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LA FOLLE HISTOIRE

La vie secrète du voleur Stéphane Breitwieser, « l’Arsène Lupin des musées »

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C’est l’une des plus grosses affaires de vol d’art de tous les temps. Durant sept ans, de 1994 à 2001, le jeune Stéphane Breitwieser a dérobé en plein jour 239 œuvres et objets d’art dans près de 170 musées de sept pays européens, pour les accumuler compulsivement chez lui – un butin évalué à plusieurs dizaines de millions d’euros ! Tout juste sorti en librairie dans sa traduction française, Le Voleur d’art de l’auteur américain Michael Finkel raconte en détails son aventure invraisemblable.
Stéphane Breitwieser en 2006
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Stéphane Breitwieser en 2006

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© Maxppp / Alain Auboiroux

Anvers, 1997. Un jeune couple élégant flâne dans la Maison Rubens. Elle porte du Chanel et du Dior, lui une chemise et un pantalon chics. À l’heure du déjeuner, il n’y a pas foule dans cette belle demeure du XVIIe siècle où roupille l’opulente collection du peintre baroque. Feignant de contempler les œuvres, le duo déambule, guettant du coin de l’œil les rares touristes et employés…

Soudain, la voie est libre. Vif comme l’éclair, l’homme dégaine un couteau suisse et se met à dévisser une vitrine. Quatre tours de vis… Les pas du gardien se rapprochent à nouveau. Postée à l’entrée de la pièce, la femme émet une petite toux. Aussitôt, le voleur cache son couteau, reprend une posture innocente et retient son souffle. Après avoir répété plusieurs fois ce manège, il soulève la vitrine, empoche un petit objet et sort tranquillement par une porte réservée au personnel, avant de filer en voiture avec sa complice.

La maison de Rubens à Anvers
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La maison de Rubens à Anvers

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© Rubenshuis

Avec un aplomb déconcertant, le couple vient de dérober en plein jour, au nez et à la barbe des visiteurs et des gardiens, une délicate sculpture en ivoire d’Adam et Ève de l’artiste allemand Georg Petel – un trésor vieux de quatre siècles. Le coup était bien calculé : lors d’une visite préalable, le voleur avait étudié attentivement les lieux, s’assurant de l’absence de caméras et d’alarmes, du nombre réduit de gardiens à l’heure du déjeuner, et de la présence d’une issue discrète. Ces Bonnie et Clyde n’en sont pas à leur coup d’essai : cela fait trois ans qu’ils dépouillent ainsi les musées sans se faire prendre !

Voleur par frustration

Cousin au quatrième degré du peintre alsacien Robert Breitwieser (1899–1975), l’Alsacien Stéphane Breitwieser a grandi dans une maison cossue remplie de fauteuils Louis XV, d’armes et de tableaux anciens collectionnés par son père, cadre commercial dans une chaîne de grands magasins. Voiture de luxe, vacances au ski, balades en bateau sur le lac Léman… : le train de vie de la famille est plus qu’agréable, mais tout s’écroule lors du divorce tumultueux de ses parents, à la fin de l’année 1991.

Tout juste bachelier, le jeune homme, qui a coupé les ponts avec son père, doit emménager avec sa mère dans un appartement meublé – à sa grande horreur – chez Ikea.

Adieu la maison remplie d’objets de prix… Tout juste bachelier, le jeune homme, qui a coupé les ponts avec son père, doit emménager avec sa mère dans un appartement meublé – à sa grande horreur – chez Ikea. Ulcéré par ce déclassement, Breitwieser se met à dérober les vêtements, livres et artefacts qu’il désire… Un peu comme Arsène Lupin (personnage fictif créé par Maurice Leblanc en 1907) qui, élevé par une noble devenue domestique, devient gentleman cambrioleur par frustration !

Le grand-père de Breitwieser lui a par ailleurs donné le goût de la collection et de la pêche aux trésors interdite : enfant, avec l’autorisation de l’aïeul complice, il déterre dans les ruines de forteresses médiévales des carreaux de terre cuite, des morceaux d’arbalète et autres trouvailles qu’il cache dans la cave de la maison familiale.

Adolescent, il trouve refuge dans des magazines d’art et aime visiter seul les musées, où il commence à toucher discrètement les objets qu’il brûle de posséder. À 20 ans, il travaille durant un mois comme gardien de musée à Mulhouse… Puis démissionne en emportant un souvenir : une boucle de ceinturon mérovingienne volée dans une vitrine.

