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Reportage

Dans l’atelier de l’artiste chercheur Julian Charrière, exposé bientôt au Palais de Tokyo

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Publié le , mis à jour le
Arpenter des zones irradiées, escalader des icebergs fatigués, écouter les entrailles de la terre : l’artiste chercheur Julian Charrière explore la nature et s’y confronte pour en restituer les blessures, les murmures et les pleurs, montrant la vérité de la planète à l’heure de l’anthropocène. Rencontre à Berlin dans son atelier, avant un solo show en octobre au Palais de Tokyo, à Paris.
Julian Charrière, And Beneath It All Flows Liquid Fire
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Julian Charrière, And Beneath It All Flows Liquid Fire, 2019

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Exposée à Lille dans « Novacène » en 2022 et à la galerie Perrotin dans « Panchronic Gardens » en 2024, cette œuvre vidéo a été au cœur d’un scandale de plagiat lorsque, pour sa collection automne-hiver 2023, la marque Zadig & Voltaire a diffusé dans sa campagne publicitaire une image très similaire de fontaine en feu.

vidéo • © Julian Charrière, Courtesy Galerie Perrotin, Paris.

Le soleil brûle, bien au-delà des températures normales de mai, dans cette zone industrielle de Berlin du quartier de Tempelhof, entre friches abandonnées et hangars animés par les allées et venues de nombreux camions. C’est là que se trouve l’atelier de l’artiste franco-suisse Julian Charrière, dans l’immense Maltzfabrik : autrefois la malterie la plus importante d’Europe, réhabilitée depuis 2005 en un vaste complexe d’environ 50 000 m2 d’espaces de travail plus ou moins partagés, bordé d’un large espace vert. Rencontré là, Julian Charrière n’est qu’en transit dans son atelier berlinois. Il revient tout juste de l’autre bout du monde et repart le lendemain.

Six expositions de son travail sont en cours à Mexico City, à New York mais aussi en Suisse, aux Pays-Bas et en France ; d’autres ouvriront bientôt à Beijing et à Hambourg. Pourtant, hormis une présentation dans l’exposition collective « Novacène », à Lille, et à la biennale de Lyon, « Manifesto of Fragility », toutes deux en 2022, son travail a été relativement peu montré en France ces dernières années. Est-ce lié à une sensibilité moindre du public français aux questions écologiques soulevées par l’artiste ?

Regard sur notre monde globalisé

Les odeurs sont puissantes ; il y a « du pétrole à l’œuvre », souligne l’artiste.

Les œuvres de Julian Charrière procèdent de fait d’un ancrage dans des paysages symptomatiques de notre civilisation industrielle, pétrochimique et minière. Son film Controlled Burn (2022), qui montre des explosions de feux d’artifice filmées par drone, entrecoupées d’images quasi subliminales de fougères primitives et de phalènes, a été tourné dans une ancienne mine de charbon à ciel ouvert sur le territoire allemand – où la question de la mine et de son industrie est rendue tangible par son impact évident sur le paysage

Julian Charrière, Controlled Burn | Plateforme pétrolière
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Julian Charrière, Controlled Burn | Plateforme pétrolière, 2024

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Tourné au drone dans des mines à ciel ouvert, des plateformes pétrolières et des tours de refroidissement hors de fonction, le film Controlled Burn (2022) rembobine les éclats et explosions de feux d’artifice lancés sur ces architectures industrielles. La série photographique, en les figeant, permet à l’artiste d’en fournir une représentation aux accents plus cosmiques.

tirage pigmentaire d’archives sur papier Hahnemühle Photo Rag® Baryta, contrecollé sur aluminium Dibond • 81,6 × 111,6 × 3,5 cm. • Courtesy Perrotin, Paris • © Julian Charrière / Courtesy Perrotin, Paris.

Lorsque l’artiste explore la problématique de l’extraction du pétrole en Californie à travers les héliographies (procédé de révélation au goudron, une technique développée par Nicéphore Niépce à partir de 1822) de la série « Buried Sunshines Burn » (2023), les vues aériennes représentées sont celles des champs pétrolifères du sol américain : un paysage empreint du lien intrinsèque entre le développement de la culture audiovisuelle hollywoodienne et l’extractivisme sur lequel nos civilisations se sont construites.

