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Bruce Conner, Bombhead (détail), 2002
Impression numérique avec ajouts de peinture acrylique • 97,3 x 79,1 cm • Coll. The Museum of Modern Art, New York • © Conner Family Trust, San Francisco - ADAGP 2024 - photo Courtesy Magnolia Editions, Oakland, CA
Dès la Grèce antique, Démocrite l’avait pressenti : la matière recèle sous sa surface d’insondables mystères. À l’aube du XXe siècle, quelques scientifiques commencent à les percer, bousculant à jamais notre regard sur le monde et celui des artistes. En 1895, Röntgen annonce avoir découvert l’existence des rayons X : le réel se laisse désormais traverser par nos yeux.
Dans son sillage, Pierre et Marie Curie se passionnent pour la radioactivité, révélant les énergies infimes qui emportent dans leurs flux le monde. Vers 1910, Ernest Rutherford dévoile le secret de la composition de l’atome : il s’avère noyau, entouré d’un nuage d’électrons.
Andy Warhol, Atomic Bomb: Red Explosion, 1963
Cette sérigraphie de Warhol fait partie de ses plus politiques, de ses plus corrosives. Elle appartient à la série Death and Disasters, où elle côtoie une catastrophe aérienne, le suicide d’une actrice, des émeutes raciales ou l’assassinat de JFK… « Quand on vous impose mille fois une image affreuse, elle ne vous fait plus aucun effet », croyait l’artiste.
Acrylique et sérigraphie sur toile • 264 × 204,5 cm. • Daros Collection
Futur prix Nobel de physique en 1922, l’un de ses collègues, Niels Bohr, prolonge ses recherches autour du photon. De laboratoire en laboratoire, une révolution est en marche : elle sera théorique, sociétale, mais aussi picturale. Comment continuer à représenter la réalité selon les canons de l’académisme ou du naturalisme ? La matière est désormais comprise comme énergie ; peintres et sculpteurs vont s’efforcer d’en faire l’évocation, de fusiller les apparences. En science comme en art, rupture totale : rien ne sera plus jamais comme avant.
« Le grand art, c’est de faire de l’invisible et de l’intangible, purement et simplement ressenti, une réalité visible et tangible. »
František Kupka
Ce contexte est essentiel à la compréhension de la naissance de l’abstraction. Sans ces découvertes, Vassily Kandinsky aurait-il abandonné ses lyriques descriptions de paysages russes pour verser dans sa mystique abstraction ? La Suédoise Hilma af Klint se passionne elle aussi pour ces avancées théoriques. En témoigne notamment The Atom Series, qu’elle réalise en 1917. « Elle travaille à une époque où de récentes découvertes scientifiques démontrent l’existence d’un monde au-delà du monde observable, atome, particules, ondes sonores ou rayons X, que l’on ne peut observer à l’œil nu.
Dès lors, elle se met, comme nombre de penseurs de son temps, à s’ouvrir sur ce monde invisible, sur d’autres dimensions de la réalité », évoque Tracey Bashkoff, qui a orchestré sa rétrospective au Guggenheim de New York (12 octobre 2018–23 avril 2019). Versée dans le spiritisme, Hilma af Klint voit dans ces découvertes une forme nouvelle de clairvoyance.
Médiumnité, théosophie, ses pairs pionniers de l’abstraction conjuguent eux aussi science et occultisme. Comme Kandinsky, le peintre František Kupka est au carrefour de ces deux voies. Dans son essai la Création dans les arts plastiques, écrit dans les années 1907–1913, celui qui s’adonnait lui aussi au spiritisme clame : « Le grand art, c’est de faire de l’invisible et de l’intangible, purement et simplement ressenti, une réalité visible et tangible – une réalité qui ne soit pas une simple réplique imagée du mécanisme idéel commun à chacun, mais qui ait, en tant qu’œuvre créée, une âme et une vie propre, qui s’impose souverainement aux sens du spectateur. »
Richard Poussette-Dart, The Atom. One World, 1947–1948
Huile sur toile • 127 × 135,9 cm • Courtesy of Skarstedt
Le groupe de Puteaux, qu’il rejoint de 1911 à 1914, partage les mêmes intérêts : Francis Picabia, Roger de la Fresnaye, Robert Delaunay, Fernand Léger, Georges Ribemont-Dessaignes digressent avec lui sur la philosophie du jeune Henri Bergson, les mathématiques non-euclidiennes ou les dernières découvertes qui révèlent les secrets de la matière et de la lumière. Impulsé par les recherches menées par Georges Braque et Pablo Picasso, leur cubisme s’en voit bouleversé.
Mais la Première Guerre mondiale porte un violent coup aux espoirs dans le progrès. Avec l’invention de la bombe atomique, celle qui suit est une déflagration plus grande encore. Hiroshima, Nagasaki : l’utilisation par les États- Unis, en août 1945, de la bombe nucléaire marque un point de bascule. Ce nouvel « âge atomique » a un impact considérable sur les artistes.
