Reportage

En Savoie, un Ehpad devenu centre d’art pour le plus grand bonheur des résidents

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Elle s’appelle Les Blés d’or. Ici, comme dans toutes les maisons de retraite de France, les pensionnaires sont âgés, malades, vulnérables. Pourtant, grâce au dynamisme de sa directrice, cet Ehpad savoyard s’est transformé en un centre d’art atypique, qui expose des œuvres dans ses couloirs et reçoit des créateurs en résidence. Un modèle intéressant, qui permet de mêler les publics et de faire s’entremêler l’art et la vie – fût-elle arrivée au bout du chemin.
Yohanne Lamoulère, Portrait de Charles Second, peintre amateur résident de l’Ehpad les Blés d’or
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Yohanne Lamoulère, Portrait de Charles Second, peintre amateur résident de l’Ehpad les Blés d’or, 2021

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Photographie • 130 x 130 cm • © Yohanne Lamoulère / Tendance floue

C’est l’histoire d’un metteur en scène bien connu, Mohamed El Khatib, qui toque à la porte des Blés d’or en 2020 pour préparer un court-métrage. Son idée : interroger la vie amoureuse des personnes âgées. Depuis, le film est devenu un spectacle, La Vie secrète des vieux, qui se joue actuellement sur la scène du théâtre des Abbesses à Paris, du 12 au 26 septembre.

La directrice, Clotilde Rogez, lui ouvre grand les portes de sa maison de retraite durant quatre journées, puis, le cœur serré, lui confie : « maintenant, je n’ai plus qu’à attendre un an avant que viennent les prochains artistes. »

Clothilde Rogez, Valérie Mrejen et Mohamed El Khatib
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Clothilde Rogez, Valérie Mrejen et Mohamed El Khatib

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© Yohanne Lamoulère / Tendance floue

Piqué, intéressé aussi par l’idée de travailler dans un Ehpad, Mohamed El Khatib en parle avec l’équipe du théâtre de Chambéry – Malraux Scène nationale, où il est en résidence, à dix minutes de là. Il sollicite l’autrice et plasticienne Valérie Mréjen, une fidèle collaboratrice. Ensemble, grâce au théâtre mais aussi au dispositif d’aide aux artistes post-Covid « Mondes nouveaux » et à la fondation d’entreprise Hermès (entre autres soutiens publics et privés), ils créent la même année LBO (L’Ehpad les Blés d’Or), un centre d’art à nul autre pareil. Même à Nogent-sur-Marne, où se trouve une maison de retraite pour artistes vieillissants doublée d’un espace d’exposition – la Maison nationale des artistes –, le principe n’est pas tout à fait le même.

« Un lieu de vie et d’envie »

Car ici, pour voir les œuvres (gratuitement, avec ou sans guide), il faut déambuler dans les Blés d’or, monter à l’étage, voir les espaces communs, passer devant les chambres, saluer le personnel et les habitants. Aux signatures connues du monde de l’art (Théo Mercier, Dominique Petitgand, Jérémy Gobé) s’ajoutent les œuvres de résidents (comme le peintre amateur Charles Second, en photographie de Une), et puis aussi leurs trésors, réunis par Mohamed El Khatib dans des vitrines ou des cadres sous le nom d’« Objets trouvés » – de petites choses perdues, oubliées, que personne ne réclame, mais qui donnent un aperçu de l’intimité de celles et ceux réunis dans cet endroit si particulier.

« Objets trouvés », vitrine des trésors des résidents réunis par Mohamed El Khatib
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« Objets trouvés », vitrine des trésors des résidents réunis par Mohamed El Khatib, 2021

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© Yohanne Lamoulère / Tendance floue

Ouverte en 1989, la maison de retraite de Saint-Baldoph s’ouvre sur un immense paysage de montagne, inondé de soleil le jour de notre visite. Chaque chambre dispose d’un balcon avec vue ; on pourrait presque croire qu’il s’agit là d’une résidence pour vacanciers… « Un lieu de vie et d’envie », a coutume de dire la directrice, absente le jour de notre visite. C’est le metteur en scène et auteur Julien Daillère qui nous accueille, l’artiste assurant le commissariat depuis le départ de Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen en 2023 – ils s’étaient promis de rester en poste trois ans, avant d’aller, peut-être, faire naître des projets de même ambition ailleurs.

Théo Mercier en collaboration avec Tiphaine Buhot-Launay, Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai
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Théo Mercier en collaboration avec Tiphaine Buhot-Launay, Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai, 2022

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Titres ou refrains de chansons, peints à la main sur le bâtiment, pour lesquels les résident·e·s de l’Ehpad entretiennent une tendresse infinie • © Yohanne Lamoulère / Tendance floue

La première œuvre s’étale sur toute la façade du bâtiment : signée Théo Mercier (né en 1984) en collaboration avec la peintre en lettrage Tiphaine Buhot-Launay, elle résonne à coup de « Retiens la nuit » ou « Que reste-t-il de nos amours », soit des titres de chansons chères au cœur des résidents écrits en lettres larges sur les murets des balcons. La maison de retraite semble chanter ; d’ailleurs, elle chante, puisque dans l’entrée tonne un jukebox numérique, qui passe différents tubes des décennies passées. Également dans l’entrée, on découvre de petites sculptures textiles fabriquées par Jérémy Gobé (né en 1986) avec les tricoteuses de l’Ehpad, évoquant (comme souvent dans son travail) la préservation des coraux dans les océans.

