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Agata Ingarden, apôtre d’un monde mutant

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Publié le , mis à jour le
Face à la catastrophe écologique, Agata Ingarden ne se contente pas de lancer l’alerte. Du haut de ses 25 ans, cette jeune diplômée des Beaux-Arts de Paris invente de nouveaux mondes, envahis de caramel mou, de papillons cristallisés et d’insectes mécaniques. Immersion dans un univers spéculatif et futuriste qui sera invité à l’automne au Palais de Tokyo pour l’exposition collective « Futur, ancien, fugitif ».
Agata Ingarden dans son atelier dans l’usine Christofle à Saint-Denis
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Agata Ingarden dans son atelier dans l’usine Christofle à Saint-Denis, 2019

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Photo Maurine Tric

C’est une machine malade, obèse et complètement junkie. Sa came ? Les métaux rares, engrais, pétrole et autres ressources naturelles ou transformées. Cette machine est en déni total d’intoxication. Elle est inconsciente des ravages qu’elle provoque sur son propre système, sur ses propres organes, les sols, l’air, les espèces… Cette machine ? La société occidentale.

Les symptômes de la déliquescence de l’écosystème terrestre hantent et obsèdent Agata Ingarden. Pour les conjurer, cette artiste fraîchement diplômée des Beaux-Arts de Paris s’évertue ainsi à leur donner forme : en l’occurrence, celle de « gros cocons en caramel », dit-elle. Ils sont noirs comme du pétrole, saturés de sucre à en vomir et dégoulinants comme une scène de crime.

Depuis 2016, ils colonisent les sculptures de l’artiste : ils s’agrippent à des structures en métaux soudés, s’accrochent aux parois d’un ascenseur et se dressent même au dessus d’un fauteuil bourgeois. Difficile de ne pas penser aux tumeurs que l’artiste Alina Szapocznikow sculptait dans les années 1960 quand on lui découvrit un cancer… Sauf qu’avec Agata, le cancer est généralisé, planétaire. Et il se répand. Le caramel tache la moquette et les sols d’exposition. Il prend la poussière, se cristallise et se liquéfie pour se figer à nouveau.

Vue de l’exposition « Sweaty hands » à la galerie EXO EXO, Paris
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Vue de l’exposition « Sweaty hands » à la galerie EXO EXO, Paris, 2017

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© Agata Ingarden

« Il faut réapprendre à prêter attention aux subtils changements des matières. C’est de cette façon, progressivement, que l’homme a posé son empreinte toxique sur la planète. »

« Je me dis souvent que mes œuvres fonctionnent comme des indicateurs de changement, comme des horloges », raconte l’artiste, qui fera partie à l’automne prochain de l’exposition sur la scène française au Palais de Tokyo, « Futur, ancien, fugitif ». «  J’aime que mes installations réagissent ainsi en temps réel et se transforment lentement. Aujourd’hui, nous sommes assaillis d’images et d’informations. Tout va très vite et il faut réapprendre à prêter attention aux subtils changements des matières. C’est de cette façon, progressivement, que l’homme a posé son empreinte toxique sur la planète. Ce qui m’intéresse, c’est le temps géologique. C’est lui qui caractérise l’Anthropocène, cette ère dans laquelle nous sommes entrés et où l’homme est devenu une force destructrice. »

Vue de l’atelier d’Agata Ingarden / Vue de l’exposition d’Agata Ingarden et Motoko Ishibashi, « Rachel Is » à la galerie PACT, Paris
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Vue de l’atelier d’Agata Ingarden / Vue de l’exposition d’Agata Ingarden et Motoko Ishibashi, « Rachel Is » à la galerie PACT, Paris, 2019

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Photo Maurine Tric. Photo Gregory Copitet / PACT

Le monde va mal et jusque là, en effet, le tableau paraît peu réjouissant. Exposées dans la galerie londonienne Soft Opening, à Paris à la galerie Sans Titre (2016) ou, plus récemment, à la galerie PACT, les sculptures vivantes d’Agata Ingarden ont le visage d’une planète qui souffre sous les coups d’un capitalisme gore. Mais le geste de l’artiste est moins un acte de résignation ou la description d’une apocalypse inéluctable : il intensifie les processus de déclin pour en faire le terreau d’une re-génération. Car Agata est une ouvrière des temps nouveaux. Ses sculptures donnent à voir les interactions en réseaux qui agitent le vivant, l’inerte, l’humain et le non-humain. Elles posent le décor de nouveaux espaces de vie : des environnements survivants où l’artiste ne dompte ni ne contrôle les matières et les éléments, mais en est le facilitateur.

Agata Ingarden dans son atelier dans l’usine Christofle à Saint-Denis
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Agata Ingarden dans son atelier dans l’usine Christofle à Saint-Denis, 2019

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Photo Maurine Tric

L’univers d’Agata Ingarden est truffé d’abeilles artificielles, de papillons cristallisés dans du sel, de crabes millénaires et d’huîtres, « un symbole de fertilité », explique-t-elle. Tous les éléments s’agrègent, sont reliés par des tuyaux, se contaminent ou communiquent symboliquement. « Les éléments qui composent mes sculptures sont comme des caméléons et prennent souvent l’apparence de substances qui leur sont étrangères. Des matières artificielles imitent des éléments naturels et vice versa. » Des miroirs sans tain représentent ainsi des ailes d’insectes. Des papillons se confondent avec des panneaux acoustiques. Des troncs de bois sont recouverts de peinture de carrosserie. « Ça m’intéresse de démanteler l’unicité des corps, de montrer qu’ils sont perméables. Les végétaux changent d’apparence sous l’action des substances toxiques qu’ils ingèrent dans l’air et dans le sol. Nos corps humains sont eux recouverts de champignons, remplis de bactéries. À partir de quand un corps humain n’est-il plus humain ? »

Vue de l’atelier dans l’usine Christofle à Saint-Denis
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Vue de l’atelier dans l’usine Christofle à Saint-Denis, 2019

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Photo Maurine Tric

Dans l’atelier de l’artiste trône un immense schéma permettant de saisir toute la mesure des processus ici à l’œuvre. Rattachés à des concepts (muscle, mort, cloud, bitcoin, respiration, mer, humeur, vagin…), des pictogrammes y symbolisent des objets mutants ou matières : pierres, écrans, amphores, cocons, contenants, robinets… Ils sont reliés par des flèches représentant des mécanismes de digestion, de contamination, de pollinisation… Agata Ingarden décrit ses installations comme des « machines transformatrices ou systèmes de digestion », et on la croit sur parole. L’interconnexion est ici la règle et l’intelligence collective, le principe directeur. Car le monde de demain est abîmé, mais il renaît déjà de ses cendres. Avec ou sans les humains.

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Futur, ancien, fugitif

Du 16 octobre 2019 au 5 janvier 2020

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