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Vincent van Gogh, Champ de blé aux corbeaux, juillet 1890
huile sur toile • 50,5 x 103 cm • Coll. Van Gogh Museum, Amsterdam
La seconde d’avant, il avait senti une légère brise lui caresser la joue et balayer sa chevelure rousse. Comme il avait pu se délecter du soleil de fin de journée, cette lumière dorée qui colore les pâturages et perle d’orangé les longues tiges de blé, penchées par le vent… Mais cette seconde-là est passée, révolue.
Désormais, la brûlure envahit son corps, la douleur de la balle ancrée dans sa poitrine, là, tout près de son cœur. « Encore une chose de ratée, se dit-il, même pas foutu de mourir sur le coup en tirant droit ». Voilà qu’il souffre à nouveau, comme il a souffert toute sa vie de n’avoir pas pu mener une existence normale, une vie bien rangée de pasteur. Il lui fallut suivre son étoile, celle qui lui criait de s’aventurer loin de chez lui, des Pays-Bas, de filer droit vers la lumière, de peindre à bout de souffle jusqu’à en perdre la raison. La gloire vient à celui qui se plonge corps et âme dans son art, son idylle.
Vincent van Gogh, Autoportrait, 1889
Huile sur toile • 57,7 × 44,5 cm • Coll. National Gallery of Art, Washington DC
Mais c’est déjà trop tard. À ce stade, Vincent van Gogh, c’est un nom qu’on oubliera dans quelques heures, lorsqu’il se sera vidé de son sang. Alors autant périr sur son lit à l’auberge des Ravoux, tranquillement. On ajoutera cet acte aux autres jugés démentiels, à l’oreille coupée, à son empoisonnement à l’essence de térébenthine ou à ses tubes de couleurs.
Pistolet avec lequel Van Gogh se serait donné la mort, 1875–1893
Revolver système Lefaucheux à broche, calibre 7 mm • 9,2 × 18,6 cm • Estimation 40 000 à 60 000 euros • Photo Stéphane Briolant
Depuis le champ de blé, chaque pas est atroce. Il faut se féliciter du souffle passé lorsque le pied droit rencontre le gauche et ainsi de suite jusqu’à l’auberge. Une centaine de mètres, ça fait un peu plus de cent pas ; il les compte fièrement. Une fois allongé sur ses draps, le repos éternel… Il visualise la scène et s’imagine en train de fumer sa pipe, sans regret. Ce qui lui fend le cœur, c’est de ne jamais plus étaler son jaune sur sa toile et la voir s’illuminer. De ne jamais plus vaincre les motifs des vergers en fleurs ou brosser des ciels cobalt, piqués d’un soleil de souffre.
Intérieur de l’Auberge Ravoux
© Story 200
À mesure que le liquide se répand, qu’il voit cette vie le quitter, il se sent petit à petit bien apaisé. De voir toute cette souffrance accumulée enfin s’extraire de lui.
Depuis le deuxième étage de l’auberge, étendu de tout son long et de travers sur son lit, il entend le dîner se préparer, le bruit des couverts, les assiettes posées sur les tables en bois, la petite voix de la jeune Adeline Ravoux. Et peut encore sentir les odeurs qui émanent des marmites. Mais le supplice s’intensifie et il étouffe des gémissements. Rien n’arrive à retenir le sang de se verser depuis cette cavité béante, entourée d’un halo violacé et brunâtre. Et à mesure que le liquide se répand, qu’il voit cette vie le quitter, il se sent petit à petit bien apaisé. De voir toute cette souffrance accumulée enfin s’extraire de lui.
On ne tarde pas à le découvrir. C’est difficile de rester longtemps dans une auberge de village, troué à la poitrine, sans que personne ne s’en aperçoive. On panique, on s’exclame, on appelle au secours. Gachet avant tout, ce bon docteur auprès de qui Vincent est venu s’installer en sortant de l’affreux asile de Saint-Rémy.
Vue de la chambre de Vincent van Gogh depuis l’escalier à l’auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise
© Institut Van Gogh / Photo Joe Cornish
Dans la chambre, Gachet tourne en rond, s’approche de son ami, essaie de le raisonner. Il fait appeler le médecin du village, Dr Mazery, pour voir s’il faut retirer la balle. Elle est passée sous le cœur et semble descendre dans l’abdomen. Il y a bien un hôpital à six kilomètres avec un service de chirurgie, mais l’hypothèse est écartée. Va-t-il se remettre tout seul ? Inquiet, le docteur veut à tout prix prévenir le frère de Vincent, Théo, son ami dévoué, son confident et associé. Mais le blessé ne veut rien entendre, il ne donnera pas son adresse à Paris. Hors de question de l’alarmer.
