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Métiers des coulisses

Zoom sur une photographe de presse et artiste de l’image : Yohanne Lamoulère

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Elle collabore régulièrement avec de grands titres de la presse, mais poursuit en parallèle des projets collectifs et personnels explorant, entre autres, l’identité marseillaise. Yohanne Lamoulère nous a raconté son quotidien de photographe de presse, sa collaboration avec le collectif Tendance Floue, l’équilibre entre ses commandes et ses projets artistiques. Comme chaque mois, Beaux Arts poursuit son exploration des métiers de l’art et de la création… Portrait d’une photographe tout-terrain.
Yohanne Lamoulère avec son appareil Rolleiflex pour photographier les quartiers périphériques de Marseille
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Yohanne Lamoulère avec son appareil Rolleiflex pour photographier les quartiers périphériques de Marseille, 2023

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© Johanna Leijns pour BeauxArts.com

Elle travaille dans le noir, sous les toits, à l’étage de la maison maternelle. Yohanne Lamoulère (née en 1980) aime cette proximité, sentir les « odeurs de cuisine » qui montent jusqu’à elle. Et ce, même si son atelier est « tout petit », avoue-t-elle. Mais il a le mérite d’exister, et surtout, de n’être pas chez elle. « Si je ne m’impose pas des limites, je peux me mettre à travailler à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, détaille-t-elle. Mon domicile est un espace de repli, un peu lié à mon travail certes car il doit être proche d’un aéroport, d’une gare ou d’une autoroute, mais j’ai besoin de sanctuariser, d’être loin des écrans, loin des images. D’ailleurs, je ne vis pas avec mes photos, il n’y a pas une seule de mes images au mur chez moi. »

Yohanne Lamoulère nous a tapé dans l’œil depuis longtemps. On a vu son travail au sein d’expositions, de musées et de centres d’art, comme au Mucem et à la fondation François Schneider où elle a présenté sa série d’images « L’Île », saisie sur une petite île du Rhône désertée, transfigurée en espace de rêves et de cauchemars. Plus récemment, on l’a revue au Cube Garges, où elle s’est prêtée à un exercice de commande proche de ce qu’elle peut faire dans son travail personnel en faisant le portrait d’habitants de Garges-lès-Gonesse — même si elle est plus habituée à travailler au pied des immeubles marseillais qu’en région parisienne. Et puis on a souvent vu sa signature dans Libération, publication avec laquelle elle collabore régulièrement, notamment pour leurs portraits de « der’ » (en dernière page, donc).

Yohanne Lamoulère dans son atelier du 15<sup>e</sup> arrondissement de Marseille
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Yohanne Lamoulère dans son atelier du 15e arrondissement de Marseille, 2023

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© Johanna Leijns pour BeauxArts.com

« La pute, ce sera moi. Car malgré tout l’éveil politique dans lequel on peut grandir, un empêchement des femmes demeure. »

Sa singularité nous a frappés, et on s’est interrogé : comment une photographe à l’univers personnel aussi affirmé parvient-elle à travailler sur commande ? Comment concilie-t-elle photographie de presse et projets individuels ? Que lui apporte sa présence au sein de Tendance Floue, collectif fondé en 1991 et dans lequel elle est arrivée en 2018 ? Même si ces questions sont communes bien sûr à bien des photographes, on a choisi de les lui poser à elle, par affinité esthétique et aussi par choix de mettre en avant une femme.

En 2018, Yohanne Lamoulère entre chez Tendance Floue. « J’ai toujours aimé travailler en collectif »
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En 2018, Yohanne Lamoulère entre chez Tendance Floue. « J’ai toujours aimé travailler en collectif »

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© Johanna Leijns pour BeauxArts.com 2023

« On a été la première promo à exiger une femme. »

Son histoire commence avec une phrase, lancée par son grand-père algérien, pourtant militant du FLN, à sa mère, qui venait de faire une apparition dans un film de Costa-Gavras : « Le cinéma, c’est pour les putes. » Et Yohanne de se dire : « La pute, ce sera moi. Car malgré tout l’éveil politique dans lequel on peut grandir, un empêchement des femmes demeure. » Toute jeune, elle quitte la métropole où elle est née à Nîmes pour Mayotte, petite île sans expo, sans réelle ressource culturelle, dit-elle, où pourtant lui vient l’envie de créer. Elle songe à travailler le verre, mais déchante : « Quand j’ai appelé Biot [commune des Alpes-Maritimes connue pour son vivier de maîtres verriers, NDLR] pour faire du verre, ils ne prenaient pas les filles. » Alors, après deux années d’histoire de l’art à Montpellier, ce sera Arles et son école de photographie, sublime mais décrépite, en plein centre-ville.

