Espaces de silence, de contemplation et de conservation de précieux trésors, les musées ont une dimension sacrée. Quelle n’est donc pas notre stupéfaction lorsque les employés de ces temples de l’art, qui doivent être (en principe) leurs respectables et dévoués gardiens, franchissent la ligne rouge !
Début 2024, un technicien a été licencié d’un musée munichois pour avoir accroché sans autorisation l’une de ses propres œuvres dans une exposition afin de faire décoller sa carrière d’artiste. Original ! Mais ce n’est pas la première fois qu’un employé de musée agit un peu trop librement sur son lieu de travail…
De l’Italie à la Russie en passant par l’Allemagne et le très respecté British Museum, d’étranges histoires ont été révélées. Par excès de zèle, des femmes de ménage ont jeté des installations à la poubelle, tandis qu’un gardien a ajouté une touche personnelle à un tableau pour tromper l’ennui. D’autres, plus hauts placés, ont même profité de leur poste pour voler des œuvres. Retour sur ces gestes qui ont semé le chaos !
Salle où sont exposées des toiles d’Andy Warhol à la Pinakothek der Moderne de Muniche
© mauritius images GmbH / Alamy / Hemis
Quel artiste ne rêve pas d’exposer dans un musée de renom ? Mais cet objectif n’est pas facile à atteindre… Le 23 février 2024 à Munich, un technicien de 51 ans qui cherchait à se faire connaître en tant que peintre a estimé qu’il avait assez attendu. Armé d’une perceuse et de vis, il a fait de son fantasme une réalité en accrochant lui-même, sans autorisation, l’un de ses propres tableaux à une cimaise de la Pinakothek der Moderne, aux côtés d’œuvres d’Andy Warhol et d’autres grands noms de l’art !
Mesurant 60 sur 120 centimètres, sa peinture a ainsi pris place, en catimini, au sein d’une exposition temporaire intitulée justement (ce qui ajoute à la malice de la performance) « Les erreurs dans le monde de l’art » ! Si le musée affirme avoir repéré l’intrus dès le matin de son apparition, la peinture est restée exposée toute la journée et n’a été retirée qu’après la fermeture, vers 18h.
Peu fier d’avoir été le dindon de la farce, le musée munichois a réussi à étouffer l’affaire, jusqu’à ce qu’elle finisse par fuiter à la mi-avril. Le public s’est alors pris de sympathie pour cet employé culotté et inventif. Mais ses employeurs n’ont pas été aussi indulgents : l’homme a été immédiatement licencié et poursuivi pour dégâts matériels volontaires, pour les deux trous percés au mur.
Anna Leporskaya, Trois Figures (version originale à gauche / version endommagée à droite), 1932–1934
Coll. Tretiakov, Moscou • © DR
Son premier jour de travail dans ce musée a aussi été son dernier. À peine embauché au Centre présidentiel Boris Eltsine à Iekaterinbourg (Russie), un gardien a commis un acte aberrant : au stylo à bille, il a ajouté des yeux à deux des trois personnages au visage vierge figurant sur le tableau Three Figures (1932–1934) de l’artiste d’avant-garde russe Anna Leporskaya (1900–1982), disciple de Kasimir Malevitch – une œuvre estimée à 900 000 euros qui avait été prêtée pour une exposition temporaire par la galerie Tretiakov de Moscou.
L’homme de 63 ans dit avoir agi à la demande d’un groupe d’adolescentes, et parce qu’il « s’ennuyait » !
Pourquoi ce geste ? L’homme de 63 ans dit avoir agi à la demande d’un groupe d’adolescentes, et parce qu’il « s’ennuyait » ! Un acte « imbécile », avoue-t-il avec du recul. Découverte le 7 décembre 2021, son infraction lui a valu d’être licencié et poursuivi pour vandalisme, encourant en théorie une amende pouvant aller jusqu’à 74,9 millions de roubles (876 000 euros), et plusieurs mois de travaux forcés. Mais la restauration de l’œuvre, facilement réparable, ne s’est chiffrée qu’à 3 000 euros, qui ont été retenus sur son salaire par la société de gardiennage qui l’employait.
À gauche, « Le Conte du prince grenouille » de Franz von Stuck, 1891. À droite, « Deux jeunes filles ramassant du bois dans les montagnes » de Franz von Defregger, 1872
Huiles sur toile • 50,3 × 47 cm / 46,8 × 33 cm • Coll. particulière • © Fine Art Images / Bridgeman Images. DR
Lui confier les clés de la réserve n’était, rétrospectivement, pas une très bonne idée. En septembre 2023, un employé du Deutsches Museum de Munich, qui avait été en charge de la gestion des collections de l’établissement de mai 2016 à avril 2018, a été condamné pour avoir volé plusieurs tableaux.