Julian Charrière photographié par Christian Werner dans son studio à Berlin. L’une des salles est consacrée à la réalisation d’héliographies, un procédé de révélation fondé sur la photosensibilité du bitume de Judée. C’est l’une des plus anciennes méthodes de photographie
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Julian Charrière photographié par Christian Werner dans son studio à Berlin. L’une des salles est consacrée à la réalisation d’héliographies, un procédé de révélation fondé sur la photosensibilité du bitume de Judée. C’est l’une des plus anciennes méthodes de photographie

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© Christian Werner pour Beaux Arts Magazine. P

À Berlin, la visite des différentes dépendances du studio – des hangars industriels équipés chacun d’outils particuliers – permet de découvrir les coulisses de la fabrication de nouvelles héliographies, dans un espace protégé hermétiquement par d’épaisses bâches opaques. Les odeurs sont puissantes ; il y a « du pétrole à l’œuvre », souligne l’artiste. Cet or noir (car ce sont bien des teintes d’or et de cuivre qui apparaissent sur les différents tirages) a une identité chimique particulière, explique-t-il, dont il est difficile de prévoir et parfois contrôler le rendu.

L’extraction de pétrole par la France ne représente que 1 % de la consommation nationale ; et c’est en 2004 que la fermeture de la Houve, en Moselle, a signé la disparition des mines de charbon sur notre territoire. Pour autant, les images produites par Julian Charrière nous engagent au-delà du seul paysage, dans la réalité d’un monde globalisé où les mines à l’autre bout du globe doivent aussi nous concerner, tant elles sont indissociables de notre façon de consommer, de transformer le monde et de l’abîmer.

Un automne entre Palais de Tokyo et musée d’Art moderne

Le come-back de l’artiste sur le sol français laissera toutefois au public le loisir de considérer ces enjeux de plus près, à mesure que se profile pour lui une nouvelle actualité au sein de nos grandes institutions publiques : à la rentrée 2024, sa participation à l’exposition collective « L’âge atomique » au musée d’Art moderne de Paris (à partir du 11 octobre) résonnera avec son solo show présenté en face, au Palais de Tokyo, dont Daria de Beauvais sera la commissaire (à partir du 17 octobre). Son entrée à la galerie Perrotin au printemps dernier avait aussi été marquée par un premier solo show, « Panchronic Gardens », où en plus de nouvelles pièces, d’autres existantes ont été montrées pour la première fois en France.

L’installation Panchronic Garden (2022) est, selon l’artiste, l’une de ses pièces les plus immersives. Elle rejoue un jardin de l’ère carbonifère en présentant des plantes fossiles ou panchroniques – c’est-à-dire qui ont réussi à traverser ou transcender le temps géologique ou qui présentent une forte ressemblance morphologique avec des espèces disparues : « Si l’on reprend la pensée du philosophe Emanuele Coccia, ces plantes ont créé l’atmosphère et les conditions de la vie. Mais elles ont aussi constitué les réserves de matières fossiles qu’on a brûlées de façon à nous propulser vers ce nouveau rôle de l’être humain comme une nouvelle force géologique à l’œuvre. Toute la révolution industrielle est permise par le fait que ces plantes ont poussé il y a trois cents millions d’années. »

Julian Charrière, Panchronic Garden
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Julian Charrière, Panchronic Garden, 2022, vue de l’installation à la Langen Foundation, à Neuss, en Allemagne.

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L’installation reconstitue un jardin de plantes de l’ère carbonifère – la période géologique à laquelle se sont constituées les réserves de charbon actuelles. Sur chaque îlot de plantes sont placés des capteurs conçus spécialement par l’artiste pour traduire les signaux des végétaux en sons et en lumières rouges, ainsi rendus perceptibles pour l’être humain.

© Julian Charrière

Le « jardin panchronique » est un espace très sombre. La lumière y est modulée par les végétaux eux-mêmes : chaque îlot de plantes possède cinq capteurs qui permettent de percevoir leur activité, leur croissance, leur humidité, leurs mouvements. Ces informations sont transmises à un ordinateur qui les transforme en intensité lumineuse et en coloris, dans tout le spectre rouge, jusqu’aux infrarouges imperceptibles par l’œil humain mais dont les plantes sont friandes car ils les aident à pousser. Dans cette installation, les sons et les lumières traduisent en signes perceptibles la co-réactivité des plantes et du public. « Le visiteur s’expose à la présence de l’objet autant que l’inverse : il devient en quelque sorte sa matière. »

Une installation pour écouter l’Etna et les sons de la terre

Les nouvelles œuvres de l’artiste poussent toujours plus loin ces façons d’engager leur public : dans le cadre du Globus Public Art Project, en collaboration avec la fondation Beyeler, l’artiste présente Calls for Action à Bâle (jusqu’au 6 octobre), une intervention dans l’espace public qui permet à quiconque le souhaite de porter sa voix dans une forêt de nuages des Andes occidentales, en Équateur. Dans cette interconnectivité en temps réel, la conscience de la vie d’espaces menacés (à qui l’on parle mais que l’on écoute aussi) est immédiate, tout comme le désir de secourir cette nature – l’implantation du projet sur place correspond d’ailleurs à une levée de fonds pour financer directement les efforts de préservation menés pour protéger la forêt.