Une énergie collective

Cette dernière est ouverte jour et nuit, grâce à un système de gardiennage géré par les étudiants eux-mêmes. Cette dynamique collective plaît à Yohanne, qui se rappelle surtout de cette joyeuse et fertile « énergie de groupe », mais aussi du constat amer que tous ses professeurs étaient des hommes : « On a été la première promo à exiger une femme ». L’école a aussi ses dogmes. « Je n’ai pas été accompagnée sur la voie documentaire que je voulais prendre. Il fallait faire de grands formats plasticiens… Pour ma part, j’étais fan de Marc Pataut qui faisait descendre l’art dans la rue, la photographie et le graphisme dans les manifs. »

Yohanne Lamoulère à Marseille, sa ville ; celle où elle s’est sentie accueillie, hébergée
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Yohanne Lamoulère à Marseille, sa ville ; celle où elle s’est sentie accueillie, hébergée, 2023

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© Johanna Leijns pour BeauxArts.com

« Mon premier portrait pour Libé a été une cata ! »

Une fois son diplôme obtenu, elle commence sa carrière dans le cinéma, sert des cafés, conduit des camions. Les petits boulots ne l’empêchent pas de produire un premier livre, La Roue (éd. Khiasma, 2007), autour des « conditions de vie des travailleurs migrants en France, au Maroc et en Andalousie ». Yohanne peut dès lors commencer à « démarcher des rédactions » en leur envoyant ce premier travail. « Mine de rien, c’est difficile de répondre aux commandes, on est mauvais, l’école d’Arles n’était pas très professionnalisante… Mon premier portrait pour Libé a été une cata ! » Elle dissocie aussitôt ses outils : « J’ai commencé à utiliser un appareil numérique pour répondre à des commandes, et j’ai utilisé mon Rolleiflex pour photographier les quartiers périphériques de Marseille. Ce sont quasiment deux cerveaux distincts ! »

Photographe de quartier

Marseille, sa ville ; celle où elle s’est sentie accueillie, hébergée. Celle qui lui a offert un poste de photographe pour une mairie de secteur, lui permettant d’assister à toutes sortes d’événements comme des fêtes de quartier, et de se rapprocher des habitants, de gagner leur confiance. « Je me suis mise un peu malgré moi à dessiner une espèce de terrain de jeu entre les 15e et 16e, des arrondissements périphériques et alors très libres, avec un urbanisme assez cacophonique fait de grands ensembles, de noyaux villageois et d’énormes espaces vierges, avec une magnifique vue sur la rade… Les derniers espaces libres de Marseille, en somme. »

C’est aussi dans ces années-là qu’elle intègre le collectif Transit, qui fait alors lui-même partie de Picturetank, grande agence coopérative réunissant 180 photographes du monde entier. Elle y reste, fidèle, jusqu’au dépôt de bilan en 2016 ; deux ans plus tard, elle entre chez Tendance Floue, autre collectif admiré de longue date. « J’ai toujours aimé travailler comme ça, en collectif. Par exemple, pour moi, l’intérêt de faire un livre, c’est d’unir plusieurs personnes, de travailler avec un photographe, un graphiste, un éditeur… Et de sortir d’un système très individualiste. »

« J’ai fait des choix radicaux, il y a des journaux avec lesquels je ne travaillerai plus. »

Yohanne aime les projets fous, comme celui de participer à une « grande marche photographique » participative, et de randonner durant huit jours, appareil photo en main, à la suite d’autres collègues, façon cadavre exquis. « J’étais la dernière. J’ai traversé le Pays basque à pied, juste après l’effondrement de la rue d’Aubagne. J’avais une obsession : marcher jusqu’à l’océan. C’est tout l’intérêt de travailler en collectif : je n’aurais jamais imaginé que sur mes deux pattes j’aurais l’impression de marcher à 32… Le collectif permet le doute, les engueulades, moins d’égo, une capacité à lâcher ses images. Ce qu’on arrive à créer en groupe, on n’arrivera pas à le faire seul. » Grâce à Tendance Floue, elle peut travailler pour différents commanditaires, comme la maison de mode Louis Vuitton qui leur confie l’illustration d’élégants guides de voyage. « C’est grâce à ces commandes qu’on arrive à faire des projets comme la grande marche. »

L’attrait d’une écriture photographique intime

Quant à ses projets personnels, ce sont eux qui attirent les commandes, paradoxalement. « Quand les commanditaires viennent me chercher, ils viennent pour mon écriture au format carré, mon écriture intime, les champs se confondent un peu… » Mais ses deux appareils (et cerveaux, donc) lui laissent le champ libre pour cloisonner ses pratiques et répondre aux cahiers des charges demandés. Elle relativise : « Quand je pars sur une commande aux conditions inconfortables, je me dis que je ne suis que photographe. Je n’ai plus de période de stress. » Comme bien d’autres avant et après elle, Yohanne a connu les mauvais payeurs et les insolences. « J’ai fait des choix radicaux, il y a des journaux avec lesquels je ne travaillerai plus. »

Yohanne Lamoulère avec son appareil Rolleiflex
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Yohanne Lamoulère avec son appareil Rolleiflex, 2023

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© Johanna Leijns pour BeauxArts.com

Il y a aussi les discussions avec les iconographes, alliés de choix : « Je travaille avec Libé non pas parce que j’aime leur contenu mais parce que j’aime leur service photo, j’aime les discussions que j’ai avec eux sur l’image. J’ai par exemple fait pour eux le portrait d’un homme victime de viol avec un sac sur la tête, pour raconter sa sensation d’étouffement. Libé a refusé, la photographie leur rappelait les images de torture d’Abou Ghraib. Mais même si la photographie n’a pas été publiée, la discussion a été intéressante. » Ainsi Yohanne Lamoulère questionne sans cesse l’image et son autorité, quel que soit le contexte. « J’adore l’accident, le grincement, les images imparfaites. Les photographies que je conserve, c’est quand quelque chose m’a échappé, ou a échappé à l’autre. »

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Yohanne Lamoulère

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