Carlo Braccesco, L’Annonciation (détail), XVe siècle
Tempera sur bois • 158 x 107 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
C’est ce qui s’appelle débarquer à l’improviste. Dans le cadre d’une loggia, un ange traverse le ciel sur son auréole de surfeur et s’apprête à franchir la barre d’un parapet. Le poupon fuse, un lys à la main. Il est vêtu en enfant de chœur : son aube immaculée est doublée d’une mousseline frémissante. Les cordons qui croisent sa tunique s’agitent aussi dans les airs. Son front est orné d’un discret panache et d’une rangée d’œillets blancs.
Avec sa paume droite, il salue délicatement la si pleine de grâce peu rassurée. Face à la trombe angélique, Marie recule, se détourne, se protège de la main gauche. Elle qui lisait tranquillement, agenouillée devant son lutrin, vient de se lever. Dans sa volte-face, elle agrippe une colonne tout en fixant l’intrus d’un air méfiant. On la comprend.
Carlo Braccesco, L’Annonciation, XVe siècle
Tempera sur bois • 158 × 107 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
Où va-t-il pouvoir se poser ? L’espace exigu est cerné par deux colonnes de marbre dont les veines brunes s’enroulent autour des fûts. Leurs pieds dorés sont eux-mêmes disposés sur des blocs marbrés jaune de Sienne. C’est fin, c’est précieux ; comme le reste… Au pupitre finement ciselé, répondent les ornements du parapet. Sur ce mini-rempart sculpté, une spirale végétale aspire l’œil.
Le motif évoque la rangée de fleurs qui coiffe la balustrade. Un vase rempli d’œillets complète ce jardin suspendu. Au sol, les dallages carrés alternent le blanc, le bordeaux et l’olive, comme les pétales du garde-corps. Au tout premier plan, le pavement est amorcé par une marche en trompe-l’œil. La géométrie des pavements invite les regardeurs à poursuivre la traversée, jusqu’à dépasser le premier plan.
Toutes les lignes de fuite nous envoient promener au-dehors, vers cette campagne verdoyante arrosée par un cours d’eau épars. Le point central vise précisément cette bâtisse rosée, située sur la ligne d’horizon, au beau milieu du tableau. L’édifice se découvre à l’instant, grâce au coude relevé de Marie. À mi-chemin entre le palais et l’église, son toit est agrémenté d’une paire de beffrois et d’une extension-loggia.
Carlo Braccesco, L’Annonciation (détails), XVe siècle
Tempera sur bois • 158 x 107 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
Au pied du bâtiment, de minuscules personnages sont rassemblés autour d’un calvaire. Peut-être deux femmes à gauche et deux hommes à droite. L’une des femmes porte une cruche sur sa tête, l’un des hommes pointe cette ville bleue édifiée à droite du cadre. Pour l’atteindre, il faudra franchir un pont avant de se perdre parmi les dômes de la cité.
Carlo Braccesco peint ce tableau entre 1490 et 1500. L’artiste milanais travaille en Ligurie, à Gênes notamment. Il y décore les églises, chapelles, chartreuses. Son Annonciation s’intégrait dans un grand polyptyque, peut-être le retable d’une église de carmes de la ville. Pour certains observateurs, le Polyptyque de l’Annonciation (1469) de Giovanni Mazone – accroché à Santa Maria di Castello de Gênes – devait lui ressembler. Au total, pas moins de neuf morceaux de peinture y sont disposés sur trois niveaux.
Du polyptyque de Braccesco, il reste trois panneaux centraux alignés au Louvre. L’Annonciation est entourée par deux paires de personnages. Sur le panneau de gauche, saint Benoît devise avec un évêque. Sur le panneau de droite, saint Étienne, la tête caillassée, papote avec saint Ange au crâne et au cœur poignardés. Le peintre leur a même donné une palme, histoire de souligner le martyr.
À gauche, triptyque de L’Annonciation (détail), XVe siècle de Carlo Braccesco. À droite, “Polyptique de l’Annonciation”, 1469 de Giovanni Mazone
Coll. musée du Louvre, Paris. Coll. Église Santa Maria di Castello de Gênes
Gabriel fuse dans le ciel, depuis la droite du tableau, façon colombe du Saint-Esprit. On n’est pas loin de la violation de domicile. Cela dit, un mystère, ça te tombe dessus sans prévenir.
L’Annonciation est mentionnée dans l’Évangile de Luc (1, 26–38) et nous raconte la maternité divine de Marie annoncée par Gabriel. « L’ange entra chez elle et dit : ‘Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi.’ À cette parole, elle fut toute bouleversée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation. L’ange lui dit alors : ‘Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus.’ »
Ambrogio Lorenzetti, L’Annonciation, 1344
Tempera sur bois • 127 × 120 cm • Coll. Pinacothèque, Sienne
Plus loin, Marie dit à l’ange : « ‘Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais pas d’homme ?’ L’ange lui répondit : ‘L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre.’ » Le texte latin inscrit sur le cadre du tableau mentionne la fin de la discussion, comme la bulle carrée d’une bande dessinée : « Ecce ancilla Domini : [fiat mihi secundum] verbum tuum ». Traduction : « Je suis la servante du Seigneur ; [qu’il me soit fait selon] ta parole ».
