Richard Serra, Equal-Parallel : Guernica-Bengasi (copie de l’œuvre disparue, réalisée par l’artiste dans les années 2000), 1986
Acier • Part 01: 148,5 x 500 x 24 cm / Part 02: 148,5 x 148,5 x 24 cm / Part 03: 148,5 x 500 x 24 cm / Part 04: 148,5 x 148,5 x 24 cm • Coll. Museo nacional centro de arte Reina Sofia, Madrid • © Adagp, Paris, 2024
En 2005, lorsque le musée Reina Sofía de Madrid inaugure son extension contemporaine réalisée par l’architecte Jean Nouvel, c’est la stupeur : Equal-Parallel/Guernica-Bengasi (1986) de l’artiste américain Richard Serra, un pilier de ses collections qui devait être installé dans ce nouvel espace, est soudain introuvable… Mais comment cette œuvre monumentale, composée de quatre blocs d’acier et lourde de pas moins de 38 tonnes, a-t-elle pu ainsi se volatiliser ?
Pour tenter de le comprendre, il faut remonter à 1986, date de l’inauguration du Centro de Arte Reina Sofía de Madrid. Fraîchement installé dans un ancien hôpital du XVIIIe siècle à deux pas du Prado, ce nouveau centre d’art espagnol, futur musée national d’Art moderne et contemporain, se dévoile au public avec une exposition temporaire, qui inclut la fameuse œuvre de Richard Serra, commandée par l’établissement.
La façade du musée national centre d’art Reina Sofía de Madrid
© Angela Serena Gilmour / Alamy / Hemis
Ce tout nouveau musée doit incarner l’arrivée de la modernité culturelle en Espagne, dont le pays avait été longtemps privé, celui-ci n’étant sorti de la dictature conservatrice de Franco qu’en 1975. L’établissement a donc besoin d’œuvres fortes et radicales comme celle de Serra, alors très en vogue et synonyme d’audace – ses œuvres installées dans l’espace public s’attirant régulièrement les foudres de riverains peu sensibles à leur nature brute et imposante.
Disparu le 26 mars dernier, ce natif de San Francisco, fils d’un ouvrier espagnol qui travaillait sur des chantiers navals, a laissé sa marque avec ses sculptures composées de gigantesques blocs ou plaques d’acier inoxydable d’aspect rouillé, savamment disposés dans l’espace. De véritables installations qui laissent le visiteur déambuler entre des éléments aux inclinaisons vertigineuses et aux courbes envoûtantes, comme celles de La Matière du temps (The Matter of Time, 1994–2005), joyau permanent du Guggenheim Bilbao depuis 1997.
Richard Serra à la galerie Gagosian lors d’une de ses expositions en 2008
© Glenn Copus / ANL / Shutterstock / SIPA
Equal-Parallel/Guernica-Bengasi (1986) est faite pour intégrer le musée Reina Sofía : par son titre, l’œuvre fait en effet le lien entre l’attaque de la ville libyenne de Benghazi en 1986 par l’US Air Force et le bombardement par des avions allemands de la ville basque de Guernica en 1937, qui a inspiré à Pablo Picasso son célèbre tableau cubiste Guernica (1937), fleuron des collections de l’établissement madrilène.
En 1987, le musée Reina Sofía acquiert donc cette sculpture pour plus de 215 000 euros. Entreposée en 1988, elle est de nouveau exposée au public en 1990, avant d’être stockée dans un hangar de la ville d’Arganda del Rey, sous le contrôle de la société espagnole Macarrón, spécialisée dans le transfert, la garde et l’exposition d’œuvres d’art. Dans l’ombre de cet entrepôt éloigné, l’œuvre finit par se faire oublier…
C’est seulement en 2005, soit 15 ans plus tard, lorsque la nouvelle directrice du musée Reina Sofía, Ana Martínez de Aguilar, réalise un inventaire et inaugure son extension, que l’établissement se rend compte de la disparition de la sculpture. En 2006, le journal espagnol ABC découvre l’affaire : on ignore tout de ce qui est arrivé à la sculpture depuis qu’elle a été placée dans le hangar. Le scandale se double d’un mystère. Comment le musée a-t-il pu être à ce point négligent et oublier cette œuvre aussi longtemps, se demande-t-on. Comment 38 tonnes d’acier ont-ils pu se volatiliser sans que personne ne s’en aperçoive ?
Richard Serra, Equal-Parallel : Guernica-Bengasi (détail de la copie de l’œuvre disparue, réalisée par l’artiste dans les années 2000), 1986
Acier • Part 01: 148,5 x 500 x 24 cm / Part 02: 148,5 x 148,5 x 24 cm / Part 03: 148,5 x 500 x 24 cm / Part 04: 148,5 x 148,5 x 24 cm • Coll. Museo nacional centro de arte Reina Sofia, Madrid • © Marek Stepan / Alamy / © Adagp, Paris, 2024
De folles hypothèses sont alors explorées. Détournée par un millionnaire, la pièce aurait discrètement fini dans un vaste coffre au port franc de Genève… À moins qu’elle n’ait été fondue par des ferrailleurs qui auraient revendu l’acier pour se faire de l’argent !
