Si au cinéma, les caméos sont légion, ils le sont aussi en peinture ! En effet, nombreux sont les artistes qui, depuis la Renaissance, se sont représentés dans leurs propres tableaux, comme les témoins discret d’une scène spectaculaire, voire comme protagonistes !
Vélasquez dans les Ménines, Véronèse dans les Noces de Cana… Si certains de ces autoportraits cachés sont restés célèbres, d’autres sont en revanche plus délicats à débusquer. Prêts à relever le défi ?
Si vous avez un doute sur la personne, scrutez donc son bonnet rouge : vous y lirez, brodé en lettres d’or, le nom de Benozzo Gozzoli (1420–1497). L’artiste à l’air circonspect est venu, comme la foule massée autour de lui, admirer la procession des Rois mages… Une luxueuse parade que l’artiste a peint dans une chapelle du palais florentin de Cosme de Médicis (qui figure, lui aussi, parmi les spectateurs !). Par cet autoportrait, surmonté de la mention « opus benotii » (« l’œuvre de Benozzo »), Gozzoli affirme haut et fort son statut d’artiste.
Benozzo Gozzoli, Procession des Rois mages, 1459-1460
Fresque du mur Est de la chapelle des Mages, du Palazzo Medici-Riccardi, Florence • Coll. Palazzo Medici-Riccardi, Florence • © akg-images / Orsi Battaglini
Figure incontournable des primitifs flamands, Hans Memling (1435/40–1495) était aussi doté d’un goût certain pour l’autodérision. En témoigne cette Adoration des Rois mages – thème ô combien présent dans l’iconographie chrétienne –, à laquelle l’artiste assiste d’une bien drôle de manière. Resté à l’extérieur de l’étable, Memling s’accroche au rebord d’une fenêtre à travers laquelle il glisse sa tête ! Le peintre se met ici dans la peau du spectateur qui, non content d’être convié aux premières loges de l’événement, se fait aussi voyeur.
Hans Memling, L’Adoration des Rois mages [panneau central], vers 1470
Huile sur bois • 95 x 145 cm • Coll. musée du Prado, Madrid • © akg-images
Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, entre 1614 à 1620
Huile sur toile • 1,99 × 1,62 m • Coll. Galerie des Offices, Florence • © Wikimedia Commons
Éminente peintre de la Renaissance, maîtresse absolue du clair-obscur caravagesque, Artemisia Gentileschi (1593–1653) s’attaque ici à un mythe omniprésent en histoire de l’art : la décapitation, par la belle et courageuse Judith, de l’impitoyable Holopherne, général ayant ordonné le siège de la ville juive de Béthulie. Si l’artiste a fait le choix de se représenter en Judith, elle a aussi prêté au soldat en fâcheuse posture les traits de son maître, le peintre Agostino Tassi. Un choix loin d’être anodin puisque ce dernier fut, quelques temps plus tôt, reconnu coupable du viol de la jeune Artemisia… Cette œuvre sanglante incarne-t-elle la vengeance symbolique de l’artiste envers son agresseur ? Aujourd’hui encore, cette thèse fait débat chez les historiens.
Le Greco, L’Enterrement du comte d’Orgaz, vers 1586–1588
Huile sur toile • 4,8 × 3,6 m • Église Santo Tomé, Tolède • © Wikimedia Commons
Perdu au beau milieu d’une foule compacte, en pleine dévotion, un homme regarde le spectateur fixement… Il s’agit bien sûr de Greco (1541–1614), qui s’est ici représenté en témoin (à la mine imperturbable) de l’enterrement d’un certain comte d’Orgaz, un notable originaire de Tolède. Monumentale, cette œuvre commémore l’événement qui s’est déroulé au XIVe siècle, et lors duquel, selon la légende, seraient apparus plusieurs saints. Deux registres se confondent ici : les mondes terrestre et céleste, qui se rejoignent en une apothéose quasi mystique.