Paul, le fils de Gachet âgé de dix-sept ans, et les Ravoux, restent à son chevet toute la nuit. On pense parfois qu’il peut se remettre, son visage se relâche par à-coups, rougit un peu. Le lendemain ça y est, on a obtenu l’adresse de Théo, alors on envoie Hirschig, le pensionnaire hollandais de l’auberge, porter par le premier train la lettre de Gachet. Théo arrive à midi. En voyant le blessé, il écrit aussitôt à sa femme Johanna, optimiste : « il a déjà été dans un même état désespéré et sa forte constitution a repris le dessus ». Les deux frères se parlent en hollandais, personne ne comprend. Paul perçoit simplement : « Ne pleure pas, je l’ai fait pour le bien de tous ». Pour le bien de tous… de son neveu surtout, le petit Vincent, qui vient de naître : c’est une bouche de plus à nourrir.
La situation est désespérée. Les heures défilent et le blessé gémit encore terriblement en fumant sa pipe. Toute la journée. Il s’endort parfois et son visage devient livide. Au milieu de cette agitation, deux gendarmes viennent enquêter sur le tir de revolver. Inutile de chercher très loin, l’arme appartient à l’aubergiste. Personne n’est à blâmer dans cette histoire, déduisent-ils. Les suicides, c’est si fréquent.
Vincent van Gogh, La Nuit étoilée, 1889
Huile sur toile • 73 × 92 cm • Coll. MoMA, New York
« Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie, et ma raison y a sombré à moitié. »
Vincent van Gogh
À une heure trente du matin, le 29 juillet 1890, Vincent rend son dernier souffle. Avec lui, s’éteint la fin d’un rêve pictural. Théo est dévasté. Il se sent seul au monde. Dans sa veste, il trouve le brouillon d’une lettre à son intention, écrite quelques jours auparavant : « Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie, et ma raison y a sombré à moitié, mais tu n’es pas dans les marchands d’hommes pour autant que je sache, et tu peux prendre parti, je le trouve, agissant réellement avec humanité, mais que veux-tu ? » Ses derniers mots s’étalent aussi sur la tension entre « les tableaux d’artistes morts et les artistes vivants ». Ensemble, les deux frères se persuadaient d’arriver un jour à percer cette bulle impénétrable du marché de l’art. Mais ils n’en ont vendu qu’une seule, de toile, à Anna Boch, une amie impressionniste, pour quatre cents francs belges. Une seule sur des centaines et des centaines de tableaux.
« Sur les murs de la salle où le corps était exposé toutes ses dernières toiles étaient clouées… sur la bière un simple drap blanc, puis des fleurs en quantité. Des soleils qu’il aimait tant. Des dahlias jaunes, des fleurs jaunes partout. C’était sa couleur favorite… symbole de la lumière qu’il rêvait dans les cœurs, comme dans les œuvres… », écrit le peintre Émile Bernard qui a accouru au plus vite, anéanti par la nouvelle. Nous sommes le 30 juillet 1890 et le curé d’Auvers a refusé l’office des morts. C’est ainsi qu’on traite les suicidés. De l’auberge Ravoux, le petit cortège se dirige tête baissée vers le cimetière, juste en haut, parmi les champs de blé.
Les tombes de Vincent et Théodore van Gogh au cimetière municipal d’Auvers-sur-Oise
© Tripelon-Jarry / Only France / Afp
Théo marche le premier derrière le cercueil, pleure et transpire sous le soleil de plomb. Il se souvient d’une vieille lettre que son frère lui avait adressée : « si j’étais sans ton amitié, on me renverrait sans remords au suicide, et, quelque lâche que je sois, je finirais par y aller ». Les larmes lui montent encore. Avec le marchand surnommé « père Tanguy », les peintres Émile Bernard, Auguste Lauzet, Lucien Pissarro et le collectionneur Andries Bonger (son beau-frère), il écoute le Dr Gachet prononcer quelques mots. Se montre reconnaissant envers les présents qui ont aidé ce qu’ils ont pu, jeté des tournesols et autres fleurs jaunes sur sa tombe. Une fois retournés à l’auberge, il leur offre même quelques toiles, en remerciement.
Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Les derniers mois
Du 3 octobre 2023 au 4 février 2024
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
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