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De haut en bas : Tableaux-écritures pour la façade du Conservatoire national de musique et de l’école d’art de Blois (1995) par Ben ; Sans titre (1999) de Franck Scurti ; la Joconde (1880) selon Jules-Auguste Sage et la Foule (1964) de Michel Journiac.
© Julie Biancardini / Cnap
Comment se faire à la fois fourmi, archéologue, chercheur d’or, urgentiste et technicien de surface ? Tel est le défi du Cnap, Centre national des arts plastiques, qui vient de se lancer dans un projet titanesque : le chantier de ses collections. Ou comment déménager un trésor constitué de 105 000 œuvres, des réserves actuelles de La Défense (92) vers le nouveau bâtiment de Pantin (93), d’ici fin 2024. Dans les trois années à venir, la discrète institution promet de « traiter » pas moins de 37 000 œuvres. « C’est une ambition folle, et une chance extraordinaire de faire la photographie à l’instant T de nos réserves, et d’en penser la conservation de façon optimisée, résume Béatrice Salmon, sa directrice depuis 2019. En plus d’une mise au cordeau de ce qu’on a entre nos murs, c’est aussi l’occasion de potentielles redécouvertes. » Dotée de 3,8 millions de budget, une équipe d’une vingtaine de personnes a rejoint l’établissement pour mener à bien cette mission.
Dépoussiérage d’une peinture de Roger-Edgar Gillet (le Narcissisme de groupe, 1974) par Manon Piquet, technicienne de conservation.
© Patricia Lecomte / Cnap
« Le paysage des réserves change en permanence, on ne le reconnaît jamais. D’autant plus que le rangement n’est pas chronologique, mais se fait en fonction des entrées et sorties des œuvres, qui n’ont pas d’espace dédié. »
Aude Bodet
Un état des lieux, tout d’abord, pour lequel il faut remonter jusqu’à la Révolution française. L’institution se constitue dès 1791, musée sans murs destiné à soutenir la jeune création. Au fil du XIXe siècle, les achats se font au gré des salons, mais aussi des commandes. Depuis le XXe siècle, des commissions d’acquisitions sont mises en place, poursuivant ce travail d’enrichissement du patrimoine national. Chaque année, 400 à 500 nouvelles œuvres entrent dans le sérail. « Soixante mille de nos 105 000 œuvres sont en dépôt, très éparpillées sur le territoire, énumère Béatrice Salmon. Quasiment aucune commune n’en est dépourvue : après que les églises ont été malmenées par la Révolution, il y a eu une volonté de remettre de l’art dans le moindre village. » En plus de ces dépôts historiques, 1 500 prêts et 500 dépôts sont effectués chaque année. D’abord installée dans les sous-sols du Grand Palais, puis dans ceux du Palais de Tokyo, l’institution a pris place depuis 1989 sous l’esplanade de La Défense. Une commande a été passée à François Morellet, ironique sculpture baptisée la Défonce, destinée à signaler l’existence de ces locaux à 90 % en sous-sol.
« Les collections ont alors été numérisées dans la toute nouvelle base vidéomuseum, commune à tous les musées, mais elles ont été installées là sans pointage précis au moment du déménagement », rappelle Aude Bodet, directrice de la collection. Et de poursuivre : « Le paysage des réserves change en permanence, on ne le reconnaît jamais. D’autant plus que le rangement n’est pas chronologique, mais se fait en fonction des entrées et sorties des œuvres, qui n’ont pas d’espace dédié. » Raison de plus pour lancer le chantier en cours, étape essentielle à la construction d’un lieu digne du XXIe siècle. Depuis vingt-quatre ans déjà, le Cnap s’investit dans le recollement de ses richesses à travers tout l’Hexagone.
