Rituels primitifs, sorcellerie, enfers… À la fois magique et effrayant, lié à l’occulte et à l’insaisissable, le feu est un élément puissant qui offre des possibilités techniques infinies. Selon l’intensité avec laquelle on l’utilise, une flamme peut servir de pinceau en déposant du noir de fumée et des teintes orangées sur une feuille de papier, mais aussi trouer, dévorer, déformer, graver ou faire fondre un matériau. Avec, toujours, une part d’imprévisible et de mystère…
Yves Klein, Alberto Burri, Géraldine Tobé Mutamande, Christian Jaccard, Marina Abramović, Jean-Paul Marcheschi, Bernard Aubertin, Steven Spazuk, Ana Mendieta, Christian Lapie… Tous ces artistes ont en commun d’avoir, ponctuellement ou systématiquement, utilisé cet élément comme outil de création ou matière première de leurs œuvres. « Peinture », sculpture, performances … À chacun sa manière de jouer avec le feu !
Alberto Burri à Castello, 1976
© Adagp, Paris 2024 / Photo Aurelio Amendola
Pionnier de l’art du feu, l’artiste Alberto Burri (1915–1995) crée ses premières « combustions » (« Combustione ») en 1953 : des reliquats de papiers brûlés, noircis et grignotés par les flammes, qu’il colle pour former des compositions abstraites. Marqué par la guerre, l’Italien se met ensuite à déchirer du plastique en le brûlant, ce qui évoque parfois de la chair mutilée, et à attaquer avec une flamme de minces couches de plastique transparent, pour les trouer de cicatrices béantes aux rebords calcinés…
Au début des années 1960, Yves Klein devient le tout premier artiste à peindre au lance-flammes. Lors de séances spectaculaires, il dirige le feu sur du carton en variant les gestes et l’intensité de la flamme afin d’obtenir des formes noires et dansantes… Le tout en présence d’un pompier qui, armé d’une lance, se tient prêt à éteindre un éventuel incendie !
Christian Jaccard, Tondo BRN, 1991
gel thermique sur acrylique et bois • diam 85 cm • Coll. musée Fabre, Montpellier • © Adagp, Paris 2024
En 1972, Claude Viallat (né en 1936) asperge par endroits de grandes toiles blanches avec un liquide inflammable qu’il embrase pour produire des taches et des trouées disposées à intervalles réguliers. Christian Jaccard (né en 1939), lui aussi, « peint » en laissant des traînées de brûlé sur toile ou sur papier à partir de 1975. Protégé par un masque à gaz, il enflamme des mèches noires goudronnées et savamment placées, pour laisser des marques sombres sur des supports de très grand format, fruits d’une combinaison entre maîtrise artistique et hasard de la combustion…
Steven Spazuk, Barn Owl. Birds
Suie sur panneau Gesso • 121,9 × 91,4 cm • © Steven Spazuk
Réaliser des peintures figuratives avec une simple flamme ? Cela semble relever de la sorcellerie, et pourtant, plusieurs artistes en ont fait leur spécialité ! Ainsi l’artiste corse Jean-Paul Marcheschi (né en 1951) produit depuis les années 1980 des puissants tableaux inspirés des volcans, de l’astronomie et de l’Enfer de Dante, en n’utilisant rien d’autre que du papier et la flamme rougeoyante de flambeaux, bougies en cire à longue mèche qu’il fait fabriquer en Vendée.
Depuis 2001, l’artiste québécois Steven Spazuk (né en 1960) utilise une technique qu’il nomme « fumage », consistant à caresser une feuille de papier avec la flamme d’une bougie, qui dépose à sa surface de mystérieux souffles et volutes sombres. Puis, il effleure ces formes floues avec une plume d’oiseau, un grattoir ou un pinceau fin pour tracer dans la suie des détails minutieux, y faisant apparaître des images spectrales…
Née en 1992, Géraldine Tobé Mutamande fait, elle aussi, des miracles avec la fumée. Enfant, cette artiste congolaise avait été victime d’un violent exorcisme : accusée de sorcellerie par un prêtre, elle fut battue puis enfermée plusieurs jours sans manger ni boire dans un réduit enfumé, rempli de bougies et d’encens… Un traumatisme qu’elle a transformé en force créatrice. Au moyen d’une simple lampe à huile et de pochoirs, elle dépose sur ses toiles un voile de fumée qui lui permet de créer des œuvres époustouflantes où des silhouettes de femmes fantomatiques, d’animaux et d’hommes affublés de masques africains s’adonnent à d’étranges rituels…
Zachary Aronson, Live Art à Los Angeles
© Zachary Aronson
De nombreuses autres techniques permettent de créer des tableaux avec du feu. Certains, comme le jeune Américain Zachary Aronson, dessinent au chalumeau sur des panneaux de bois. D’autres pratiquent la pyrogravure, à l’image de la jeune Française Ségolène Duret qui, à l’aide d’une fine pointe brûlante alimentée à l’électricité, réalise des gravures sur bois, cuir et liège. D’autres encore l’associent à la cire : ainsi le peintre français Rhizo (Thibault Rabiller) fait fondre un mélange de wax de surfeur et de pigments naturels, qu’il étale sur des panneaux de bois à l’aide de la flamme d’un chalumeau pour obtenir des tableaux accidentés dont la texture rappelle celle de la céramique.