Travailler avec les résidents et le personnel

Le point commun entre la plupart des artistes : travailler avec les âmes des Blés d’or, rendre hommage à leurs goûts, leurs possessions, leurs trésors, leurs mots.

À la cantine, les petites cuillères ont été gravées par Adrianna Wallis (née en 1981), elles portent les mots de résidents ou du personnel, et s’incarnent en modestes haïkus. Toujours dans la cantine, la photographe Yohanne Lamoulère (née en 1980) a créé un papier peint à partir de photographies d’objets appartenant aux habitants. À l’étage, c’est Aurélie Slonina (née en 1970) qui a sculpté en grès émaillé de petites œuvres réalistes, reprenant la forme du matériel de soin utilisé par le personnel ou, encore une fois, d’effets personnels de résidents. Quant à Dominique Petitgand (né en 1965), il a écrit un recueil de poésie à partir de phrases enregistrées ici.

César Langlade, Paluches
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César Langlade, Paluches, 2022

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Signatures du temps, variantes, selon les parcours de vie de différentes personnes âgées, réunies en un même lieu. 5 Tirages argentiques • © Yohanne Lamoulère / Tendance floue

Cette énumération incomplète permet d’entrevoir le point commun entre la plupart des artistes : travailler avec les âmes des Blés d’or, rendre hommage à leurs goûts, leurs possessions, leurs trésors, leurs mots. Tous sont inclus dans cette démarche artistique qui se transforme, grâce à la matérialisation des œuvres, en décor de leur lieu de vie. Au fil des années, les vivants se souviennent des morts grâce à ces œuvres, de leur passage à Saint-Baldoph, de leur personnalité. Il y a aussi les moments de vie passés avec les artistes, souvent très bien accueillis.

 

Des moments de vie

Darius Dolatyari-Dolatdoust, Open Window
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Darius Dolatyari-Dolatdoust, Open Window, 2023

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L’artiste imagine une fresque d’un paysage extérieur, comme une fenêtre ouverte sur les rêves, où détails du LBO, habitant.es, objets deviennent les personnages principaux. Comme un hommage, cette oeuvres colorés occupent le foyer où se réunissent tout les jours résident.es et personnels • Patchwork de tissus, 600 × 70 cm • © LBO

Le jour de notre visite, c’est au tour de la plasticienne et performeuse Maria Landgraf (née en 1982) d’imaginer un atelier avec les résidents, à partir de housses d’oreillers récupérées auprès de la lingerie. « J’en profite pour mettre en place des choses que j’ai envie de tester », nous dit-elle, arrivée il y a peu. Souvent, comme elle, les artistes travaillent en collaboration étroite avec le personnel. Le duo de designers About a Worker (créé en 2017) a créé pour les aides-soignants de petits sacs très pratiques à partir d’anciennes blouses. En 2023, le cuisinier de l’Ehpad a reçu la visite d’étudiants de l’École des beaux-arts d’Aix-en-Provence, à qui il a donné un cours de design culinaire en leur apprenant le b.a.-ba de la cuisine reconstituée – qui consiste, par exemple, à donner la forme d’une carotte à de la purée de carottes, pour que les résidents n’aient pas l’impression de manger constamment de la nourriture liquide.

Pleinement impliqué dans la mission du centre d’art, le personnel sort ainsi grandi de cette expérience. Clotilde Rogez l’explique avec émotion dans le dossier de presse de l’institution : « le regard porté par les artistes et les mots utilisés pour illustrer leurs impressions sur les missions réalisées quotidiennement ont mis en lumière l’humanité, la beauté et l’élégance que supposent ces métiers de l’accompagnement, du lien et du soin. »

Voici donc comment l’art nourrit la vie d’un Ehpad, et vice versa. La maison de retraite se transforme en un espace propice à la création, fertile donc, mais aussi un lieu ouvert au public, tout sauf renfermé sur lui-même, où l’on échange, on tricote, on rit, on se souvient, on bavarde avec des inconnus.

Bonnefrite, Peintre public
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Bonnefrite, Peintre public, 2022

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© Yohanne Lamoulère / Tendance floue

L’avenir est vaste, le commissaire Julien Daillère ne manque pas d’idées : « La collection de ce centre d’art devient conséquente : les murs et espaces communs de l’Ehpad sont chargés. Il devient nécessaire d’envisager de nouveaux modes d’exposition. Nous pourrions peut-être inviter des artistes à créer des œuvres mobiles, qui pourront être prêtées temporairement à d’autres Ehpad, sur le modèle des artothèques. » Tout reste à inventer, dans cet Ehpad définitivement riche d’une multitude de vies…

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Les Blés d'or - LBO centre d'art

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