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Une sculpture du cimetière Saint-Pierre à Salzbourg (Autriche) en 1981
© André Chabot
Au Père-Lachaise, cette chapelle funéraire ne passe pas inaperçue. Sur son fronton, on peut lire cette mystérieuse inscription : « La Mémoire nécropolitaine ». À l’intérieur trône un immense appareil photo en granit noir, qui pèse près d’une tonne. Aucun nom ne figure sur ce monument funéraire. Et pour cause : celui qui l’a fait construire est bel et bien vivant ! À 83 ans, André Chabot considère ce monument comme le point culminant de son œuvre macabre et monomaniaque.
Depuis une cinquantaine d’années, l’artiste photographie des tombes dans le monde entier. Avec 250 000 clichés et 75 pays au compteur, cet étonnant collectionneur d’images a constitué un fonds inédit qui répertorie sépultures, sculptures et édifices funéraires, de la Roumanie au Mexique en passant par l’Égypte. Considérée comme une précieuse archive de l’art funéraire mondial, son fonds a d’ailleurs été acquis par le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône en 2023.
André Chabot devant sa chapelle funéraire « La mémoire nécropolitaine » au cimetière du Père-Lachaise
© André Chabot
Vêtu d’un veston violet sur une chemise noire, l’artiste aux allures de croque-mort nous raconte sa passion pour les œuvres mortuaires, dans son appartement du 9e arrondissement de Paris. Ici, pas de piano au milieu du salon, mais un orgue ! Tandis que sur les étagères, parmi les bibelots qui prennent la poussière, André Chabot expose fièrement une collection de corbillards miniatures. Dans ce décor morbide, qui frise le mauvais goût, niche pourtant un drame ancien. « Depuis 1970, je ne fais plus que des photos de cimetières. Une série de catastrophes a déterminé cette orientation pour la mort », se remémore-t-il, l’air grave.
À l’âge de 30 ans, trois êtres chers le quittent en l’espace de quelques mois. Sa grand-mère d’abord, puis sa fille qui meurt à la naissance, et enfin son grand-père, un rescapé de la guerre de 1914–18, qui met fin à ses jours. « C’était un choc terrible et une colère immense », confie l’homme qui commence alors « un travail d’exorcisme ». Il se met à écumer les cimetières et trouve là matière à création. En parallèle de son activité de professeur de lettres – fonction qu’il occupera jusqu’à la retraite, André Chabot accomplit son rêve de jeunesse : devenir artiste. « J’aurais voulu faire l’École des beaux-arts, mais c’était niet pour mon père ! »
« Je suis devenu une espèce de collectionneur de tombes. »
En 1977, il participe à une exposition collective au musée d’Art moderne de la Ville de Paris intitulée « Mythologies quotidiennes 2 », réunissant plusieurs artistes du mouvement de la Figuration narrative. André Chabot y propose une installation qui prend la forme d’une reconstitution de cimetière militaire. C’est pourtant vers la photographie, argentique puis numérique, qu’André Chabot se tourne rapidement. Il avoue : « Je suis devenu une espèce de collectionneur de tombes. » Ce qu’il cherche ? « Les sépultures les plus extraordinaires, les plus choquantes, les plus émouvantes. Là où ça se tord de désespoir », détaille-t-il.
Un monument funéraire du cimetière San Michele à Venise (Italie) en 1988
© André Chabot
Femmes en pleurs, anges, têtes de mort… : voilà le genre de personnages qui peuplent ses photographies. « Ce qui m’intéresse, c’est toutes ces histoires que je peux imaginer à partir des sculptures funéraires, et de voir des correspondances ou des différences entre les pays. » Il en a même tiré plusieurs ouvrages, dans lesquels ils regroupent les œuvres photographiées par typologie : les représentations de Jésus-Christ, les animaux, les monuments consacrés aux enfants…
Détail d’une tombe du « cimetière joyeux » de Săpânța (Roumanie) en 2004
© André Chabot
Parmi ses plus insolites « promenades nécropolitaines », il retient un drôle de cimetière en Roumanie, à Săpânța. Connu sous le nom de « Cimetière joyeux », il détonne par les couleurs éclatantes des croix en bois qui constellent les tombes. Elles sont l’œuvre du sculpteur Stan Ioan Pătraș (1908–1977), qui souhaitait ainsi renouer au milieu du XXe siècle avec d’anciennes traditions valaques. Sur fond bleu azur, une scène de la vie du défunt – souvent sa profession – est représentée. « Certaines stèles évoquent même les circonstances de la mort : si l’individu s’est fait tirer dessus ou s’il a eu un accident. Il y a un côté quasi humoristique ! »
Fait rare, ce jour-là, André Chabot a pris ses photos en couleur, lui qui ne jure que par le noir et blanc. Une esthétique qu’il partage avec deux grands noms du photojournalisme dont il admire le travail : le Franco-Brésilien Sebastião Salgado et l’Américain James Nachtwey. Sauf que ces derniers explorent le monde des vivants, quand lui s’engouffre dans le monde des morts. Ou plutôt : « l’envers des vivants », s’amuse-t-il à dire.
« Dans les cimetières, il n’y a que des époux fidèles, des fils et des filles reconnaissants, des employés qui témoignent leur affection… C’est la face idéalisée de notre société », explique le photographe qui se fait soudainement ethnologue des nécropoles. D’après son constat, une chose ne change pas, du monde des vivants à la tombe : « Le cimetière, c’est la phallocratie ! Quand on regarde de plus près les sculptures, la femme est faite pour mettre l’homme (mort !) en valeur. Et plus celles-ci sont belles et nombreuses autour de sa tombe, plus ça signifie que le type était important. »
« La tombe aux mains » dans le vieux cimetière de Roermond (Pays-Bas) en 2010
© André Chabot
Pour conserver la mémoire de ce projet pharaonique – et espérer exister après sa propre mort –, André Chabot a fondé avec sa compagne Anne Fuard une association visant à « donner un futur à notre passé en sauvegardant par l’image le patrimoine funéraire ». Son nom ? La Mémoire nécropolitaine, cette expression que l’on retrouve inscrite sur leur futur tombeau au Père-Lachaise. Le collectionneur infatigable de tombes concède : « Tout ce que j’ai pu faire dans ma vie, c’était pour m’habituer à l’idée de ma propre mort. »
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