Arman, Roméo et Juliette, 1970 ou 1974
combustion de violoncelles brisés dans le Plexiglas • 200 × 160 cm • © Drouot /. © Adagp, Paris 2024
En 1974, Arman (1928–2005) exposait une contrebasse brûlée dans une boîte en plexiglas. Ainsi effrité, noirci et calciné, l’instrument ne pouvait plus servir. Porteur des stigmates de la colère des flammes, il prenait une dimension nouvelle, intense, tragique et poétique… Une force que l’on retrouve dans les « Arbres brûlés » de Philippe Pastor (né en 1961), qui eux n’ont pas été altérés par l’artiste lui-même : présentés tels des totems, ces troncs noircis par les flammes, récupérés après des feux dans le massif des Maures en 2003, dénoncent avec gravité la destruction de la nature.
Au Japon, une technique ancestrale appelée shou sugi ba, ou yakisugi, consiste à obtenir une couche noire de carbone sur la surface du bois en le brûlant, ce qui permet de le rendre plus résistant. En Europe, certains artistes calcinent le bois de leurs sculptures pour leur conférer cette intensité et cette rugosité particulières, comme Christian Lapie (né en 1955) et ses figures solennelles qui questionnent la mémoire, et Alban Lanore (né en 1966) qui taille des formes géométriques dans des portions de troncs bruts calcinés. Ou encore, dans un style très différent, Gil Bruvel (né en 1959), qui assemble d’innombrables bâtonnets de bois brûlé de formes et de tailles variées, taillés à la main et peints de différentes couleurs, pour former de grands visages « pixellisés ».
Urs Fischer, Untitled (détail), 2011–2020
Cire • © Urs Fischer, Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier / Courtesy Urs Fischer et Pinault Collection / Photo Florent Michel
Pour certains artistes, c’est la combustion elle-même, plus que les traces laissées, qui fait œuvre. En 1961, le Français Bernard Aubertin (1934–2015) présentait ainsi des « Tableaux-feu », composés d’allumettes piquées ou collées sur un support qu’il enflammait de façon spectaculaire devant témoins et photographes.
Le Suisse Urs Fischer (né en 1973), lui, crée des sculptures en cire qui, telles de gigantesques bougies, se consument lentement sous les yeux des visiteurs – comme sa réplique de L’Enlèvement des Sabines du sculpteur italien de la Renaissance Giambologna, exposée à la Bourse de Commerce – Pinault Collection en 2021. Une méditation magistrale sur la façon dont la destruction peut être créatrice. Sur, aussi, l’impermanence des hommes et des choses, confrontés au temps qui passe et à la fragilité de la matière. Sa nature éphémère ne la rendant que plus belle…
Bill Viola, Fire Woman, 2005
vidéo • 11min, 12 sec • © Bill Viola Studio
Dès 1958, Yves Klein esquisse des « sculptures de feu », et rêve d’une installation qui ferait danser des jets de feu sur l’eau. En 1961, un avant sa mort, le pionnier érige un « Mur de feu » grâce une cinquantaine de becs Bunsen alignés devant la villa de Mies van der Rohe. Aujourd’hui, les fontaines de feu qu’il avait imaginées jaillissent sur le plan d’eau du Guggenheim Bilbao. Le feu lui-même, lumineux et dansant, devient ici la matière principale de l’œuvre !
Bernard Aubertin, Cinq Tableaux-feu Palais, 2012–2013
Performance et exposition au palais de Tokyo • © Adagp, Paris 2024
D’autres artistes ont utilisé le feu pour des sculptures-performances. Ainsi, en 1974, l’artiste serbe Marina Abramović (né en 1946), pour sa performance Rhythm 5, a embrasé une étoile à cinq branches, symbole du communisme, et s’est placée en son centre tel un Christ crucifié. En 1976, l’artiste cubaine Ana Mendieta (1948–1985) a créé et photographié les contours d’un corps en feu, l’une de ses fameuses Siluetas. Chez le vidéaste Bill Viola (né en 1951), cet élément brûlant donne lieu à des œuvres mystiques comme Fire Woman (2005). Sortilège, danger, colère, rituel ancestral… Au-delà de sa beauté hypnotique, le feu permet à coup sûr de faire passer des messages puissants et intemporels.
Face à ces façons insolites d’utiliser le feu, on en oublierait presque le plus élémentaire. Verre, métal, céramique… Ces arts anciens nécessitent tous l’usage du feu, dont la chaleur aide à assouplir la matière, par le biais de la fusion pour mieux la façonner, ou au contraire à la solidifier en la cuisant.
Ces disciplines brûlantes sont célébrées depuis 2019 dans un lieu dédié à Rouen : la Galerie des arts du feu. Cet espace de 500 m² est situé dans l’aître Saint-Maclou, un ossuaire du XIVe siècle classé monument historique, qui remonte à la grande peste noire. Une bonne idée de sortie pour Halloween !
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