Théodore Chassériau, Le Christ au jardin des Oliviers, 1840
Cette toile a été retrouvée dans une église de Bourgogne, lors de l’opération de recollement de la collection sur tout le territoire. Elle est désormais exposée au musée des Beaux-Arts de Lyon.
huile sur toile • 454 × 357 cm • Coll. Cnap (dépôt au musée des Beaux-Arts de Lyon) / © domaine public / Cnap / Photo Alain Basset / Musée des Beaux-Arts de Lyon
« C’est un travail, qui nécessite de se déplacer dans toutes les communes, ou dans les ministères, car une de nos missions est de contribuer à les décorer, explique Aude Bodet. Par exemple, à Marseille, nous avons envoyé trois personnes en une semaine. C’est dans ce cadre qu’un Christ aux jardins des Oliviers, de Théodore Chassériau, a été repéré dans une église de Bourgogne. » Il est depuis exposé au musée des Beaux-Arts de Lyon ; une autre œuvre a été proposée à l’église en échange. « La dispersion folle de la collection rendait ce travail abyssal, mais nous avons décidé de collaborer davantage avec les territoires, des communes aux Drac, afin d’être plus efficaces et plus écoresponsables, précise Béatrice Salmon. Longtemps, cette collection n’a pas été gérée dans le respect des règles muséographiques aujourd’hui en vigueur. L’histoire en est complexe, et bien sûr il y a des choses dont on ne retrouve pas trace. Mais pas tant que cela. Le recollement permet de reconstituer a posteriori un inventaire, grâce au travail dans les archives, et le nouveau chantier des collections arrive à point nommé pour parfaire cette remise aux normes. »
Une peinture d’Hélène Delprat (Bad Taste Night, 2007) en cours de nettoyage. L’ensemble des œuvres restera dans des caisses avant d’intégrer les nouvelles réserves de Pantin.
Coll. Centre national des arts plastiques (dépôt au musée du Louvre-Lens) / © Cnap / Photo Galerie Éric Dupont, Paris. © Patricia Lecomte / Cnap
Pour conduire à bien l’opération, trois groupements de professionnels ont été recrutés. Une équipe se charge de la manutention et de l’emballage ; une autre de la chaîne de traitement ; une dernière de la photographie. Spécialistes en conservation préventive, documentalistes, restaurateurs, régisseurs, photographes, emballeurs, transporteurs, tous fourmillent dans le dédale souterrain de La Défense. Anciennement restauratrice, et aujourd’hui consultante en conservation préventive, Frédérique Vincent est à la tête de l’équipe : « Le concept de chantier des collections a été mis en place pour les archives et les bibliothèques, puis il a été adapté aux musées. Le premier fut le Quai Branly, qui dut opérer la mise à niveau de deux musées différents, en termes de documentation, d’inventaire, de préservation sanitaire. Puis, nombre d’entre eux s’y sont mis, comme le musée de la Marine. À chaque fois, les objectifs diffèrent. » Dans le cas du Cnap ? « Il s’agit de permettre le déménagement dans un nouveau lieu où les conditions sanitaires seront optimales. S’assurer que la documentation est à jour, les œuvres identifiées, sécurisées, photographiées. »
Avant d’être emballées, les œuvres sont auscultées de près, comme cette aquarelle sur parchemin de Pierre-Joseph Redouté (Coupe de fruits, 1838), ici scrutée par Caroline Marchal et Alexandra Mauduit, restauratrices d’arts graphiques.
© Patricia Lecomte / Cnap
La méthodologie ? Sans concession. « Nous travaillons par typologie d’objets, pièce à pièce. Fin 2020, nous avons terminé les arts graphiques, et nous sommes aujourd’hui en train de traiter les objets. Six cents numéros d’inventaire, pour 900 items, car parfois pour un numéro d’inventaire, on peut avoir 100 éléments différents. » Ce sera ensuite le tour des textiles. Mais quel traitement leur fait-on donc subir, à ces œuvres ? Chacune est d’abord dépoussiérée, ce qui n’est pas une mince affaire : la poussière s’est immiscée partout à La Défense. Et il serait malencontreux d’amener ces souillures à Pantin, dont les réserves seront dotées d’une filtration d’air très efficace, en surpression.
