Homard breton, Homarus gammarus, Eclaté à la Beauchêne
Carapace, laiton • 60 x 40 x 25 cm • Photo Marion Saupin / © lathanatotheque
Nephrops norvegicus, chondracris rosea, charybdis feriata… À lire les noms des espèces qui sont passées entre ces murs, on se croirait dans un museum d’histoire naturelle. Pourtant, nous voilà bien au cœur de la Normandie, à Bernay, dans l’atelier de Marion Arbona et de Guillaume Viel.
Depuis la rue bordée de maisons à colombages, impossible d’imaginer ce qui se cache derrière cette petite porte en verre fumé. Lorsque celle-ci s’ouvre, on pénètre dans un univers hors du temps pareil à un improbable cabinet de curiosités peuplé de crustacés, d’insectes et même de coquillages en tous genres. Dans cette fabuleuse wunderkammer (ou « chambre des merveilles »), le couple donne vie à d’étonnantes créations, fragiles et luxueuses, inspirées de la taxidermie et de la joaillerie.
Guillaume Viel et Marion Arbona
Photo Marion Saupin / © lathanatotheque
Tout a commencé il y a un peu plus de trois ans. Diplômée des Arts décoratifs, Marion Arbona, qui est illustratrice, est intriguée par les éclatés à la Beauchêne – ces présentations de crustacés ou d’insectes naturalisés qui peuplent les musées. Entre deux projets, elle se lance dans la réalisation d’un premier crabe au beau milieu de son appartement parisien. « Il était franchement moche, mais j’ai de la sympathie pour lui », reconnaît-elle. Pas de quoi la décourager : elle peaufine sa technique, notamment grâce à Guillaume Viel, qui bientôt la rejoint dans l’aventure. Joaillier de formation, il met à disposition son matériel et livre ses conseils. La Thanatothèque est née !
Depuis lors, le couple remet au goût du jour la technique des « éclatés », inventée au début du XIXe siècle par l’anatomiste et chirurgien Edmé-Pierre de Beauchêne, qui consiste à démonter un squelette en séparant les différents os. Ceux-ci sont ensuite remontés sur des tiges métalliques de façon à faciliter l’étude anatomique sans dénaturer la structure de l’ensemble. D’abord appliqué aux crânes, ce procédé scientifique a ensuite été utilisé pour l’étude des insectes et des crustacés.
Langouste, Panulirus elephas, Eclaté à la Beauchêne
Carapace, laiton • 60 × 40 × 25 cm • © lathanatotheque
« Lorsqu’on manipule une grosse bestiole, la difficulté est de faire une armature suffisamment solide pour supporter le poids de la carapace. En revanche, plus elle est petite, plus il faut faire preuve de minutie. »
« On fait de la taxidermie en respectant l’intégrité de l’animal », insiste Marion Arbona qui défend une approche scientifique et éthique. Attentif à la provenance des espèces qu’il manipule, le duo se fournit auprès de poissonneries pour les crustacés, mais aussi dans les salles de vente où il furète des collections d’insectes. « Ils sont morts depuis longtemps et des gens veulent s’en débarrasser. Nous, on cherche à les valoriser », expliquent-ils. Certaines espèces particulièrement impressionnantes proviennent quant à elles d’Asie, où leur fournisseur débusque sur les marchés aux poissons des spécimens exceptionnels par leur taille ou leurs couleurs.
Lorsque les crustacés leur parviennent, ils ont déjà été « vidés ». Ne reste que leur carapace qui a été séchée, et qu’il faut ensuite minutieusement disséquer, parfois en plus d’une centaine d’éléments. « Il faut savoir qu’un crustacé séché devient terne. Une étape très importante de notre travail consiste donc à lui redonner ses couleurs. Chaque espèce est entièrement repeinte de façon naturaliste », explique Marion Arbona. Vient ensuite la réalisation de l’armature sur mesure, en laiton et soudée à l’argent – une technique empruntée à la joaillerie conférant à chacune de leurs créations l’allure d’étonnants bijoux qui semblent léviter dans leur globe en verre…
Criquet, Chondracris rosea, Eclaté à la Beauchêne
Carapace, laiton • 18 × 16 × 13 cm • © lathanatotheque
Le spécimen le plus fou qui soit passé entre leurs mains ? Le couple hésite ; sans doute un crabe de Tasmanie, dont l’une des pinces mesurait plus de 40 centimètres, ou un bathynome, « un crustacé qui ressemble à un cloporte géant ». À moins que ce ne soit ce minuscule chrysina doré, ou encore cette « langouste rose Barbie ». En fait, « tout animal est un peu fou », concède Marion Arbona. Qu’il s’agisse d’un gros homard bleu ou d’un insecte de deux centimètres, la technique reste la même, c’est la difficulté qui change : « Lorsqu’on manipule une grosse bestiole, la difficulté est de faire une armature suffisamment solide pour supporter le poids de la carapace. En revanche, plus elle est petite, plus il faut faire preuve de minutie dans l’assemblage des tous petits éléments. ».
« Il faut des nerfs d’acier ! », abonde Guillaume Viel. Le travail est long, aussi minutieux que fastidieux. Il leur faut ainsi parfois plus de 20 minutes pour réussir à faire tenir un morceau d’insecte quasi microscopique sur un fil aussi fin qu’un cheveu. Les plus grosses pièces peuvent quant à elles nécessiter presque deux mois de travail, dont quelque 15 jours de peinture. « On pioche dans tous les corps de métiers : l’horlogerie, la joaillerie, la chirurgie… », note Guillaume, qui manipule autant la loupe binoculaire que des scalpels, « et même un gros chalumeau de plombier ». Comment qualifier leur activité ? Le duo parle de « taxidermie-joaillerie » : « Le bijoutier sertit des pierres précieuses, nous, on sertit un animal sur sa structure. »
Guillaume Viel et Marion Arbona travaillant sur des éclatés à la Beauchêne
Photo Marion Saupin / © lathanatotheque
Particulièrement prisées des collectionneurs, leurs créations sont aujourd’hui vendues en France, aux Pays-Bas ou aux États-Unis. À Paris, elles ont rejoint les trésors de Deyrolle, institution parisienne mythique peuplée d’une improbable faune naturalisée. Le couple travaille aussi régulièrement avec des institutions comme le muséum de Grenoble ou celui de Bordeaux. Fascinés par la beauté obsédante des illustrations de biologistes du XIXe siècle comme celles d’Ernst Haeckel, Marion Arbona et Guillaume Viel revendiquent leur hybridité en alliant la démarche scientifique à la célébration de la beauté de la nature, sous toutes ses formes et ses couleurs, toujours dans le respect et l’amour du vivant – et ce par-delà la mort.
La Thanatothèque
Plus d’informations sur le site de la Thanatothèque
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