Hugo Servanin tisse des liens entre son travail de la matière et le récit qu’il invente avec les « Géants ».
© Simon Lerat pour Beaux Arts.com
« Depuis que mes années d’études aux Arts Déco, j’ai posé un cadre à ma pratique. » Lorsque Hugo Servanin (né en 1994) nous reçoit aux Magasins généraux, le jeune homme apparaît immédiatement (et de façon un peu inhabituelle) très professionnel, assuré, organisé. Nous guidant dans l’espace d’exposition, il déroule un discours bien bâti, signe d’un travail approfondi certes, mais aussi d’un certain caractère. Il nous racontera plus tard autour d’un café sa vision élargie de l’art, mêlée d’entreprenariat : Hugo Servanin sait parfaitement où il va, et complète sa pratique d’artiste d’un quotidien de jeune patron, à la tête d’une petite société qui roule déjà bien et qui collabore avec des plasticiens renommés ainsi que de grandes maisons de luxe.
Les éléments de ferronnerie qui entourent les corps évoquent, pour Hugo Servanin, l’idée d’une « contrainte de la matière », comme des corsets médicaux.
© Simon Lerat pour Beaux Arts.com
Pour le moment, le « cadre » dont il parle est ainsi celui d’une « civilisation d’êtres-sculptures » qu’il a nommée les « Géants » et qui, ici, évoluent en trois chapitres, comme autant de temps différents, de la naissance à la mort. Dans l’entrée de l’exposition, c’est celui de la « formation » qui s’incarne en quelques moules évoquant le temps de l’atelier. Tout de suite, Hugo Servanin tisse des liens entre son travail de la matière et le récit qu’il invente avec les « Géants » : le début du travail de la sculpture (avec le moule), c’est l’accouchement du corps du Géant. L’artiste raconte ainsi la sculpture comme source d’une mythologie bien à lui. Et se place entre le trivial et le sublime, le terrien et le transcendantal. « La question des mythes m’a toujours intéressé, qu’ils viennent d’Europe du Nord, de Grèce, de la Bible, de la Torah… »
Ceci va avec tout un tas de métaphores, de parallèles, où tout fait sens. Les éléments de ferronnerie qui entourent les corps évoquent par exemple l’idée d’une « contrainte de la matière », comme des corsets médicaux. L’espace des Magasins généraux lui-même est pour l’artiste un « organe », irrigué d’artères − de longs tuyaux où coule de l’eau prélevée dans le canal de l’Ourq voisin, et qui courent jusqu’aux sculptures. L’exposition apparaît ainsi comme un corps qui palpite, bouge, évolue, vieillit, et s’expose dans différents états.
"Hugo Servanin. Morphose" aux Magasins généraux à Pantin, « Il y a quelque chose de la prothèse orthopédique mais aussi du tableau de chasse. »
Préparation de son exposition à son atelier.
© Simon Lerat pour Beaux Arts.com
« Ce qui alimente les corps vivants, ce sont les corps qui ont vécu. »
Durant le temps de l’« embaumement » (deuxième chapitre), des sculptures allongées affichent marques et blessures en signes d’une vie passée au sein d’autres installations, d’autres expositions. « Ce sont des Géants qui ont vécu et qui sont figés, l’exposition étant le temps de la matière figée. » Leurs corps sont en grès et en porcelaine. « Il y a quelque chose de la prothèse orthopédique mais aussi du tableau de chasse », les corps (morts) étant ici montrés, exposés au regard. Chacun est présenté froidement sur un bac en métal, qui renvoie, nous dit l’artiste, aux déchets industriels – notamment nucléaires – qu’on tâche de contenir pour qu’ils évitent de polluer l’environnement proche. Et la dureté du métal gris fait contraste avec la douceur de la peau de porcelaine, parcourue de frissons (l’artiste moule toujours ses sculptures à même le corps de ses modèles).
