par la Joconde, comme ça je serai débarrassé’. C’est triste. Elle aurait très bien pu être isolée dans une salle du département italien, avec une jauge contrôlée à l’entrée. Et pourquoi l’enterrer en sous-sol, alors qu’on est dans un beau palais ? Je trouve l’idée affreuse, sans parler du fait que l’emplacement choisi se trouve en zone inondable… ».
Et si ce dispositif du billet dédié poussait certains à ne venir que pour la Joconde, sans visiter le reste du musée ? Cet écueil a déjà été anticipé : le billet pour la Joconde ne pourra être pris qu’en complément du billet général. En revanche, le prix des deux billets cumulés pourrait décourager certains d’aller voir Mona Lisa, qui finirait par n’être plus visitée que par des touristes étrangers. « La surtaxer, c’est pénaliser tout le monde. Il y a une contradiction entre cet ajout d’un nouveau billet, et leur discours sur la démocratisation de l’art », regrette Bernard Hasquenoph.
Quoi qu’il en soit, la Joconde serait pratiquement la seule œuvre au monde à bénéficier d’un tel traitement. Car les œuvres les plus célèbres – qu’il s’agisse de la Ronde de nuit de Rembrandt au Rijksmuseum, du buste de Néfertiti au Neues Museum de Berlin, du retable du Jugement dernier de Rogier van der Weyden aux hospices de Beaune, du Jardin des délices de Jérôme Bosch au musée du Prado de Madrid, ou du Baiser de Gustav Klimt au Belvédère de Vienne – sont certes mises en valeur dans des salles privilégiées, mais sans billet dédié et en communication fluide avec le reste du parcours muséal.
Le cas de l’Agneau mystique, situé dans une cathédrale, est différent, tout comme celui de la Cène de Léonard, qui a été conçue dans son église milanaise comme une œuvre isolée. Les momies royales du musée du Caire sont quant à elles présentées à part avec un billet spécial pour une raison bien spécifique : la révérence vis-à-vis de ces restes humains exhumés, dont les Égyptiens restent à distance, et que seuls les touristes étrangers viennent visiter. Ces rares œuvres isolées ont toutes un point commun : leur statut sacré… Dont se rapproche par certains aspects la Joconde, devenue une icône de l’histoire de l’art. Cette sacralisation est-elle toutefois légitime ?
Reste enfin la question de l’agencement et de l’aspect esthétique de la nouvelle présentation de la Joconde. Cet espace sera-t-il classique, ou comportera-t-il des innovations muséographiques à la hauteur de la célébrité de l’œuvre ? « Il est encore trop tôt pour entrer dans les détails », nous rétorque le Louvre. La fin du chantier n’étant pas prévue avant au moins six ans, il va falloir s’armer de patience…
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