Francis Bacon, Three Studies for a Portrait [détail], 1976
Le peintre britannique n’a jamais abordé de plein fouet la question nucléaire. Mais comment ne pas voir, dans ces visages torturés, les stigmates des désastres de la Seconde Guerre mondiale ?
Huile sur toile • 35,6 × 30,5 cm • Coll. Skarstedt Gallery • © The Estate of Francis Bacon – Tous droits réservés / ADAGP, Paris et DACS, London, 2024 / Photo Courtesy of Skarstedt, New York.
« Certains s’en tiennent à une neutralité esthète et à une fascination pour les mondes inconnus révélés par la physique, d’autres engagent une critique de la ‘spectacularisation’ des explosions, nombre d’entre eux sont bouleversés par cette irruption du tragique au sein de la condition humaine » : ainsi le musée résume-t-il les différentes perspectives qui s’ouvrent à eux. Comme la Shoah, les ravages provoqués par l’atome se lisent en filigrane des œuvres les plus diverses : dans les visages déchirés de Francis Bacon, dans la Leda atomica que Salvador Dalí peint en 1949, dans la radicalité des toiles fendues de Lucio Fontana.
Tetsumi Kudo, Your Portrait 70–78, 1978
Jusqu’en son exil en France, où il s’installe en 1962, le plasticien japonais travaille toute sa vie à partir du traumatisme d’Hiroshima et de Nagasaki. Paysages dévastés, silhouettes cadavériques, ses sculptures ont une vénéneuse beauté.
Aquarium, plastique, résine, cellulose, colle, peinture, fleurs et objets en plastique, thermomètre, isorel • 44 × 49 × 28 cm • Courtesy galerie Christophe Gaillard, Paris
Un art nouveau pour un monde nouveau, clame le peintre italo-argentin, qui en décrit l’avènement nécessaire dans son Manifeste blanc en 1946 : « Les découvertes illimitées de la science gravitent autour de cette nouvelle organisation de la vie. La découverte de nouvelles forces physiques, la domination de la matière et de l’espace imposent progressivement à l’homme des conditions qui n’ont jamais existé au cours de l’histoire. L’application de ces découvertes à toutes les formes de vie produit un changement dans la nature de l’homme. L’homme prend une structure psychique différente. Nous vivons à l’ère de la mécanique. Le carton peint et le plâtre dressé n’ont plus de raison d’être. »
Déflagration ! L’art vit un bouleversement, partout dans le monde. Impossible d’envisager la scène japonaise de l’après-guerre sans cet éclairage. Danse des ténèbres, le butô naît de la post-apocalypse des années 1950, comme les corps démembrés, hybrides, macabres que sculpte Tetsumi Kudo. Du groupe Gutaï aux dessins animés de Miyazaki, partout se lit l’empreinte d’Hiroshima et de Nagasaki.
« Il me semble que le peintre moderne ne peut pas exprimer son âge, l’avion, la bombe atomique, la radio, dans les anciennes formes […] Chaque âge trouve sa propre technique. »
Jackson Pollock
Aux États- Unis, nombre d’artistes dénoncent la faute de l’État. Bouleversé par les désastres qui ont frappé le pays de son père, le sculpteur américano-japonais Isamu Noguchi envisage désormais ses aires de jeux ou jardins comme des antidotes à une terre torturée. Son projet pour le parc du Mémorial de la paix d’Hiroshima est refusé mais, en collaboration avec l’architecte Yoshirō Taniguchi, il aménage néanmoins un jardin dans la cité anéantie, inspiré par les « navires égyptiens dédiés au voyage des morts ».
Weaver Hawkins, Atomic Power, 1947
Mutilé pendant la Première Guerre mondiale, le peintre britannique installé en Australie dénonce dès 1947 les ravages de l’arme atomique et compose sa toile comme la parabole du détournement de la science en arme fatale.
Huile sur panneau • 61 × 78,5 cm • Coll. The Menil Collection, Houston • © Estate of HF Weaver Hawkins.
Les expressionnistes abstraits ne sont pas en reste. Dans The Atom. One World, Richard Pousette-Dart, représentant de la première école de New York, offre l’image ironique d’un énorme champignon atomique qui unifie le monde sous la menace partagée du danger nucléaire. En 1951, Jackson Pollock affirme : « Il me semble que le peintre moderne ne peut pas exprimer son âge, l’avion, la bombe atomique, la radio, dans les anciennes formes de la Renaissance ou toute autre culture passée. Chaque âge trouve sa propre technique. »
En Italie, les réactions sont tout aussi puissantes. Le groupe Arte nucleare se fédère autour d’Enrico Baj, qui peint des paysages dévastés, et de Piero Manzoni. Mais, plutôt que d’illustrer une dénonciation viscérale du danger atomique, ils clament la nécessité d’abattre toute notion de style. Une radicalité qui rejoint celle du groupe Zero, dont ils sont proches. Yves Klein est lui aussi pris dans ces confluences. En 1952, il est bouleversé par un voyage au Japon.