Cela n’aurait pas été la première fois : Reclining Figure d’Henry Moore (1970), une pièce en bronze de 2,5 tonnes installée devant la Henry Moore Foundation en pleine campagne anglaise, avait été fondue par des voleurs, qui l’avait embarquée avec une grue en 2005… Ce qui leur avait rapporté à peine 1 700 euros, alors que l’œuvre en valait 4,5 millions. En Seine-et-Marne, l’entrepôt français de l’artiste allemand Anselm Kiefer a également été plusieurs fois cambriolé depuis 2018 par des voleurs appâtés par le métal entrant dans la composition de ses œuvres monumentales. Mais aucun de ces butins ne pesait aussi lourd que l’œuvre de Richard Serra.
Si cette piste est la bonne, qui est le coupable ? La société qui l’entreposait ? Un employé malhonnête ? Un cambrioleur venu de l’extérieur ? Ou un salarié mal informé, qui aurait cru à de simples blocs d’acier industriel sans valeur artistique ?
Henry Moore, Reclining Figure (figure couchée), 1951
Paris, jardin des Tuileries
Bronze • 1.1 m x 2.25 m x 0.65 m • © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian / Henry Moore Foundation / © The Henry Moore Foundation. All Rights Reserved, DACS/Adagp, Paris, 2024 www.henry-moore.org
Pour Juan Tallón, « l’amateurisme » et le « manque de professionnalisme » du secteur culturel espagnol à cette époque ont « préparé le terrain » à cette disparition.
La société Macarrón, qui avait en charge la garde de l’œuvre, était pourtant réputée. Figurant parmi les principales entreprises espagnoles spécialisées dans ce domaine, elle s’était taillé une réputation héroïque en transférant les œuvres de grands maîtres du musée du Prado lors de l’éclatement de la guerre civile espagnole pour les mettre à l’abri en Suisse, puis en les ramenant en Espagne en 1939 sous une pluie de bombes. Mais en proie à des difficultés financières, dues notamment à des prestations non remboursées par l’État, l’entreprise avait fini par faire faillite en 1998…
En 2006, l’ex-gérant de la société, Jesús Macarrón, est interrogé par les agents de la brigade du patrimoine. Il leur déclare avoir averti en 1998 les responsables du musée Reina Sofía de cette faillite, et leur avoir demandé de venir reprendre l’œuvre, l’entrepôt étant laissé sans surveillance depuis le départ de la société de sécurité qu’il ne pouvait plus payer. À l’en croire, l’œuvre aurait donc été volée en raison de la négligence du musée, qui ne serait pas venu récupérer la sculpture. De son côté, la directrice du musée ne retrouve aucune facture attestant que le musée aurait payé la société Macarrón après 1992…
Selon le journal espagnol ABC, les déclarations du gérant étaient cohérentes et documentées, notamment par des images prouvant que la sculpture était encore dans l’entrepôt jusqu’à la faillite de 1998. Cinq ans plus tard, la Sécurité sociale espagnole récupère les lieux pour y faire des travaux : à ce moment-là, plus aucune trace de l’œuvre ! La police patauge. En 2009, l’enquête est clôturée sans avoir été résolue…
Couverture de « Chef-d’œuvre » de Juan Tallón, 2023
Fasciné par cette histoire invraisemblable, l’écrivain espagnol Juan Tallón lui a consacré son dernier roman, Chef-d’œuvre, paru en 2022 en Espagne puis en France en 2023. Un livre polyphonique où se succèdent environ 70 monologues de différents protagonistes de l’affaire : s’y entremêlent, entre autres, les voix d’un gardien de salle du musée, de la ministre de la Culture espagnole, du chauffeur de taxi de Richard Serra, de l’architecte Jean Nouvel, ainsi que de l’écrivain lui-même, qui raconte son combat pour accéder au dossier conservé au tribunal d’Arganda del Rey.
Loin de le démêler, l’ouvrage épaissit au contraire le mystère en mélangeant réalité et fiction. « J’inclus des personnages réels et connus dans mes histoires, et j’invente aussi des témoignages, mais en générant le soupçon de savoir si ce qui est dit est vrai ou non », explique l’auteur à la BBC.
Selon lui, il est cependant clair que l’affaire puise son origine dans le contexte historique de l’Espagne des années 1980–1990. « L’ambition artistique » du Reina Sofía, au sortir de la « longue dictature » de Franco, « ne s’accompagnait pas d’une ambition organisationnelle », souligne-t-il dans cette même interview pour la BBC. Pour lui, « l’amateurisme » et le « manque de professionnalisme » du secteur à cette époque ont « préparé le terrain », permettant à « la plus incroyable des disparitions » de se produire.
De son côté, le musée a remédié au problème en demandant simplement à l’artiste de réaliser, au prix coûtant (soit environ 80 000 euros), une copie de l’œuvre disparue qui trône depuis 2009 dans son parcours permanent, entre les murs blancs de la salle 102. Mais sur son site internet, la date donnée reste 1986, et aucune mention n’est faite de la disparition (il est vrai quelque peu embarrassante) de l’original…
À lire
"Chef-d’œuvre" de Juan Tallón
Éd. Le bruit du monde • 344 p. • traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet • 2023 (sorti initialement en Espagne en 2022 aux éditions Anagrama) • 23 €
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