Il n’est pas donné à tout le monde de se rendre dans ces forêts essentielles à nos écosystèmes, mais l’exposition au Palais de Tokyo permettra de découvrir en temps réel la voix du lithique – les sons de la terre, transmis par différents instituts à travers le monde – avec Stone Speakers, une installation essentiellement sonore qui transformera les espaces du centre d’art en une chambre d’écho pour entendre l’Etna ou d’autres volcans lointains. Ce procédé d’exposition à double sens, où nos milieux influent sur nos corps comme nous influons sur eux, est un élément structurant de la pratique de Julian Charrière.

Des bocaux où flottent des formes organiques… et radioactives ?

Julian Charrière dans son atelier
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Julian Charrière dans son atelier

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© Christian Werner pour Beaux Arts magazine

En 2014, il a par exemple produit des séries de photos de différents sites d’essais atomiques, au Kazakhstan et dans l’atoll de Bikini. Il a arpenté, dans une combinaison blanche qui rappelle que la peau ne suffit pas à protéger nos organes de notre environnement, le site soviétique Semipalatinsk, vaste cimetière irradié ponctué d’imposantes tours de béton décrépites. Un paysage non pas sauvage et sûrement pas vierge – contaminé jusqu’à l’invisible par la main humaine. Les photos que l’artiste a prises sur les lieux ont été soumises au même traitement : Julian Charrière les a exposées à la radioactivité, devenue l’ADN de ce paysage.

Les tirages sont constellés de lumières, de flammèches, qui ont des airs de feu follet. Le voyage est ainsi constitutif d’une pratique qui l’amène à se rendre, de façon plus importante, là où précisément personne ne songe à voyager, là où le monde s’est auto-abandonné, compromis, rendu dangereux et puis a tenté de s’oublier.

Dans le bureau commun du studio, on peut d’ailleurs s’interroger sur le taux de radioactivité et les rayonnements infrarouges des objets qui s’y trouvent : bocaux, fioles, tous remplis de liquides de différentes couleurs où flottent des formes organiques, plumes, feuilles, plus ou moins identifiables ; des plantes, des roches, des traces, mais également des photos, des outils de mesure, des procédés de conservation, et tout un ensemble d’informations, de prélèvements.

Cette grande bibliothèque métallique, qui provient d’une installation passée, est aujourd’hui réemployée par l’artiste pour conserver et présenter les échantillons rassemblés dans son atelier, comme un cabinet de curiosités.
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Cette grande bibliothèque métallique, qui provient d’une installation passée, est aujourd’hui réemployée par l’artiste pour conserver et présenter les échantillons rassemblés dans son atelier, comme un cabinet de curiosités.

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© Christian Werner pour Beaux Arts magazine

Les étagères en verre d’une sorte de bibliothèque métallique épurée qui monte jusqu’au plafond nous permettent de les contempler sous tous les angles. Ce lumineux cabinet de curiosités ressemble à l’intérêt que porte Julian Charrière, au-delà de son travail plastique, à ce qui nous entoure. Un monde dont l’identité se décline au fil de la composition des roches et des sols, des mutations génétiques des êtres de toute échelle, à sa surface et dans ses profondeurs. Il y a le monde et puis ce que celui-ci nous fait inventer d’objets et de gestes pour tenter de le comprendre mieux, parfois le soigner, parfois lui faire du mal, en tout cas le changer.

C’est à cet endroit que le matériel que Julian Charrière rapporte de ses voyages est en même temps immatériel. Ce sont des récits, des visions et des rêves, des peurs et des légendes… et son atelier est comme la fiole dans laquelle tout réagit, où se produit un précipité qui prend la forme d’œuvres d’art.

L'Âge atomique. Les artistes à l'épreuve de l'histoire

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Stone Speakers - Les bruits de la terre. Julian Charrière

Du 17 octobre 2024 au 5 janvier 2025

palaisdetokyo.com

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