Yves Klein, Hiroshima (ANT 79), Vers 1961
Bouleversé par un voyage au Japon en 1952, Yves Klein fait écho dans cette anthropométrie aux empreintes en négatif laissées par les corps de certains habitants d’Hiroshima.
Pigment et résine sur papier collé sur toile • 139 × 280 cm. • Coll. The Menil Collection, Houston / • © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris, 2024
Parti pour perfectionner son judo, il découvre sur place les désastres de la bombe, notamment grâce au film Ikiteite Yokatta (« l’Ombre sur la pierre ») de Fumio Kamei, qui montre l’empreinte en négatif d’un homme désintégré par l’explosion sur Hiroshima. Il inspirera à Klein son Hiroshima, une anthropométrie qui fait référence directe aux traces de ces corps brûlés.
À partir des années 1960, les mouvements antinucléaires se radicalisent un peu plus, dans l’art comme dans la société. La guerre froide est à son summum, la course à l’armement nucléaire fait trembler la planète. Gustav Metzger est l’un des artistes les plus engagés dans le combat contre cette folie. En 1957, juste après le premier accident grave du nucléaire civil en Occident, à la centrale de Windscale, en Angleterre, il contribue à la fondation d’un comité en faveur du désarmement, le King’s Lynn Campaign for Nuclear Disarmament, avant de participer au fameux « Comité des 100 » qui appelle à la désobéissance civile.
Sur fond d’essais britanniques de la bombe H, il rédige en 1959 un premier manifeste pour un art « autodestructif ». « L’art autodestructif rejoue l’obsession pour la destruction, la volée de coups à laquelle l’individu et les masses sont sujets. Il démontre la puissance de l’homme à accélérer le processus de désintégration de la nature et à le mettre en œuvre », écrit-il.
Anonyme, A Metropolis in Snowy Cloak, 11 février 1933, exposé à Art Basel 2021 par Daniel Blau, Munich
On ne sait qui a pris cette photo, ni qui a pris l’initiative de la retoucher d’un immense champignon. Mais elle évoque à merveille la menace nucléaire qui pèse sur le XXe siècle.
Tirage gélatino-argentique avec retouches, aérographe et traits de coupe au crayon rouge sur papier brillant exposé à Art Basel 2021 par Daniel Blau, Munich • 17,9 × 22,7 cm • Coll.Daniel Blau, Salzbourg. • © Daniel Blau, Salzbourg.
Dès 1960, il produit des peintures en jetant de l’acide chlorhydrique sur des écrans de nylon. Un nihilisme actif, qu’il propage avec son Destruction in Art Symposium, ou DIAS, en 1966 : il réunit poètes de Fluxus et actionnistes viennois, marquant Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely autant que Yoko Ono.
Durant la décennie suivante, ces engagements s’accentuent. Monté en 1976, le film Crossroads de Bruce Conner devient l’une des œuvres les plus corrosives de l’âge atomique. Il documente le premier test militaire de l’atoll de Bikini, le 25 juillet 1946, à partir de bobines en possession du gouvernement américain. Filmé sous 27 angles différents, le champignon atomique apparaît d’une terrible beauté. Tous ceux qui ont grandi dans les derniers frémissements de la guerre froide ont pu penser quelques années échapper enfin à ce péril.
Mais, de l’accident de Tchernobyl en 1986 à la menace russe contre l’Ukraine, cette terreur se réveille. Mis en scène dans un restaurant abandonné des environs supposés de Fukushima, le singe savant, mi-homme mi-animal, du film Untitled (Human Mask) de Pierre Huyghe pourrait être vu comme la métaphore de ce désarroi renouvelé. Comment réinventer l’humain, après l’apocalypse ?
L'Âge atomique. Les artistes à l'épreuve de l'histoire
MAM - Musée d'Art moderne de Paris
Du 11 octobre 2024 au 9 février 2025
Adresse : 11 Avenue du Président Wilson • 75116 Paris
Billetterie Beaux Arts présentée par Come to Paris.
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RÉCIT
Le Centre Pompidou ferme pour 5 ans : retour sur la naissance d’un ovni artistique, enfant de mai 68
L’artiste américain a été hanté toute sa vie par cette « lumière des ténèbres » que constitue le nucléaire. En 1976, son film Crossroads fait date, qui dénonce les essais américains sur l’atoll de Bikini. Cet homme au visage atomique est né, lui, d’un collage de 1989, édité en 2002.