« À terme, le Cnap aura une cartographie de ses collections, et pourra tout de suite voir les œuvres en parfaite condition, ou celles qui nécessitent une restauration urgente. »
Frédérique Vincent
L’œuvre fait ensuite l’objet d’un constat d’état. Elle est mesurée, pesée, étudiée sous toutes les coutures par des techniciens de conservation et des restaurateurs habitués à toutes les matières : arts graphiques, métal, bois, matériaux de synthèse, textile, peinture, photo, ou bien encore mousse, corail, nourriture, colibri naturalisé. Du fait de leur éclectisme, les collections du Cnap sont étonnantes, il faut s’attendre à tout. Si nécessaire, le restaurateur fait ensuite ses préconisations. « Comme nous touchons les œuvres, nous décelons toutes les altérations, ce qui nous permet de donner des conseils de conditionnement, raconte une restauratrice spécialisée en arts du feu, pierre et plâtre, en train de traiter des vitraux de Morellet. On réalise aussi de petites interventions urgentes : on déteste notamment les rubans adhésifs, et il y en a pas mal ! On les élimine systématiquement, car ils vieillissent et risquent de laisser des taches. » Pendant tout le processus, chaque œuvre est dotée d’une fiche qui la suit, où est mentionnée chaque micro-intervention. Un régisseur organise sa traçabilité.
« Pour l’instant, on intervient sur l’objet juste pour lui permettre de voyager, ce sont des opérations de conservation curative, résume Frédérique Vincent. S’il y a corrosion, on nettoie et on stabilise. De manière générale, on stabilise les dégradations. À terme, le Cnap aura une cartographie de ses collections, et pourra tout de suite voir les œuvres en parfaite condition, ou celles qui nécessitent une restauration urgente ». Les documentalistes prennent ensuite la relève, notant toutes les informations, les inscriptions, les sceaux et divers marquages. Ils interviennent sur la base de données pour vérifier les fiches, fournissent des précisions sur le dépoussiérage, et servent d’interface avec les conservateurs. « Par exemple, si tel objet n’a pas de numéro d’inventaire, on fait d’abord une recherche avec des mots-clés pour tenter de retrouver sa trace. Puis, on interroge le conservateur, explique l’un d’eux. On fait aussi des descriptifs techniques précis, car on connaît bien les matières et on peut ainsi enrichir la base d’informations nouvelles. » Aujourd’hui riche de 85 000 fiches, accessibles à tous, cette base sera à terme exhaustive.
Fernand Léger, Le Transport des forces, 1937
Fresque monumentale, allégorie du progrès industriel, commandée par l’État en 1936 afin d’orner le Palais de la Découverte. Elle pourrait bien y retourner une fois achevés les travaux du Grand Palais.
huile sur toile • 491 x 870 cm • Coll. Cnap (dépôt au Musée national Fernand Léger, Biot) / © Cnap / Photo Yves Chenot © ADAGP Paris 2021
Enfin, une fois toilettée, l’œuvre part en studio photo, pour en réaliser des images HD, avant de descendre vers la section emballage. Là encore, tout est millimétré. « D’habitude, on organise le transport sur le moment, ici c’est différent : faire attendre les œuvres trois ans, ça complique tout, résume un membre de l’équipe transport. Pour le conditionnement, on doit utiliser uniquement des mousses pérennes, et le moins possible de matériaux d’emballage. » Car une fois à Pantin, les caisses seront conservées pour y stocker certaines œuvres.
Écoresponsabilité, tous ont cette préoccupation en tête. Ainsi, des boîtes qui avaient été faites sur mesure, en polypropylène, pour le stockage en réserves, sont-elles gardées, mais renforcées de l’intérieur pour le transport, plutôt que d’être jetées. « Chaque étape est réfléchie. On a beaucoup de réunions pluridisciplinaires sur les choix de matériaux. Objet par objet. On réalise des caisses soignées faites pour durer. » Une fois emballé ? Direction une réserve externalisée. Quant aux pièces les plus fragiles, elles sont identifiées pour être transportées à part. « En un an, on a déjà traité 21 000 items, alors imaginez le nombre de mouvements quotidiens ! », s’enthousiasme Frédérique Vincent. De La Défense à Pantin, une vingtaine de kilomètres, mais toute une odyssée !
À lire
Les Flâneuses. Copies, appropriations, citations dans la collection du Centre national des arts plastiques
Par Francesca Zappia
Coéd. Shelter Press/Cnap • 540 p. • 25 €
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Dans la salle des épis des réserves du Cnap, à La Défense (92), les oeuvres sont stockées sur des grilles posées sur rails.