Marguerite Piard dans son atelier à Montreuil, 2024
Photo Irina Shkoda pour BeauxArts.com
Parfois, les mots lui manquent. À Montreuil, dans son atelier où elle nous reçoit, Marguerite Piard (née en 1996) aimerait nous dire mille choses. Seulement parfois, sans crier gare, son verbe l’abandonne et ses phrases s’évaporent dans le silence. C’est là, sans doute, que l’on touche du doigt le mystère de sa peinture, comme nimbée d’une quiétude que rien ne semble pouvoir troubler. Sauf peut-être un coup de fil du transporteur qui doit, en cette lumineuse matinée de mars, emporter ses œuvres à la galerie Paris-B, où la jeune artiste diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2020 s’apprête à présenter son exposition « Sang-froid ».
Il y a dans la peinture de Marguerite Piard l’idée, empruntée à Albert Camus, d’un « invincible été ». Les corps, essentiellement féminins, sont toujours nus ou presque. Ils se dévoilent par fragments et s’abandonnent dans la lumière enveloppante d’une fin de journée ensoleillée. Ils se frôlent, se touchent, se caressent. L’assourdissant chaos du monde est loin, inexistant. Ne demeurent que la tendresse, le désir et, bien sûr, ce paisible silence.
Dans la peinture de Marguerite Piard, les corps se dévoilent par fragments et s’abandonnent dans la lumière
Photo Irina Shkoda pour BeauxArts.com
« La pudeur est très belle et peut être un sujet en soi. »
« Les gestes de soin et les caresses m’émeuvent. C’est ce que j’ai envie de donner à voir », explique l’artiste avec la même douceur et retenue qui caractérisent son œuvre. « Un jour, se souvient-elle, j’ai eu cette discussion avec des personnes venues visiter mon atelier. On m’a dit ‘il faut que tu te lâches’. Ça m’a blessée, dans le sens où je trouve que la pudeur est très belle et peut être un sujet en soi. Si je veux parler de la sexualité, je ne suis pas obligée de représenter l’acte en soi, mais simplement l’évoquer par des gestes subtils. »
Marguerite Piad explique : « Les gestes de soin et les caresses m’émeuvent. C’est ce que j’ai envie de donner à voir », 2024
Photo Irina Shkoda pour BeauxArts.com
Marguerite Piard inscrit sa pratique dans une démarche d’éveil au féminisme : « C’est une manière de montrer à quel point, dans l’espace public, le corps féminin est dévalué et malmené. » C’est aussi, poursuit-elle, une façon de se réapproprier le sien. Car derrière ces délicats fragments de chair, se cache l’artiste elle-même. « L’autoportrait est devenu un motif récurrent, d’abord par souci de facilité mais aussi par pudeur, parce que je n’osais pas demander à d’autres personnes de poser. » Sa technique, désormais, est bien rodée : elle se filme, puis travaille à partir de captures d’écran qu’elle recadre à l’envi.
Galets, objets trouvés… L’artiste peint sur toute sorte de supports, parfois très grands, souvent minuscules. Elle affectionne particulièrement le bois, qu’elle enduit parfois de papier mâché. « Un jour, on m’a demandé si c’était du savon ! », plaisante-t-elle avant de poursuivre : « Je peins toujours les tranches comme pour prolonger la peinture dans l’espace et la faire exister en tant qu’objet que l’on a envie de manipuler. J’aime sortir du côté rectiligne du support pour retrouver la mollesse des chairs que je peins ». La surface de ses œuvres, c’est vrai, évoque le velouté de la peau rougie par le soleil sur laquelle s’échouent des perles d’eau salée.
Marguerite Piard peint sur toutes sortes de supports, parfois très grands, souvent minuscules, 2024
Photo Irina Shkoda pour BeauxArts.com
Soudain, elle se lève et saisit une petite boîte trouvée à la Réserve des arts « Je ne sais pas encore ce que je vais en faire, mais j’aime l’idée de la boîte, qui évoque le secret » Marguerite Piard charge ainsi chacun des objets dont elle s’empare d’histoires qu’elle invente mais aussi de symboles, qu’elle cherche sans cesse.
Ces derniers temps, ceux-ci se révèlent spirituels, à l’image du Pardon, une minuscule peinture aussi précieuse qu’une enluminure, qui représente une main délicatement posée sur le bas-ventre. Une façon, explique l’artiste, de magnifier la masturbation féminine – « quelque chose de très beau, qu’on nous a longtemps dit qu’il ne fallait surtout pas faire. J’aime jouer avec cette ambiguïté. Je me réapproprie ces codes pour me réconcilier avec une forme de spiritualité, sans tomber dans le blasphème ou la facilité. »
« Je peins toujours les tranches comme pour prolonger la peinture dans l’espace, la faire exister en tant qu’objet que l’on a envie de manipuler » nous dit Marguerite Piard, 2024
Photo Irina Shkoda pour BeauxArts.com
Le regard des autres, parfois, l’intimide encore : « Lorsque je peins, j’accorde énormément d’importance à la façon dont les corps pourraient être regardés. Je ne veux pas qu’ils soient sexualisés. J’ai une tendance à beaucoup analyser ce qu’on peut penser de moi ou de ma démarche. Ce sont des pensées qui peuvent être hyper paralysantes. » Pas de quoi figer pour autant Marguerite Piard : « La peinture, ce doit être le territoire de la liberté. »
Marguerite Piard. Sang-froid
Du 14 mars 2024 au 20 avril 2024
Galerie Paris-B • 62 Rue de Turbigo • 75003 Paris
www.paris-b.com
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