COMMENTAIRE HORS-D’ŒUVRE

Van Gogh : les maux bleus du docteur Gachet

Par • le
Deux roux tourmentés dans leurs bleus… D’un côté, le docteur Paul Gachet, homéopathe neurasthénique. De l’autre, Vincent Van Gogh, patient en pleine fièvre créatrice. Le remède miracle se cacherait-il pourtant dans ce portrait plombé, actuellement exposé au musée d’Orsay ? Blogueur au regard libre et curieux, Louvre-Ravioli (aka François Bénard) mitonne chaque mois pour Beaux Arts une savoureuse chronique inédite.
Vincent van Gogh, Le Docteur Paul Gachet
voir toutes les images

Vincent van Gogh, Le Docteur Paul Gachet, vendredi 6 et samedi 7 juin 1890

i

Huile sur toile • 68,2 x 57 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Voici le docteur Gachet. Son portrait s’affiche comme une plaque pas très rutilante, ni rassurante. Dans la salle d’attente, on se regarde, on s’inquiète. Finalement, on repassera. La tête du toubib neurasthénique s’écrase sur son poing fermé, sa silhouette plombée s’affaisse.

Ce cordonnier si mal chaussé fait penser aux Vieux Souliers (1886) du même Van Gogh. Troué, usé, avachi. Si le « Dr. Martens » est célèbre dans le monde entier pour ses fameuses chaussures, le Dr. Gachet pourrait bien être l’égérie universelle du moral dans les chaussettes.

Vincent van Gogh, À gauche, « Les Souliers ». À droite, détail du « Docteur Paul Gachet » (juin 1890)
voir toutes les images

Vincent van Gogh, À gauche, « Les Souliers ». À droite, détail du « Docteur Paul Gachet » (juin 1890)

i

Huiles sur toile • 37,5 × 45 cm / 68,2 × 57 cm • Coll. Van Gogh Museum, Amsterdam / Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images / © RMN-Grand Palais

Gachet est roux comme un clown. Ses cheveux rebiquent, remontent autour de la casquette blanche. Le chapeau du Saturnien ressemble à une lune écrasée. Cette tache de blanc cassé fait ressortir son teint, une terre battue qui sinue entre les plis de son visage creusé. Les sourcils se tourmentent, la moustache se fane, la bouche tombe. Rien ne va. Cette surface triste est pénétrée par un regard de cristal, proche du fantôme. Face aux patients, on l’imagine indifférent à la litanie des symptômes : « Docteur, j’ai mal à la gorge » ; « Docteur, j’ai mal au ventre » ; « Docteur, j’ai mal aux oreilles. »

Le docteur n’écoute même pas. Son esprit flotte parmi les ondes sous-marines qui diffusent leur blues et le recouvrent. L’encolure de sa veste ondule comme les pétales d’un iris. Accoudé sur une nappe vermillon, Gachet a troqué l’habituelle feuille de soin contre une fleur qu’il tient d’une main épaisse et verdâtre. C’est un rameau de digitale, nous dit le cartel. La longue branche est sertie de clochettes violettes qui retombent comme la lourde tête du docteur. Curieuse fleur, d’un réalisme étonnant dans cette atmosphère lunaire. S’agit-il d’un simple élément de déco ou d’une clé pour mieux sonder la tristesse de Gachet ? Faut voir.

Van Gogh et Gachet, à la racine

Van Gogh s’est installé à Auvers-sur-Oise en mai 1890. La mutilation de son oreille gauche ? C’était en décembre 1888. L’internement à Saint-Rémy-de-Provence ? En mai 1889. Depuis, il y a eu des hauts et des bas. Ces derniers mois, les crises se sont multipliées. Théo, son frère, son marchand, son meilleur ami, a réussi à casser la spirale. Le peintre Pissarro — cet ermite pontoisien — lui a parlé d’un toubib remarquable qui réside sur les bords de l’Oise, à 30 km de Paris. Le docteur Gachet, 62 ans. Ce spécialiste en psychiatrie est un anticonformiste. Homéopathe, il cultive ses plantes et se passionne pour l’art. Il peint, il grave. Ce proche de Manet, Monet, Renoir, Cézanne va accueillir Van Gogh en patient et en ami.

Vincent van Gogh, À gauche, “La Ferme” (mai-juin 1890). À droite, “Racines” (juillet 1890)
voir toutes les images

Vincent van Gogh, À gauche, “La Ferme” (mai-juin 1890). À droite, “Racines” (juillet 1890)

i

huiles sur toile • 38,9 x 46,4 cm / 50,3 x 100,1 cm • Coll. Van Gogh Museum, Amsterdam • © Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation).

Veuf depuis trois ans, Gachet est miné par le chagrin. Mais sa tristesse ne date pas d’hier.

Le 21 mai 1890, le peintre écrit : « J’ai vu M. le Dr. Gachet, qui a fait sur moi l’impression d’être assez excentrique, mais son expérience de docteur doit le tenir lui-même en équilibre en combattant le mal nerveux, duquel certes il me paraît attaqué au moins aussi gravement que moi. » Sacré point commun. Veuf depuis trois ans, Gachet est miné par le chagrin. Mais sa tristesse ne date pas d’hier. À 30 ans, il consacrait sa thèse de médecine à la mélancolie. Son avant-propos décrit sa génération comme les enfants de l’empire et de la révolution, replongés dans le doute. En 1851, Gachet soignait les insurgés au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Pendant le siège de Paris en 1870 et la Commune en 1871, il assistait encore les hommes en train de s’entretuer.