Stéphane Breitwieser devant la statuette d’Adam et Eve de Petel qu’il avait volé 21 ans plus tôt
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Stéphane Breitwieser devant la statuette d’Adam et Eve de Petel qu’il avait volé 21 ans plus tôt, 2018

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Photo Michael Finkel

Breitwieser a abandonné la fac de droit au bout d’un semestre. Sans emploi, vivotant de quelques petits boulots occasionnels de serveur ou de déchargeur de camions, il vit chez sa mère, au dernier étage d’un modeste pavillon, dans un village des environs de Mulhouse. Un grenier qu’il partage avec la jeune aide-soignante Anne-Catherine Kleinklaus, sa compagne fusionnelle depuis 1991. Mais le chômeur sans éclat se rêve en châtelain, entouré d’art et de luxe…

Une arbalète, une tapisserie et de nombreux tableaux

Leur premier vol en couple a lieu en 1994. Dans un petit musée alsacien, Stéphane s’émerveille devant un pistolet à silex avec incrustations en argent, encore plus beau que ceux que collectionnait son père. Pas d’alarme, pas de caméra, pas de gardien. Anne-Catherine l’encourage : « Vas-y, prends-le » ! Le désir est trop fort. Stéphane glisse l’arme dans son sac à dos.

Neuf mois plus tard, il récidive en dérobant une arbalète au château du Haut-Koenigsbourg, qu’il jette par la fenêtre avant d’aller la récupérer dans les broussailles. Un procédé qu’il réitérera au château médiéval de Gruyères, pour subtiliser la pièce la plus imposante de sa collection : une tapisserie de pas moins de dix mètres carrés.

Lucas Cranach le Jeune, La Princesse Sibylle de Clèves
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Lucas Cranach le Jeune, La Princesse Sibylle de Clèves, XVIe siècle

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Huile sur panneau • 21 × 15 cm

C’est aussi au château de Gruyères qu’il vole son premier tableau : un petit portrait à l’huile par Christian Wilhelm Ernst Dietrich. Le début d’une longue liste de peintures de choix, comprenant La Princesse Sibylle de Clèves de Lucas Cranach l’Ancien (une œuvre estimée entre 5 et 5,6 millions de livres sterling, dérobée en 1995 dans un petit musée de Baden-Baden), Le Bal des singes de David Teniers, Le Sens caché des fleurs de Jan van Kessel, La Fraude profite à son maître de Pieter Brueghel et Le Pâtre endormi de François Boucher, volé au musée de Blois.

Un mode opératoire bien rodé

Découper une toile pour la voler plus vite ? Une méthode de vulgaire malfrat, juge l’esthète qui prend le temps de retirer soigneusement le cadre et le châssis.

Une routine crapuleuse s’est installée. Durant la semaine, Stéphane fait des repérages dans des châteaux et petits musées où il remarque des failles de sécurité. Le week-end, lui et Anne-Catherine vont s’emparer de l’œuvre choisie – souvent une peinture ou un objet raffiné de la Renaissance ou du XVIIe siècle, époques favorites du jeune homme. Tandis qu’Anne-Catherine analyse les risques et fait le guet, Breitwieser commet le vol avec une agilité de prestidigitateur, armé simplement d’un couteau suisse, d’un grand manteau et d’un sac à dos. Sa règle : pas de dégradations, ni de violence physique ! Découper une toile pour la voler plus vite ? Une méthode de vulgaire malfrat, juge l’esthète qui prend le temps de retirer soigneusement le cadre et le châssis. Grisé, le couple prend ensuite la fuite en voiture…

La maison de Stéphane Breitwieser près de Mulhouse
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La maison de Stéphane Breitwieser près de Mulhouse

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Photo Michael Finker

Les deux pièces qu’ils occupent sous les combles dans la maison maternelle se muent rapidement en une véritable caverne d’Ali Baba. Derrière la porte fermée à clé et les volets toujours clos se cache un coquet lit à baldaquin tendu de satin rouge, entouré d’un amoncellement d’objets précieux : tabatière en or commandée par Napoléon, statues de Diane et de Cupidon, montre à gousset, coupes, sabre, plateaux et porcelaines rutilants… Dans la pièce voisine, des dizaines de tableaux de maîtres signés Cranach, Brueghel, Boucher, Watteau ou Dürer (des paysages, natures mortes, portraits…) côtoient plus de 500 livres d’art, un violon du XVIIe siècle, un casque de chevalier médiéval, un livre enluminé, des sculptures en ivoire et des tapisseries.

Dans son antre, le voleur bichonne son butin en accompagnant chaque objet d’une petite fiche descriptive, en surveillant la poussière, la lumière et l’humidité, et en dépensant des milliers d’euros chez un encadreur de la région, auprès de qui il se fait passer pour un collectionneur, donnant les mesures des œuvres sans les montrer. Pour sa mère, qui n’a pas le droit d’entrer, l’étage n’abrite que des trouvailles glanées sur les marchés aux puces.