Le trentenaire avait dérobé, entre autres, Le Conte du prince grenouille de Franz von Stuck – qu’il avait remplacé par un faux et revendu en affirmant à la maison de vente qu’il s’agissait d’un héritage familial –, Deux jeunes filles ramassant du bois dans les montagnes de Franz von Defregger et L’Épreuve du vin de Eduard von Grützner – trois œuvres de la fin du XIXe siècle qui, à elles seules, lui avaient rapporté plus de 60 000 euros.
L’accusé avait utilisé cet argent pour rembourser des dettes et s’offrir un train de vie luxueux, en s’achetant un nouvel appartement, des montres et une Rolls-Royce. Ce qui lui a valu 21 mois de prison avec sursis. Une peine plutôt légère, le jeune homme ayant fait preuve de remords et de bonne volonté en avouant les faits.
Sara Goldschmied et Eleonora Chiari, Où allons-nous danser ce soir ?, 2015
Installation • Coll. Museion Bolzano
Cela partait d’une bonne intention. En octobre 2015, des femmes de ménage ont découvert une sacrée pagaille dans une salle du Museion de Bolzano en Italie. Consciencieuses, elles ont jeté à la poubelle tous les cotillons, confettis et bouteilles de champagne vides qui jonchaient le sol. Sauf qu’il ne s’agissait pas des restes d’une réelle soirée arrosée, mais d’une installation d’art contemporain : Où allons-nous danser ce soir ? de Sara Goldschmied et Eleonora Chiari !
Elles n’étaient pas les premières. En 1919, Abat-jour de Man Ray (une bande de papier en spirale tirée d’un abat-jour déchiré et suspendue à un fil) fut pris pour un détritus et jeté avant même de pouvoir être exposé… Ce qui contraignit l’artiste à le recréer en dur, avec un morceau de fer blanc. En 1986, Fettecke, une motte de beurre exposée par l’artiste Joseph Beuys dans un musée de Düsseldorf, avait également été nettoyée, et une bassine volontairement tachée par l’artiste allemand Martin Kippenberger, récurée en 2011 au musée Ostwall à Dortmund. En 2014 à Bari, en Italie, des cartons, miettes de biscuits, journaux froissés et bouteilles de verre avaient été jetés par une femme de ménage, alors qu’il s’agissait là encore d’une installation d’art. Des mésaventures qui rappellent l’utilité de briefer les équipes au préalable !
Peter John Higgs et Hannah Boulton du British Museum vérifiant une statue cyrénaïque après son transfert à l’ambassade du Liban, 10 mai 2021
© Shutterstock / SIPA
Le 16 août 2023, le célèbre British Museum de Londres avouait avoir fait une découverte extrêmement embarrassante : durant des années, l’un de ses employés avait dérobé dans l’ombre des réserves près de 2 000 objets conservés dans ses collections, d’une valeur totale de plusieurs millions de livres sterling ! Les pièces concernées (parmi lesquels des bijoux en or, des pièces romaines et des gemmes) étaient de petite taille, et n’avaient pas été inventoriées ou numérisées. C’est un marchand d’art danois, Ittai Gradel, qui avait alerté le musée en 2021 après en avoir découvert et acheté sur eBay, où elles étaient étrangement bradées à des prix dérisoires à partir de 2016. Ce qui laisse à penser que le mobile du voleur n’était pas financier…
Pour couronner le tout, le suspect n’est autre que Peter John Higgs, l’ancien conservateur responsable des collections d’antiquités grecques et romaines du British Museum, qui y avait mené une respectable carrière durant 30 ans, de 1993 à 2023. Le pseudonyme « sultan1966 », utilisé par le vendeur sur eBay, apparaît lié à un compte à son nom créé en 2011 sur le réseau social X (ex-Twitter). Mais le contenu étrange de ce dernier fait penser à un faux compte utilisé pour lui nuire…
Licencié début 2023 et poursuivi en justice par le musée, l’homme aurait-il agi afin d’attirer l’attention sur les failles de sécurité du musée, qu’il avait dénoncées sans succès en 2002 ? Mais dans ce cas, n’aurait-il pas revendiqué son geste ? Et s’il avait plutôt été piégé ? Quoi qu’il en soit, sa famille clame son innocence, et il n’a pas été arrêté. Cette affaire lunaire a entraîné la démission du directeur du musée, Hartwig Fischer, qui sera remplacé cet été par Nicholas Cullinan (directeur de la National Portrait Gallery), tandis que l’enquête se poursuit…
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