Depuis le concile d’Éphèse (431), Marie est théotokos ou Mère de Dieu. Elle occupe une sacrée place dans le cœur des dévots et le chœur des églises. Partout, les Annonciations pleuvent. Si les artistes y déclinent leur vision particulière, un canon prédomine : Marie est invariablement campée sur la droite, vêtue d’or, de bleu et de rouge. Souvent elle lit, non loin de sa chambre.
Tête baissée, bras croisés, plus si bouleversée. Elle se tient face à Gabriel, à deux doigts d’accepter son statut d’élue. Lui est agenouillé sur la gauche, un lys à la main, dans le jardin de Marie. Cet espace sacré signe l’hortus conclusus – le jardin enclos – ouvert aux seuls messagers divins. À noter aussi dans le ciel, la présence de la colombe du Saint-Esprit, avec ses rayons dorés, qui fond sur Marie.
L’Annonciation de Braccesco propose une variante remarquable – quasi baroque. Dans sa loggia, point d’ange délicat agenouillé entre les pâquerettes. Gabriel fuse dans le ciel, depuis la droite du tableau, façon colombe du Saint-Esprit. On n’est pas loin de la violation de domicile. Cela dit, un mystère, ça te tombe dessus sans prévenir. « Je te salue, Comblée-de-grâce », lui dit le super héraut.
Elle va bientôt accueillir le Fils, recevoir le Verbe. Pour ne pas tomber à la renverse, Marie enlace une colonne.
La déipare semble peu partante. Son acceptation inscrite sur le cadre du tableau pourra rassurer le regardeur-dévot. Dans l’instant peint par Carlo, Marie est bouleversée. Pas encore embarazada, mais bien embarrassée par ce divin messager qui franchit tout juste l’hortus. Ici, pas de parterre fleuri sinon des bacs de roses et d’œillets juchés sur des rinceaux sculptés. Voici une Annonciation d’appartement pour mieux dépeindre un conflit intérieur.
À gauche, « Le Christ à la colonne », 1476–1478 d’Antonello de Messine. À droite, « La Madone à l’œillet », 1478–1480 de Léonard de Vinci
Coll. musée du Louvre, Paris. Coll. Alte Pinakothek, Munich
Sur son parterre géométrique aux mesures bien terrestres, Marie reçoit l’incommensurable divin, débarqué du ciel. Elle va bientôt accueillir le Fils, recevoir le Verbe. Pour ne pas tomber à la renverse, Marie enlace une colonne. Le support représente bien souvent la Columna est Christus comme on dit en latin – « le Christ est une colonne ».
D’une manière assez géniale, le repli de la bientôt mère pourrait suggérer son acceptation : en reculant, elle enlace déjà le Fils. Comme un écho plastique, le pied doré de la colonne – ce point de départ – reprend les courbes du giron marial ; idem pour la silhouette du vase aux œillets. En termes d’évocations, l’objet compte double : le vase symbolisant Marie, les œillets symbolisant les clous de la Passion. Braccesco l’a serti de perles rouges. Les regardeurs un peu poètes sur les bords y verront les gouttes de sang du Fils mêlées aux larmes de cette mère courage bien partie pour souffrir.
À gauche, “La Vierge du chancelier Rolin” (détail), vers 1435 de Jan van Eyck. À droite, “L’Annonciation” (détail), XVe siècle de Carlo Braccesco
Coll. musée du Louvre, Paris
Le décor du fond de toile rappelle celui de la Vierge du chancelier Rolin (vers 1435). Sur sa rive gauche, Jan van Eyck campait la Bourgogne terrestre ; sur la rive droite, il élevait la Jérusalem céleste. Entre les deux, un pont, une croix. Chez Braccesco, le dispositif est proche. Sur la rive gauche, il y a ce palais rosé assez détaillé, qui rassemble les lignes de perspective du pavement.
Serait-ce l’église des commanditaires ? Ou la projection d’un palais de Nazareth abritant la scène du premier plan ? Pourquoi pas, il y a bien cette loggia sur le toit… L’horizon pourrait aussi raconter la suite de l’Annonciation. La croix pointe le salut offert par le sacrifice du Fils. Et les croyants dans tout ça ? Interdiction de dormir sur ces œillets. Il faut œuvrer à son propre salut, aussi appelé royaume de Dieu ; haut lieu céleste, comme la cité bleutée. Pour y parvenir, il faut traverser le pont. Ce qui symboliserait alors la mort au monde et la renaissance dans la béatitude. Sacré programme : il n’y a plus qu’à. Salut tout le monde !
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