Miroirs mélancoliques

Avec Van Gogh, il doit sauver un créateur. Ses recommandations rejoignent celles des confrères du Sud : le faiseur de Tournesols doit travailler sans relâche pour vaincre ses angoisses. Alors, il peint, beaucoup : 74 toiles en 70 jours. Chaumières percées, champs de blé fauchés, racines torturées, places désertées — le moral reste précaire. Pour les portraits, les sujets sont plus difficiles à croiser. Alors il pioche dans son entourage : son docteur, la fille du docteur, la fille Ravoux aussi, tenancier de son auberge. Deux semaines après son arrivée, il réalise Portrait du docteur Gachet aux livres jaunes (1890). Le modèle s’adore, et réclame une autre toile. Ce sera la version d’Orsay.

Vincent van Gogh, À gauche, « Le Docteur Paul Gachet » (première version, juin 1890). À droite, « Le Docteur Paul Gachet » (deuxième version, juin 1890)
voir toutes les images

Vincent van Gogh, À gauche, « Le Docteur Paul Gachet » (première version, juin 1890). À droite, « Le Docteur Paul Gachet » (deuxième version, juin 1890)

i

Huiles sur toile • 66 × 57 cm / 68,2 × 57 cm • Coll. particulière / Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images / © RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

En rapprochant le Portrait de l’artiste (1889) et celui de Gachet, une essence se dégage, commune aux deux roux tourmentés dans leurs bleus.

Sur le second portrait du docteur, le rouge de la nappe est simplifié, les pointes bleu ciel du fond se sont envolées. Les livres jaunes aussi ont disparu, mais le regard du docteur est bien plus clair. Gachet ne porte plus un regard navré sur son temps, il semble l’ignorer. Ceux qui oseront traverser son esprit se retrouveront dans une eau sombre, comme une nuit sans étoiles. En rapprochant le Portrait de l’artiste (1889) et celui de Gachet, une essence se dégage, commune aux deux roux tourmentés dans leurs bleus. Dans les toiles de Van Gogh, tout ne fait qu’un. Les nuages tourbillonnent avec les champs de blé, les clapotis du Rhône dansent avec les étoiles, et les têtes mélancoliques fusionnent dans les vagues à l’âme du fond de toile.

Vincent van Gogh, À gauche, « Autoportrait » (septembre 1889). À droite, « Le Docteur Paul Gachet » (détail, juin 1890)
voir toutes les images

Vincent van Gogh, À gauche, « Autoportrait » (septembre 1889). À droite, « Le Docteur Paul Gachet » (détail, juin 1890)

i

Huiles sur toile • 65,0 × 54,2 cm / 68,2 × 57 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Pour Van Gogh, toute réalité est aussi un symbole. Le blé est un trait d’union entre le ciel et la terre qui incarne l’humanité. Dans cette logique poétique, le faucheur lui apparaît comme la mort. Son docteur, protecteur et ami, pourrait bien être le symbole même de la mélancolie et d’une certaine forme de détachement. Van Gogh — ce collectionneur d’estampes japonaises qui s’est déjà peint en bonze — écrivait en 1888 : « Si on étudie l’art japonais, alors on voit un homme incontestablement sage et philosophe et intelligent, qui passe son temps à quoi ? à étudier la distance de la terre à la lune ? non, à étudier la politique de Bismarck ? non, il étudie un seul brin d’herbe. »

Vincent van Gogh, À gauche, “Champ de blé aux corbeaux” (1890). À droite, “Le Docteur Paul Gachet (détail) (1890)
voir toutes les images

Vincent van Gogh, À gauche, “Champ de blé aux corbeaux” (1890). À droite, “Le Docteur Paul Gachet (détail) (1890)

i

huiles sur toile • 50,5 cm x 103 cm / 68,2 x 57 cm • Coll. Van Gogh Museum, Amsterdam / Coll. musée d'Orsay, Paris • © Van Gogh Museum, Amsterdam (Vincent van Gogh Foundation). © RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

À propos de brin d’herbe, que penser finalement de la branche de digitale ? Plante à partir de laquelle est fabriquée la digitaline — traitement contre certaines douleurs au cœur. Comme tout remède, elle est aussi toxique. Ingérée en trop forte quantité, la fleur peut provoquer des arrêts cardiaques. Alors pour ce qui est de son interprétation, tout dépendra de la dose qu’y mettront les regards. Chez les optimistes, elle va symboliser un mieux-être à portée de main. Pour les plus intenses, les plus englués, ce pourrait bien être le potentiel poison de la vie. Chacun choisira son camp. Spoiler alert : dans quelques jours, Vincent va se tirer une balle, dans la poitrine. Mieux vaut prévenir.

Arrow

Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Les derniers mois

Du 3 octobre 2023 au 4 février 2024

www.musee-orsay.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Impressionnisme Vincent Van Gogh

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi