La chronique de Louvre-Ravioli

« La Toilette d’Esther » de Chassériau : la grande désinvolte

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Publié le , mis à jour le
En 1841, Théodore Chassériau peint La Toilette d’Esther. Assise sur une peau de tigre, la grande désinvolte ignore tous les regards. Mais ne nourrit-elle pas malgré tout le stéréotype de la femme docile, hyper sensuelle, offerte aux spectateurs. De même que celui de la maîtresse blanche entourée de servantes noires ? Pas si vite… Avec son regard libre et curieux, Louvre-Ravioli aka François Bénard décortique chaque mois pour Beaux Arts un chef-d’œuvre de la peinture.
Théodore Chassériau, La Toilette d’Esther (détail)
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Théodore Chassériau, La Toilette d’Esther (détail), 1841

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Huile sur toile • 45,5 × 35,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

Encore une fois, nous voilà spectateur-voyeur. Devant nos yeux, sous les arbres, une femme aux cheveux dorés se recoiffe, adossée sur un épais coussin vert aventurine. Madame est nue jusqu’à la taille, comme la Vénus de Milo ou la Psyché de François Gérard. Voici une torsade discrète qui déroule une silhouette de rêve.

Le bas du corps est campé vers notre droite, les pieds nus et les jambes drapées sont quasi de profil ; plus haut, ses hanches dévêtues élèvent un nombril qui s’étire discrètement vers nous ; la poitrine – un brin strabique – nous fait face alors que la tête est tout entière tournée vers la gauche, lumineuse. Ses bras costauds et ornés de bijoux encadrent ce dernier mouvement, dessinant une mandorle imprécise, reliée au sommet par ses cheveux dorés.

Théodore Chassériau, La Toilette d’Esther
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Théodore Chassériau, La Toilette d’Esther, 1841

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Huile sur toile • 45,5 × 35,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

La modèle aux bras en l’air est flanquée de deux serviteurs aux petits soins, aux profils lointains. Sur la gauche, une servante s’est placée en retrait du faisceau. Prière de ne pas faire de l’ombre à Madame. La discrète servante est voilée, drapée de la tête aux pieds. Sa tête est penchée, la bouche envieuse. Elle porte des deux mains une grande coupe pesante, garnie de bijouteries.

Madame n’aura plus qu’à piocher après son gracieux démêlé. Sur la droite, campe un autre serviteur, tout vêtu de rouge. Il porte des perles au cou et aux oreilles. Lui aussi tend à Madame de quoi se faire toujours plus belle. Dans son mini-coffret, sans doute des poudres ou des parfums. Le porteur peut s’avancer en pleine lumière, sa peau noire fait ressortir plus encore la blonde superstar.

Que pense-t-elle à cet instant ? Que regardent ses yeux bleus lassés ? Ils semblent mêler assurance et indolence. Madame se démêle les cheveux, ou se les attache… Surtout, elle se détache. Si la Psyché du baron Gérard avait l’air apeuré, Madame semble au-dessus de la mêlée. Assise sur une peau de tigre, la grande désinvolte ignore tous les regards.

À gauche, « La Toilette d’Esther » de Chassériau, 1841. À droite « Portrait de Ginevra de’ Benci » de Léonard de Vinci, vers 1474-1478, conservé à la National Gallery de Washington
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À gauche, « La Toilette d’Esther » de Chassériau, 1841. À droite « Portrait de Ginevra de’ Benci » de Léonard de Vinci, vers 1474–1478, conservé à la National Gallery de Washington

Certains imagineront peut-être une Eva-Pandora, maîtresse en son royaume d’Éden. D’ailleurs, quel est cet arbre qui lui pousse dans le dos ? Un fruitier biblique revisité ? Un arbre de la connaissance bouturé ? L’extension surprenante de sa chevelure dorée fait penser au Portrait de Ginevra de’ Benci (v. 1476) par Léonard de Vinci – une autre moue indolente, un autre masque bien dur à lire.

Dans le grand bain orientaliste

Jean-Auguste-Dominique Ingres, Le Bain turc
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Jean-Auguste-Dominique Ingres, Le Bain turc, 1862

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Huile sur toile collée sur bois • 1,08 × 1,10 m • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

Théodore Chassériau (1819–1856) peint La Toilette d’Esther (1841) à 22 ans. Il n’en est pas à son premier nu féminin : la Vénus anadyomène (1838) et l’Andromède attachée au rocher par les Néréides (1840) peuvent en témoigner. Le jeune artiste peaufine son canon féminin : cou robuste, nez droit et bras musclés, presque masculins. Clémence Monnerot, la maîtresse de Chassériau, révèlera une partie de son secret, évoquant l’une des deux sœurs de l’artiste : « Adèle a de superbes bras ; dans ses peintures, ils apparaissent partout ». Autre détail intéressant : certains dessins préparatoires révèlent la composition initiale d’Esther. Au départ, le modèle s’étirait dans un tondo, comme le Bain turc (1862) qui sera peint par Jean-Auguste-Dominique Ingres, son ancien prof’ aux Beaux-Arts.

Au XIXe siècle, les murs du Salon sont recouverts d’odalisques, de vizirs décapiteurs, de caravanes poussiéreuses ou de sultanes sulfureuses. Les mirettes des indolentes sont souvent perdues dans les vapeurs d’un harem ou les volutes de leur narguilé. Pour le choix des modèles, les artistes n’ont qu’à tourner les pages de l’Ancien Testament, puits misogyne sans fond. Deux profils sont toutefois à distinguer.

Théodore Chassériau, À gauche, « Esther se parant », étude, 1841. À droite, « Vénus anadyomène », 1838
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Théodore Chassériau, À gauche, « Esther se parant », étude, 1841. À droite, « Vénus anadyomène », 1838

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Mine de plomb sur papier beige / Huile sur toile • 20,3 × 19,8 cm / 65,5 × 55 cm • Coll. musée du Louvre, Paris

D’une part, les femmes soumises ou bafouées par certains souverains (Suzanne, Bethsabée) ; d’autre part, les femmes subversives qui usent de leurs charmes pour manœuvrer d’autres souverains (Salomé, Esther, Judith, Dalila). Des figures déjà peintes par Botticelli et Cie, mais qui seront, à l’époque de Chassériau, produites en nombre sous un versant hyper érotique.

Esther est la seconde femme du roi Assuérus. Sa prédécesseure, la reine Vashti, avait refusé de se dévêtir devant des invités. Pour remplacer l’insubordonnée, un casting est organisé. Esther, repérée par l’eunuque Hégaï, est élue. Nouvelle reine, orpheline, elle intègre la cour avec son oncle Mardochée, devenu fonctionnaire du roi. Plus tard, le vizir Haman – à cheval sur l’étiquette – s’énerve face au tonton qui refuse de se prosterner. Apprenant qu’il est juif, Haman organise un pogrom via décret royal.

À gauche, “La reine Vashti refusant d’obéir au commandement d’Assuérus” par Gustave Doré, 1870. À droite, ” Le Festin d’Esther avec Aman et Assuérus” de Rembrandt, 1660
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À gauche, “La reine Vashti refusant d’obéir au commandement d’Assuérus” par Gustave Doré, 1870. À droite, ” Le Festin d’Esther avec Aman et Assuérus” de Rembrandt, 1660

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Gravure pour la Bible / Huile sur toile 73 x 94 cm • Coll. particulière / Coll. musée Pouckine, Moscou • © Liszt Collection / Bridgeman Images. Google Art Project

Mardochée, inquiet, prévient sa nièce. Pour démêler l’affaire, Esther va organiser un festin avec roi et vizir. À table, le tonton est soutenu, le vizir désavoué. Dans la foulée, Esther demande la révocation du pogrom. Comme aucun ordre royal ne peut être révoqué, Mardochée (devenu influent) instaure un droit de légitime défense pour son peuple. Le roi est ok. Le jour J, les Juifs viendront à bout de leurs ennemis, avec le soutien des autorités.