Grisé par le succès, Breitwieser devient imprudent

En sept ans, de 1994 à 2001, Breitwieser a ainsi réussi à voler plus de 200 œuvres et objets d’art dans de nombreux musées suisses et français, mais aussi hollandais, belges, allemands, autrichiens et danois : un butin estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros. Culotté, il n’hésite pas à revenir déguisé avec une casquette et de fausses lunettes dans des musées où il a déjà volé, pour s’y servir à nouveau.

Mais Breitwieser devient de plus en plus imprudent. Un jour qu’il visite une galerie d’art à Lucerne avec Anne-Catherine, il refuse d’écouter cette dernière qui a flairé le danger et se fait rattraper sur le trottoir avec une nature morte de Willem van Aelst sous le bras. Le couple est arrêté. Jurant qu’il s’agit de leur premier vol, ils s’en sortent avec des peines avec sursis, une amende et trois ans d’interdiction d’entrée sur le territoire suisse. Cet événement refroidit Anne-Catherine : celle qui le modérait et le réfrénait en évaluant les risques ne participera plus aux vols.

La jeune femme est d’ailleurs fatiguée de vivre toujours recluse chez sa belle-mère dans ce grenier sombre qui, trop rempli, ressemble désormais à un débarras, et de cette existence étrange, toute entière dévouée aux larcins. Lorsqu’un jour, Stéphane rapporte un cor de chasse du XVIIe siècle dérobé au musée Richard-Wagner de Lucerne sans avoir mis de gants, elle entre dans une colère noire. Pour apaiser ses craintes, Breitwieser retourne sur les lieux en novembre 2001 afin d’effacer ses empreintes, mais il est reconnu par une employée et mis sous les verrous.

Une issue tragique

Un drame survient alors : pendant que la police attend l’autorisation de perquisitionner son domicile français, la mère de Breitwieser se débarrasse de toutes les œuvres volées par son fils. Dans un accès de rage, et pour faire disparaître les preuves, elle détruit des œuvres au marteau, les lacère, les piétine, les jette à la poubelle, les brûle, et se débarrasse de 110 objets précieux d’une valeur de 10 millions d’euros dans le canal du Rhône au Rhin. Ceux-ci (dont la statuette d’Adam et Ève en ivoire) sont retrouvés par des plongeurs suite au signalement d’un promeneur. Mais les peintures, plus faciles à détruire, ne referont jamais surface…

Les gendarmes français cherchant les œuvres dérobées par Breitwieser dans le canal de Gerstheim
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Les gendarmes français cherchant les œuvres dérobées par Breitwieser dans le canal de Gerstheim, 16 mai 2002

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© Cédric Joubert / AP / Sipa

Breitwieser, qui a avoué le vol des 239 œuvres (300, dira-t-il dans son livre, Confessions d’un voleur d’art), est condamné cette fois à de la prison ferme : quatre ans en Suisse, trois ans en France. C’en est fini de son couple : Anne-Catherine ne voudra plus jamais le voir. Après sa sortie, il sera de nouveau arrêté plusieurs fois à partir de 2011 et réincarcéré. Une fois, il s’agira d’un banal et honteux vol de vêtements, de DVD et de livres ; une autre, d’un paysage d’hiver de Brueghel le Jeune estimé à 50 millions d’euros, dérobé dans un salon d’antiquaires à Bruxelles. Cette fois, il ne ressort de prison qu’en 2015. Sans-le-sou, il replonge en volant des objets dans des musées pour les revendre sur eBay. Ce qui lui vaut en 2019 un énième retour derrière les barreaux.

L’insatiable voleur s’est brûlé les ailes. Désormais seul et déplumé, l’homme ne vit plus qu’avec les fantômes de ses anciens trésors. Comme son précieux Cranach, dont il ne lui reste plus qu’une reproduction accrochée au mur. Un souvenir dérisoire et amer du vrai tableau qui, par sa faute, a fini dévoré par les flammes

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À lire

Le Voleur d’art. Une histoire d’amour et de crimes, par Michael Finkel, 2024, éditions Marchialy.
(traduction française de The Art Thief: A True Story of Love, Crime, and a Dangerous Obsession, Knopf, 2023).

Mais aussi :

La Collection égoïste : la folle aventure d’un voleur d’art en série et autres histoires édifiantes, de Vincent Noce, JC Lattès, 2005.
Confessions d’un voleur d’art, de Stéphane Breitwieser et Yves de Chazournes, 2006.

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