Diego Vélasquez, Les Ménines, 1656–1657
Huile sur toile • 3,2 × 2,76 m • Coll. Musée du Prado, Madrid • © Wikimedia Commons
C’est sans doute l’un des portraits de famille les plus célèbres de l’histoire de l’art. Aussi mystérieuse qu’abondamment commentée, cette grande composition met en scène l’infante Marguerite entourée de ses demoiselles d’honneur (les fameuses « ménines »). La fillette blonde est figurée en pleine séance de pose dans l’atelier de l’artiste officiel de la cour de Philippe IV : Vélasquez ((1599–1660) ! Le peintre se représente ici avec tous ses attributs d’artiste puissant et respecté – sa palette bien sûr, mais aussi la croix de l’ordre de Santiago (un ordre honorifique en Espagne et au Portugal). Les historiens ont repéré dans la toile des citations d’autres artistes célèbres, notamment des reproductions de scènes mythologiques peintes par Rubens et Jordaens.
Paul Véronèse, Les Noces de Cana, 1563
Huile sur toile • 6,77 × 9,94 m • Coll. musée du Louvre, Paris • © Wikimedia Commons
Chef-d’œuvre du Louvre, les Noces de Cana, qui mesure près de dix mètres de long, est aussi le plus grand tableau du musée ! Véronèse (1528–1588) met ici en scène le premier miracle du Christ : l’eau changée en vin. Au premier plan de cette scène saturée de détails, digne d’un décor de théâtre, un œil avisé aura sans doute reconnu le peintre grimé en joueur de viole de gambe et entouré d’artistes qu’il admirait particulièrement : Titien, Bassano et le poète Pierre l’Arétin !
Jean-Auguste-Dominique Ingres, Jeanne d’Arc au sacre du roi Charles VII, 1854
Huile sur toile • 2,34 × 1,63 m • Coll. musée du Louvre, Paris • © Wikimedia Commons
Héroïne médiévale, Jeanne d’Arc connaît un retour en grâce au XIXe siècle, notamment sous le pinceau des peintres. En témoigne cette grande composition de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780–1860), qui mêle les styles néoclassique et troubadour. La jeune femme, qui assiste au couronnement du roi Charles VII, apparaît de plain-pied, vêtue d’une épaisse armure de chevalier. À gauche, le peintre a pris soin de représenter l’aumônier de Jeanne, le moine Jean Pasquerel, entouré de trois pages… Ainsi que lui-même, tapi dans l’ombre en tenue d’écuyer !
James Ensor, Les cuisiniers dangereux, 1896
Huile sur panneau • 38 × 46 cm • © Wikimedia Commons
Vous reprendrez bien un petit morceau de James Ensor (1860–1949) ? L’artiste belge rejoue ici une scène incontournable de l’histoire de l’art, qu’il transpose dans un restaurant : la présentation au roi Hérode de la tête de saint Jean-Baptiste par la belle Salomé. Mais ici, la malheureuse victime n’est autre que le peintre lui-même ! Réunis autour d’une table, une serviette autour du cou, les critiques – artistiques et non gastronomiques – goûtant peu l’art d’Ensor, s’apprêtent à ne faire qu’une bouchée du pauvre artiste.
Diego Rivera, Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central, 1947
Fresque • 15,6 m × 4,7 m • Coll. Museo Mural Diego Rivera, Mexico • © Wikimedia Commons
Longue de quinze mètres, cette peinture murale haute en couleur signée Diego Rivera (1886–1957) rassemble quelques-uns des plus importants personnages de l’histoire et de la culture populaire du Mexique dans un jardin public de Mexico, à l’image du révolutionnaire Emiliano Zapata et de la Calavera Catrina, reine de la fête des morts. Au beau milieu de cette foule bigarrée, on reconnaît aisément l’artiste (qui se représente sous les traits d’un enfant), accompagné de son épouse Frida Kahlo, elle aussi célèbre pour ses nombreux autoportraits cathartiques.
Max Ernst, Au Rendez-vous des Amis, 1922
Huile sur toile • 130 × 195 cm • Coll. Museum Ludwig, Cologne • © Max Ernst, ADAGP Paris 2023 / Bridgeman Images
Bienvenue Au rendez-vous des amis, et des artistes ! En 1922, Max Ernst (1891–1976) immortalise dans un paysage lunaire les débuts de l’aventure surréaliste, réunissant sur la toile quelques-unes de ses principales figures : André Breton, Paul Éluard, Giorgio de Chirico, Robert Desnos… Plusieurs personnalités historiques participent aussi à cette réunion, à l’image de l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski, sur les genoux duquel est assis Max Ernst lui-même, occupé, semble-t-il, à lui caresser la barbe !
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