Elle s’en coiffe les cheveux…

Chassériau cadre Esther au début de son Livre, en plein casting royal. Son nom hébreux Hadassah désigne le myrte, cette épice poivrée qui pourrait bien être cette fleur poussant juste derrière elle. Après la Ginevra-genièvre de Vinci, l’Esther-myrte de Chassériau pourrait bien compléter l’herbier très secret de l’histoire de l’art.

À gauche, un détail de “La Toilette d’Esther”, de Théodore Chassériau, 1841. À droite, “La Toilette” de Frédéric Bazille, 1870
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À gauche, un détail de “La Toilette d’Esther”, de Théodore Chassériau, 1841. À droite, “La Toilette” de Frédéric Bazille, 1870

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Huile sur toile • 130 × 128 cm • Coll. musée Fabre, Montpellier • © Bridgeman Images

Avec ce tableau, l’artiste prolonge aussi une autre série déjà alimentée par Pierre-Paul Rubens, Frédéric Bazille, Jean-Léon Gérôme et bien d’autres : celle des servantes noires aux petits soins d’une maîtresse blanche. Plutôt deux fois qu’une d’ailleurs, l’eunuque Hégaï venant doubler le « faire-valoir » épidermique. Son profil scrutateur très sérieux lui donne l’air d’un coach de beauté.

Son corps est son arme, elle en a conscience.

L’Esther de Chassériau nourrit aussi le stéréotype de la femme docile, hyper sensuelle, offerte aux spectateurs. N’aurait-il pas pu nous présenter la reine Vashti, l’insubordonnée ? Sinon l’instant du festin où Esther sauve son peuple ? Le moment serait mal choisi. La mode de l’époque est ailleurs, il faut répondre aux goûts du public parisien désireux d’oublier sa condition occidentale trop parfaite. Il faut le libérer de sa prison, de son trop-plein de liberté, de modération, de raison gardée, de progrès, de droiture. Une femme comme Esther servira de miroir inversé. Qui mieux qu’une subversive, poitrine au vent, perdue entre bijoux et parfums, pour libérer l’Occident de son carcan ?

Ceci dit, l’Esther de Chassériau n’est-elle qu’une énième soumise, perdue dans le flot orientaliste ? Il n’y a qu’à la comparer avec la future Esther d’Edwin Long (1878) pour nuancer le propos. Cette souveraine-là pourrait presque allégoriser la soumission. L’Esther de Chassériau, campée sur une peau de tigre, flotte dans une parfaite indifférence. Elle ignore nos regards, comme la Bethsabée de Rembrandt (1654), mais dans un autre registre. La modèle de Rembrandt est perdue.

À gauche, « Reine Esther » d’Edwin Long, 1878. À droite, « Bethsabée au bain tenant la lettre du roi David » de Rembrandt, 1654
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À gauche, « Reine Esther » d’Edwin Long, 1878. À droite, « Bethsabée au bain tenant la lettre du roi David » de Rembrandt, 1654

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Huiles sur toile • 213,5 × 170,3 cm / 142 × 142 cm • Coll. National Gallery of Victoria, Melbourne / Coll. musée du Louvre, Paris

Après lecture de la convocation de son souverain, elle semble prisonnière de son enveloppe de chair. Pour l’Esther de Chassériau, c’est tout le contraire. Son corps est son arme, elle en a conscience. Même pas besoin de miroir, elle connaît sa beauté. L’affranchie nous tient à bonne distance, avec une géniale désinvolture. De l’espagnol desenvuelto qui signifie « libre et dégagée », comme ses yeux bleus lassés.

Retrouvez dans l’Encyclo : Romantisme Théodore Chassériau

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