Ces bacs sont emplis d’eau du canal, transportée ensuite par un réseau de tuyaux complexe (quasi-sanguin, donc) jusqu’aux sculptures du troisième chapitre : celui de la « croissance ». Il fait le lien : « Ce qui alimente les corps vivants, ce sont les corps qui ont vécu. » Érigées verticalement, les sculptures de ce troisième chapitre sont vivantes : de petites plantes poussent à l’intérieur d’elles, comme des organes (on pense fugitivement au nénuphar qui grandit dans la poitrine de Chloé dans L’Écume des jours de Boris Vian). Toujours dans un souci de cohérence entre les différents éléments de ses installations, Hugo souligne : « une prothèse pour un corps est comme un tuteur pour une plante, c’est une contrainte qui maintient. » Le minéral et le végétal entrent en symbiose…
Le travail collectif est très important pour Hugo Servanin, qui précise s’entourer de nombreux spécialistes pour mener à bien son travail de sculpture : un botaniste pour les plantes, un « ingénieur fou, Antoine Pintout, qui m’aide à développer des solutions techniques »…
© Simon Lerat pour Beaux Arts.com
« Comme pour une grosse agence d’architecture qui porte le nom de son créateur, je suis le chef d’orchestre. »
Voilà pour les trois chapitres, auxquels s’ajoutent, devant les vitres des Magasins généraux, de grands vitraux montrant des radiographies monumentales, et trois collaborations ponctuant le parcours : Jeanne Vicerial, présente à travers de longues mèches de fils noirs, Mohamed Bourouissa, qui capte la vie d’une plante pour en faire une bande-son spectrale, et Jesse Kanda, auteur d’une sculpture organique, travaillée à distance et imprimée en 3D. Le travail collectif est très important pour Hugo Servanin, qui précise s’entourer de nombreux spécialistes pour mener à bien son travail de sculpture : un botaniste pour les plantes, un « ingénieur fou, Antoine Pintout, qui m’aide à développer des solutions techniques »… Au point d’avoir créé il y a deux ans une société d’ingénierie, Foule Ingénierie. « Je cherche à créer un système vertueux pour travailler avec le plus de gens possible. »
« Concrètement, je suis patron d’entreprise, avec une vocation d’artiste », nous confie Hugo Servanin.
© Simon Lerat pour Beaux Arts.com
Le travail mené en atelier lui permet également de développer une maison d’édition d’objets, qui peut imaginer de transformer le socle d’une sculpture en table à manger usuelle.
« Concrètement, je suis patron d’entreprise, avec une vocation d’artiste. » Les missions de Foule Ingénierie aident à sa démarche de plasticien, en développant des solutions de fabrication pour ses sculptures. Dans le même temps, la petite société met cette créativité au service de commandes beaucoup plus lucratives, en cumulant des missions pour des marques de mode et de célèbres artistes plasticiens, pour qui il développe des solutions créatives (un outil numérique, un processus de fabrication…). « Comme pour une grosse agence d’architecture qui porte le nom de son créateur, je suis le chef d’orchestre. Petit à petit, je change d’échelle, de plus en plus de gens travaillent avec moi. Cette société a une vraie ambition politique, avec par exemple le financement de thèses universitaires : les chercheurs déposeront des brevets qui serviront ensuite à la production des expositions. »
La dureté du métal gris fait contraste avec la douceur de la peau de porcelaine, parcourue de frissons (l’artiste moule toujours ses sculptures à même le corps de ses modèles).
© Simon Lerat pour Beaux Arts.com
Hugo Servanin place ainsi l’innovation au cœur de sa démarche artistique. Le travail mené en atelier lui permet également de développer une maison d’édition d’objets, qui peut imaginer de transformer le socle d’une sculpture en table à manger usuelle. « La boîte tâtonne encore. On crée notre économie de façon empirique. On aimerait faire une monographie de cette exposition qui soit un manifeste de notre démarche. » Côté références, Hugo Servanin cite des artistes dont il estime les croisements (les rappeurs tout-terrain Vald ou Pharrell Williams, le musicien Chilly Gonzales et ses concerts de 27 heures), des films « qui créent des mondes complets » comme Carré blanc de Jean-Baptiste Leonetti ou Grave de Julia Ducournau. Très investi, celui qui a créé une civilisation d’« êtres-sculptures » et une entreprise d’ingénierie avant même d’avoir atteint trente ans précise être présent tous les jours dans l’exposition. Pour faire corps avec elle, vérifier son bon fonctionnement électrique et hydraulique, aller au-devant des visiteurs. Un investissement rare : « Par la nature de mon travail, toutes mes expositions sont un peu des résidences. » The artist is present, comme dirait Marina Abramović.
Hugo Servanin. Morphose
Du 17 mars 2023 au 7 mai 2023
Magasins Généraux • 1, rue de l'Ancien Canal • 93500 Pantin
magasinsgeneraux.com
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